22 décembre 2007

Une laborieuse entreprise, de Hanokh Levin

Traduction Laurence Sendrowicz
Mise en scène et scénographie Jean-Pierre Berthomier
A l’avant-scène des vêtements épars, au fond un paravent composé de portes juxtaposées, au centre un lit ‘matrimonial’ aux draps plus blancs que blanc. Dedans un homme est assis en pyjama, la bonne cinquantaine, il déclare : « Je suis un homme fini, bien obligé de voir la vie en face : je suis un homme fini». Sous la couette, à sa gauche, une forme roulée en boule. C’est Léviva, sa femme, censée dormir. Lui c’est Yona Popokh qui s’apitoie sur lui-même. Geignard, c’est un palabreur, un râleur avec au détour de chacune de ses phrases une vacherie, voire une injure destinée à son épouse. Au creux d’une nuit dont il ne sait pas qu’elle lui sera fatale, il a décidé de la quitter : pour qui ? pourquoi ? le sait-il lui-même ? a-t-il un pressentiment de ce qui le guette ? Elle pleurniche un temps, mais tente de le raisonner : ils ont passé de bons moments ensemble, leur vie est apparemment une réussite, leurs enfants s’en sortent, ils ont donné l’image d’un couple convenable. Et puis, lyrique, elle a foi en l’avenir parce que : « la beauté, l’art, la philosophie, c’est comme le vélo, ça ne s’oublie pas ». Montée d’adrénaline de part et d’autre, séquences hystériques. Détails de leur vie commune, que Yona veut sordides pour justifier son départ. Et puis un intermède : à l’acte deux Gounkel ‘ vague ami’ du couple cogne à leur porte sous prétexte de leur demander de l’aspirine. Le voilà qui s’apitoie aussi sur son 'sort à lui', enviant la relation charnelle qu’il suppose chez le couple parce qu’il connaît la solitude mieux encore qu’eux. Et puis il disparaît. Donc l’amour avec risques d’infidélité, la peur du noir qui remonte à l’enfance, la mort, la mort par suicide, les préoccupations d’argent sont les thèmes qu’aborde Levin. Mais son langage vert et plus que dru est chargé d’images qui, dans leur dos, ou face à face se font des pieds de nez. La mise en scène de Jean-Pierre Berthomier comporte des sortes d’ entractes où les comédiens sous des lumières minimalistes font la pause, comme entre deux rounds de boxe. Et ça repart. L’auteur est un philosophe à l’âme juive exaltée avec autodérision et relents de fatalisme à la slave, dont témoigne sa référence au monde de Tchékhov qu’il aimait tant. Avec une truculence insensée il piétine les plate-bandes d’Ubu et son inquiétude existentielle serait celle d’un personnage en quête d’auteur, voyez Pirandello. Léviva est face à Yona : « C’est ensemble que nous devons achever cette laborieuse entreprise qu’est la vie ». Mais son Yona mourra à la toute fin, ses derniers mots étant « main dans la main un père va avec son fils à la synagogue ». Côté comédiens, ça percute : Christine Joly est une Léviva plus que désirable et truculente, Philippe Lebas est un Yona très physique. Jean-Pierre Ménard est un Gounkel aussi intempestif qu’épisodique. C’est un spectacle dont on ne sort pas indemne.
Théâtre Artistic Athévains, mardi 20h30, mercredi, jeudi 19h, vendredi 20h30, samedi 16h et 20h30, dimanche 15h. Réservations : 01 43 56 38 32

20 décembre 2007

Beaucoup de bruit pour rien, de Shakespeare

Mise en scène de Sylvain Ledda
Deux couples se forment sous nos yeux et après des péripéties déstabilisantes, des épousailles auront lieu, avec la bénédiction d’un certain frère Francis, de leurs familles et de leur prince. Le premier des deux, né d’un coup de foudre, aura frôlé la catastrophe parce qu’un parent malfaisant a décidé de démolir la réputation de la fiancée. On est en Sicile où on ne plaisante pas avec l’honneur. Quant au second, scénario plus actuel, il s’agit d’un amour se construisant sous couvert d’une amitié désinvolte avec apprivoisement final d’une femme de caractère, par un homme qui n’en a pas moins. Sylvain Ledda utilise habilement un lieu singulier avec des piliers derrière lesquels on se dissimule pour écouter ce qu’il ne faudrait surtout pas qu’on entende. Il y a des portes et des escaliers à peine dérobés, des fenêtres que les lumières désenclavent et des marches magistrales derrière l’énorme porte en bois massif au centre de l’espace scénique. Un piano côté cour invite les personnages à jouer leur musique à eux, et c’est leur récréation. Allons-y pour des airs de groupes anglais des années mythiques, mais au départ on a eu droit à un lecteur de cassettes nous mettant dans l’ambiance : était-ce du Chopin ? Les costumes contemporains se déclinent en noir et blanc, mais à l’acte cinq, celui des résolutions, les messieurs ont des chemises bleues, des cravates à motifs rouges et des complets élégamment beiges. Un peu, avant une des dames arborait une robe longue savamment décolletée, rouge sang de bœuf. C’est la Béatrice qui avait porté jusque là une tenue masculine, mais avec escarpins à talons aiguille. Durant toute la pièce elle tient la dragée haute à son Bénédict qui l’apostrophe à la fin : « N’est-il pas vrai que vous m’aimez ? » Et elle de répondre : « Non , ma foi, pas plus que de raison » avant d’éclater de rire et de lui tomber dans les bras. Ils se marieront. Dans cette mise en scène inventive au rythme rapide, les rôles de certains hommes garants de l’autorité : soit un prince ou des gendarmes, sont tenus par des femmes. On danse, on rit, on s’étreint. Mais le temps s’étire quand apparaît le traître : ce seigneur Don Juan qui a empêché le mariage de l’irréprochable Héro avec le jeune seigneur Claudio, et il a fallu un fichu stratagème pour que ce même Claudio, la croyant morte de chagrin, se rende compte qu’elle était tout pour lui. Mais tout est bien qui finira donc bien. Ce spectacle, pétaradant, folâtre et intense est joué par une aimable équipe de quatorze comédiens de qualité.
Théâtre du Nord Ouest, dates et réservations : 01 47 70 32 75

18 décembre 2007

Une fille en or, de Natalie van Parys et Lise Martin

Une fille en or, comédie en chansons de Natalie van Parys et Lise Martin
Elle a donc un cœur d’or ? Non, c’est du corps de la môme qu’il s’agit, il rapporte des liasses de billets à Paulo, son ‘mac’. On est à Pantruche dans les années trente ou quarante, même si au départ les auteurs font faire à leurs personnages des incursions rigolotes dans les fifties ou sixties. Argot succulent, verve et charme surannés avec épisodes coquins. Donc un scientifique, intello à la moustache et la barbe sages (voyez bourge bloqué) Bobby-la science (Vincent Bouchot) concocte des potions destinées à faire re-basculer les humains dans leur condition animale d’avant-avant. Plus doux-dingue que dangereux, il a métamorphosé son confident (Denis Chouillet) en matou mais l’a baptisé Gisèle. Question cœur et la suite avec passage à l’acte, ce Candide n’a pas trouvé ou pris le temps d’avoir une initiatrice. Qu’à cela ne tienne, Monsieur Paul (Pierre Corbel) le souteneur, bellâtre barbu et moustachu quoique plus avantageux que lui, est là flanqué de sa ‘protégée’ monayable. Cette jeune personne dit se prénommer Sido. L’allusion à Colette n’est qu’un des innombrables clins d’oeil à l’histoire du music-hall. Donc la créature est destinée à déniaiser un Bobby plus que quadragénaire. Monsieur Paul, souteneur arrangeant qui a pour maxime que « le client a toujours raison » impose à Sido de se transformer en toutes sortes de femmes excitantes, de la pure jeune fille à la vamp à même de susciter des fantasmes chez son client. Education sentimentale ? pas vraiment. Carte du tendre ?…hé-hé : ces dames auteurs du livret n’ont pas pu s’empêcher de passer par la case « Mignonne allons voir si la rose » d’un certain Ronsard. Poétique, loufoque, fantastique mais aussi piquant, égrillard et tendre, avec des éclairages intenses qui passent du bleu au rouge, au vert, au violet, ça swingue, ça agite des trucs en plumes et ça frétille des gambettes. Mais surtout Bobby, Paul et Sido chantent à ravir les airs croustillants ou tendres qui ont enchanté nos parents avant nous. Si ce spectacle a tant de punch c’est grâce aussi à Nathalie Duong qui est Sido : abattage, voix tour à tour légère et puissante, sa frimousse et sa silhouette cousinent avec celles de l’adorable Irma la Douce qui a ravi la France de 1956. Quant à Denis Chouillet, le chat Gisèle, il est stupéfiant. Quand il ne ronronne pas pour de bon et alors on se tient les côtes, dans un rôle muet c’est un mime facétieux. Mais surtout, loin d’être simple accompagnateur, au piano c’est un musicien éblouissant. Moralité et bouquet spirituel: « Y a rien à faire, y a qu’à s’aimer… » comme le chantait la douce Irma. Le titre de cette comédie en chansons (définition aussi jolie qu’adéquate) écrite à quatre mains vous avait paru ambigu ? Et bien c’est clair, même si l’intrigue à la trame simplette, proche du prétexte, se met lentement en place, Natalie van Parys et Lise Martin sont des librettistes plus qu’habiles. Vous risquez d’ad-or-er leur chère fifille.
Théâtre Daniel-Sorano à Vincennes, jeudi, vendredi, samedi à 20h45, samedi, dimanche à 16h. Réservations : 01 43 74 73 74

13 décembre 2007

La créole de Tulipatan

La Créole de Tulipatan, Musique de Jacques Offenbach
Livret : Henri Chivot , Alfred Duru , Albert Millaud
Ce spectacle s’intitule vaudeville musical ; en trois actes il fait se télescoper l’Ile de Tulipatan, opérette en un seul acte, et la Créole. Tulipatan, ce sont les Indes autrefois orientales, dans Créole elles sont occidentales comprenez les Antilles. Hourrah pour ce ré-amarrage de continents et que la dérision et l’absurde soient à la barre du navire qui assure les allers-retours symbolisés sur scène par un mat et une voile. Même si cet amalgame de livrets signé Denis Berner a, semble-t-il, pour premier ou peut-être unique objectif de faire exploser sur scène dans une ultime séquence Dominique Magloire, diva à la peau sombre et à la voix époustouflante. Le parcours de son personnage est aussi burlesque que celui des joyeux olibrius, héros et anti-héros de la première partie du spectacle. Intrigue emberlificotée, plus loufoque que farfelue : un roi d’outre-mer qui veut des héritiers envisage une union pour son neveu ; son propre fils, efféminé, n’étant pas dans les dispositions qui conviennent. Mais la possible future nièce aux allures plus qu’hommasses n’est en fait qu’ un grand dadais, le fiancé pressenti, quant à lui, est une demoiselle rougissante… spectateur perspicace , vous l’avez compris dès l’apparition des comédiens. Il y aura forcément mariage au final mais qui épousera qui ? Quiproquos en cascades, mascarades saugrenues, mais tendres amours secrètes, ça ricane, swingue, caracole et pétarade. On sort KO de ce spectacle sans queue ni tête et de plus avec entracte. Les trouvailles de la mise en scène signée Jean-Philippe Weiss et Philippe Bonhommeau, la chorégraphie, les costumes, les lumières et le jeu de sept comédiens savoureux chantant des airs exquis sont épatants: d’accord! mais c’est la musique qui en fait un ‘must’. Le trio composé d’une violoncelliste jouant de l’instrument de prédilection d’Offenbach et de deux violonistes tout aussi virtuoses, est à l’arrière-scène. Mais aux saluts, on est heureux de les voir à l’avant-scène pour les applaudir parce que ce sont eux d’abord qui rendent ce spectacle magique.
Théâtre 14, mardi, mercredi, vendredi, samedi à 20h30. Jeudi à 19h, matinée le samedi à 16h. Réservations : 01 45 45 49 77

12 décembre 2007

Shakespeare et compagnie

Lectures, avec Edith Garraud et Claude-Henri Rocquet
Cela ressemble à une causerie à laquelle nous sommes invités à avoir voix au chapitre parce que, très vite, nous sommes conviés à rire. Edith et Claude ont choisi une demi-douzaine d’auteurs inspirés par les pièces de Shakespeare qui, selon eux, sont essentielles. Ils les ont aimées ; elles les ont aidés à devenir eux-mêmes. Macbeth, Le Roi Lear, Richard II, Hamlet, Othello, Roméo et Juliette, le Songe d’une nuit d’été et même Titus Andronicus, pour ne citer que celles-ci. Claude lit un texte de Jean Gillibert à qui il rend un hommage amical. Psychiatre et psychanalyste, comédien, metteur en scène, celui qui fut un co-fondateur du Théâtre Antique de la Sorbonne parle de son enfance. Elevé par une nourrice illettrée, personnage surréaliste qui baragouinait ce qu’elle prétendait être de l’anglais, elle était shakespearienne sans le savoir. Elle est à l’origine de son désir de traduire le grand Will. Le rêve est en vue. L’auteur suivant est cette surprenante poétesse italienne, au pseudonyme de Cristina Campo (1923-1977). Eprise de Shakespeare, elle affirme que son œuvre témoigne d’un désarroi face au matérialisme d’un monde qui a perdu le sens de l’absolu. Elle parle d’une « souffrance convertie en amour » citant cette Simone Weil (1909-1943) qui affirme qu’ « il faut connaître le mal qu’on veut combattre ». T.S. Eliot entre en scène. Dans un article daté de 1919 il décide qu’Hamlet, la pièce et le personnage, sont une faillite, Shakespeare n’ayant pas réussi à faire coïncider atmosphère, émotion et rigueur théâtrale. Ce faisant, il a inventé le «corrélatif objectif » dont se gargariseront des générations d’intellectuels après lui. Mais il parle étonnamment de ce fils détruit par sa mère adultère, donc forcément vouée à devenir meurtrière. Préfacé par Robert Abirached, dont des extraits sont lus par Claude, Jean Vauthier est l’auteur invité à témoigner ensuite. On lui doit une traduction d’Othello et une analyse poussée du personnage de Iago, traître et manipulateur pour lequel il n’arrive pourtant pas à éprouver de la répulsion. Parce que pour Shakespeare tout homme est au moins double. Les deux textes suivants sont signés Claudel. Le premier est une réflexion sur le personnage christique, selon lui, du Roi Lear. Père, donc image de Dieu, il est renié, trahi et envoyé à la mort par ses filles, monstres qui s’entre-dévoreront. La séquence suivante est l’extrait d’un dialogue où Claudel fait face à Racine. Ton courtois, humour de bon aloi, Claude et Edith se répondant, évoquent les coups du destin et ces autres véritables coups de tonnerre inclus dans une dramaturgie de Macbeth, transmise par des didascalies, dont on ne sait si elles sont authentiques, mais qu’on aime. Lady Macbeth, à la conscience obscurcie parce qu’elle a été ‘l’âme damnée’ d’un époux aussi irresponsable qu’elle, est devenue somnanbulique ; elle est au seuil de sa nuit. Fin d’un épisode aux résonances cosmiques. Et merci à nos lecteurs-comédiens qui nous ont fait faire ce bon voyage.
Théâtre du Nord-Ouest, dates, horaires et réservations : 01 47 70 32 75

11 décembre 2007

Entretien avec M. Saïd Hammadi, ouvrier algérien, de Tahar Ben Jelloun

Mise en scène : Alexandre Laurent
Auteur de nouvelles, de romans et de récits mais d’abord poète, en 1984 Tahar Ben Jelloun propose un texte à Antoine Vitez qui le monte au Théâtre de Chaillot et c’est un succès. Il met face à face un journaliste d’une radio ‘libre’ des années quatre-vingt et un Maghrébin âgé de 35 ans. Donnant le ton à ce plaidoyer et pour le respect qu’on doit à tout homme l’auteur fait précéder le nom de cet homme du terme à la fois banal, officiel et courtois de ‘Monsieur’. Saïd Hammadi est censé être l’archétype de l’ouvrier non qualifié, donc n’exerçant pas un vrai métier. C’est le fils d’un immigré voué à être exploité dans un pays capitaliste au passé colonial. A droite du plateau le journaliste-écrivain qui l’attend, feuillète un journal pendant que le public s’installe. Apparaît Monsieur Saïd flottant dans une veste soit prêtée soit récupérée dans une fripe, mais aux chaussures plus que rutilantes. Très digne, très droit, Monsieur Saïd (Zahir Boukhenak) s’apprête à répondre à toutes sortes de questions, comme si, à la barre d’un tribunal, il était un témoin à charge ou à décharge dans un procès dont on ne sait qui l’intente, ni à qui. Il est tiraillé entre deux mondes, deux univers, deux systèmes, deux perspectives d’une existence dont l’horizon est morne. Ce spectacle d’une heure environ reproduit la forme d’une émission de radio classique. L’interviewer demande à Monsieur Saïd comment il vit sa situation de fils d’Algérien né et résidant en France, qui a conservé des liens privilégiés, charnels avec cette Algérie où vivent la femme qu’il a choisie et ses enfants qu’il voit rarement, à qui il envoie son salaire et ses économies. Pour son fils de six ans et sa fille de huit ans de quel avenir rêve-t-il ? Quel est son sentiment ou plutôt son verdict quant à ce passé, selon lui, d’un pays infantilisé, mis sous tutelle, dont maintenant on est sûr, il le clame, que tous ont tant souffert ? Tahar Ben Jelloun n’y est pas allé avec le dos de la cuillère, mais c’est d’abord pour mieux faire l’éloge du travail qui donne son sens à la vie d’un homme. Sa pièce exhorte les gouvernements de tous bords à reconnaître le droit sacré qu’a tout être à l’instruction, lequel passe par l’apprentissage de la lecture et de l’écriture.. L’auteur pense peut-être aussi à sa propre mère restée illettrée toute sa vie et qui est le sujet du livre Sur ma mère à paraître en janvier 2008. Dans le rôle de celui qui interroge, Philippe Haug joue sobrement le journaliste qui ne doit pas prendre parti mais qui bout intérieurement ; on comprendra pourquoi à la toute fin qui est un parfait coup de théâtre. Zahir Boukhenak, Monsieur Saïd, est ce comédien formidable dont on ne sait s’il joue ou s’il est simplement lui-même, avec son accent authentique, sa liberté de gestes, sa façon de se figer sous le coup de l’émotion. Eloquent, emphatique, lyrique, habité, son visage s’illumine quand il évoque son village et la beauté des paysages de chez lui, mais d’abord quand il parle de ses enfants adorés. Ce spectacle généreux n’est pas destiné à susciter la compassion, mais il invite à ouvrir les yeux, à voir « la plus haute solitude » et « la réclusion solitaire » de ceux qui autour de nous continuent à vivre dans des conditions indignes, et de les aider à s’en sortir, chacun selon ses compétences et ses possibilités.
Théâtre de Ménilmontant, du mercredi au samedi à 20h 45,les dimanches à 16 h Réservations : 01 46 36 98 60

07 décembre 2007

Road to Mecca, d'Athol Fugard

Mise en scène:Habib Naghmouchin
La pièce débute dans la pénombre et se déroulera quasiment en l’absence de lumière, mais des bougies seront allumées l’une après l’autre jusqu’à ce qu’on ne puisse plus les compter à la toute fin. Une petite table ronde avec deux chaises de part et d’autre, une troisième au milieu de la salle ; une échelle figure un escalier menant à un étage incertain. Au fond, une toile masque à peine ce qui pourrait être la cuisine de la petite maison où vit Helen femme charmante et sans âge en robe rouge surannée. Une jeune femme énergique à l’allure sportive fait irruption, visiblement fatiguée et énervée. Elle a fait mille kilomètres dans le bush sud-africain pour rendre visite à sa vieille amie, mais pourquoi, au juste, fallait-il qu’elle organise à la hâte un tel voyage ? Retrouvailles avec papotages, les révélations nous sont soigneusement dosées. Cela se passe dans le monde rétréci de ces Afrikaners qui « cachent leurs sentiments » dans un village où le pasteur, confident de ses paroissiens, se prend pour un conciliateur, un fédérateur indispensable. Alors que la pièce semble marcher sur la pointe des pieds, se posent des questions de plus en plus troublantes. Que penser de vérités qu’on fait semblant de découvrir ou qu’on découvre non pas quand on les dit à d’autres mais plutôt quand on les énonce en leur présence ? Chacun des personnages aide l’autre à se reconnaître. Entre regrets, remords et confessions, petit à petit ils en arrivent à poser les vraies questions : l’amour ? oui, mais s’il n’est pas étayé par la confiance ? La foi ? oui, mais si elle était momentanément aux abonnés absents ? l’art, oui, s’il peut prendre leur relais. « On se croirait dans une pièce de Tchekhov» est une réplique symptomatique : On peut penser que l’auteur de la Cerisaie parti soigner des indigents à l’autre bout de la Russie peut-être pour y découvrir une spiritualité différente de la sienne, en fut comme éclairé. A l’automne de sa vie Helen, veuve, s’est mise à sculpter dans son jardin des animaux décrétés monstrueux par ses voisins offusqués. Des rois mages et leurs chameaux marchent non pas vers Bethléem, mais vers une Mecque qu’elle imagine peuplée de palais illuminés… elle qui ne s’éclaire qu’à la bougie ! Elsa sort à peine d’un désastre sentimental. Le pasteur ne se remet toujours pas de la disparition de sa femme, il y a des années pourtant. La mort les fascine et les hante plus qu’ils ne veulent se l’avouer. Comment alors, dépassant leurs souvenirs, pourraient-ils envisager un avenir ? La mise en scène minimaliste est d’abord musicale, c’est une partition à trois voix : celle infiniment mélodieuse, toute en nuances d’Helen (Geneviève Mnich), celle sourde et parfois monocorde du pasteur Marius (Eric Prigent) et celle vibrante d’Elsa (Cécile Lehn). Leurs échanges sont entrecoupés par des exclamations, des interpellations, des cris d’exaspération ou de douleur. Vers la fin, les face-à-face silencieux des personnages soudain figés laissent présager le dénouement. Il marque la fin de quiproquos graves. Une certaine harmonie restaurée, la lumière peut revenir. Cette pièce intimiste mais dérangeante surprend aussi par son écriture qui inclue des échappées poétiques. Habib Naghmouchin et ses comédiens la servent étonnement.
Théâtre de la Boutonnière, du mardi au samedi à 20h30. Réservations : 01 48 05 97 23

04 décembre 2007

Zaza Stand Up, de et par Isabelle Sprung

Elle fait irruption sur scène, avec autour du cou un boa du genre mon ‘truc en plumes’. Une musique intempestive jusqu’à en devenir abrutissante s’interrompt brusquement. Elle fait mine de fournir une excuse « c’est pour voir si on est en phase ». Elle nous resservira ce mot d’ordre et mot de passe symptomatique d’une société zappante qui à force de vouloir faire communiquer les êtres, les rendrait sourds, voire autistes ; qui les confisquerait quasi-définitivement, corps et âmes. Mais ne révélons pas tout de go que Zaza est métaphysique. « Je m’appelle Isabelle Sprung, mon père est juif, lui beaucoup souffri » dit- elle caricaturant une intonation yiddish ; dans la foulée elle chante « bei mir bist du schön ». Sa voix légère et aimable se fait plus ample, avec des sonorités sourdes et rauques. Elle enchaîne : « Ma mère…juive…Maroc… elle aussi beaucoup souffri ». Nous voilà sous le charme de cette humoriste à la gaîté débridée, faussement farfelue, mais réelle bête de scène. Son sens de la valeur et de la charge affective des mots , son acuité souriante, font-ils un tabac ? Non, écolo, elle a arrêté de fumer il y a trois ans. Et la voilà qui interpelle son public, se justifiant par un « c‘est le moment interactif » qu’elle vous resservira un max. Les questions sur l’actualité sont pointues mais les spectateurs qui pouffent répondent tout à trac ; on pense à la fameuse ‘Bande à Ruquier’ à qui le patron fait réciter la ‘une’ ou même les brèves de nos quotidiens chéris. Ça continue, re-cascadant du coq à l’âne « mon mari qui râle quand je ne suis pas là… quand mon mari rentre… » Elle s’interrompt, fait mine de ne plus savoir où elle en est : « qu’est-ce qu’on disait ? » Et ça rebondit : la drague, la pub, les frustrations, ceux qui lisent Voici ou L’Equipe dans les WC, le happy-slapping. Elle nous sert une caricature de slam truffée de termes franglais et autre jargon globish et une remarque plus que crue sur les relations messieurs-dames. Son aplomb ébahissant, ses talents de charlot-féminin woody-allenesque, sa dégaine de Fo-folle de Chaillot, de pseudo-clocharde loufoque mais céleste fascinent : Elle est la vraie sœur cadette de Clémence Massart, ce monstre sacré aux one-woman-show faramineux. Entre les dénonciations des simulacres et des simagrées de notre quotidien, derrière son sens de la dérision se profilent la curiosité et les perplexités d’une humaniste, une fraîcheur d’âme, non pas naïveté mais tendresse authentique.
Théâtre Popul’air du Reinitas, 36 rue Henri Chevreau, métro Ménilmontant, tous les lundis à 20 heures. Réservations : 01 43 66 34 96



03 décembre 2007

La petite sirène, d'après Andersen

La Petite Sirène
Paroles, musique et scénographie : Christian Schittenhelm
Chorégraphie et mise en scène : Sébastien Savin
Au Théâtre de Paris on est accueilli de façon charmante. Le spectacle qui s’y donne dans la grande salle est une comédie musicale déjantée qui scotchera vos gamins plutôt habitués à côtoyer tant d’autres sirènes potentiellement virtuelles sur leurs écrans quotidiens et qu’on pourrait imaginer hyper-blasés. Hourrah pour le spectacle vivant, même si les comédiens, danseurs, chanteurs et cascadeurs, tous plus ébouriffants et généreux les uns que les autres, ont le visage griffé par l’inévitable « brosse à dents » ce mini-micro, en sorte que submergés par des sons qui se chevauchent, nous autres, les vieux, basculons avec un peu de retard dans l’univers merveilleux du conte. Les gamins, eux, ont adhéré d’emblée. Au sommet d’une pyramide constituée par des cubes superposés, décor aussi sommaire qu’ingénieux, recadré par des lumières dérangeantes et suggérant un rocher, une effarante sorcière braille : c’est elle qui manigance tout. Le Roi de la mer, tendre père de Siréna, commente ce qui arrive à sa fille qui veut, par amour pour un prince sauvé du naufrage, devenir une simple mortelle et l’épouser. Les sirènes, ses compagnes clament qu’elles sont éternelles. La sorcière exauce le vœu de Siréna, mais lui coupe la langue, l’empêchant de chanter. Le prince ne la reconnaît plus, etc. Mais soyez rassurés, au terme d’un parcours semé d’épreuves ils se marieront. Andersen peut-il dormir tranquille? Suspense. Mais entre temps on aura eu droit à un spectacle total : une petite vingtaine de comédiens et de comédiennes jeunes et beaux chantent en chœur ou en solo et dansent épatamment selon des chorégraphies jubilatoires raffinées ou cocasses. Ils ressemblent tour à tour à des boys et des girls pour comédie musicale à la mode américaine, les filles deviennent des marquises en costumes grand-siècle mais leurs robes se terminent en minijupes. Il est difficilement envisageable de vous énumérer toutes les trouvailles de mise en scène et les gags à l’humour ébouriffant, le tout se succédant sur un rythme trépidant. Les sirènes au costumes avec queues de poissons scintillantes se hissent gracieusement jusqu’au haut de la pyramide, les danseurs cabriolent ou jouent les marins virils aux torses nus mais recouverts de paillettes. L’épisode du naufrage astucieusement organisé donne la chair de poule. La nature se déchaîne, les petites et grandes magies opèrent à donner un vertige communicatif. Mais le tout reste sagement pédagogique, la morale est sauve, les airs sont entraînants, leurs paroles simples. Ce conte musical à la scénographie fascinante est une performance, un rêve dont on sort forcément un peu sonné, mais le sourire aux lèvres.
Théâtre de Paris, chaque mercredi et samedi à 14h et 16h30 jusqu’au 22 décembre. Tous les jours aux mêmes horaires du 24 au 29 décembre et du 2 au 5 janvier.
Réservations : 01 48 74 25 37

02 décembre 2007

La nuit de Valognes, d'Eric-Emmanuel Schmitt

Mise en scène : Régis Santon
C’est la première pièce d’un universitaire qui n’avait pas 30 ans quand son Don Juan s’est invité. Il se veut métaphysique, mais insatiable cherche à se définir selon une sexualité exploratrice destinée à mettre tout un chacun mal à l’aise. Et lui le premier. Il est question d’une sorte de procès fait à Don Juan par cinq de ses anciennes victimes, aristocrates d’âges divers ; elles exigent qu’il épouse sa dernière conquête pour se racheter. Mais le séducteur découvre qu’en fait il est plus attiré par le frère de cette Angélique. Succès immédiat, la pièce a été jouée et rejouée dans la foulée par toutes sortes de compagnies d’amateurs ou non. Mise au programme de certains lycées elle a fait plancher des ados. Dans une interview, Eric-Emmanuel Schmitt confie quelques année après sa création qu’il est conscient de ses défauts mais qu’il n’a pas retouché le texte. Il avoue en 1991: « je me suis rappelé le jeune homme de 29 ans que j’étais alors et qui avait écrit ce texte, il n’aurait sûrement pas supporté qu’ un auteur arrivé de 40 ans lui corrige sa pièce ». Cet aveu certainement sincère fait par un écrivain à la mode joué dans plus de 40 pays, traduit dans plus de 35 langues et collectionnant des records est touchant, mais que penser d’un "auteur arrivé" dont la pièce est l’œuvre de quelqu’un qui, avant tout, s’écoute écrire; son propos est ambitieux mais sa composition est déséquilibrée, son texte voluptueusement narcissique et filandreux, bavard et poudre aux yeux. En 2005 l’auteur à pourtant revu le troisième acte de ce qui nous est proposé. Peine perdue. La mise en scène, remarquable d’intelligence, comporte de très jolis tableaux; les comédiens et comédiennes sont excellents, mais cela ne sauve pas la pièce.
Théâtre Silvia Monfort, mercredi, jeudi à 19h, mardi, vendredi, samedi à 20h30, dimanche à 16h. Réservations : 01 56 08 33 88

29 novembre 2007

Voltaire's Folies, de Jean-François Prévand

Les nouvelles Voltaire’s Folies
De Jean-François Prévand, d’après Voltaire
Extraits d’écrits polémiques, de satires et de tragédies d’un philosophe aussi dérangeant qu’institutionnalisé dès son vivant : cela figurait déjà au menu de la première version datée de 1970 de ces délectables ‘Folies’ données dans des pays aussi exotiques que ceux décrits par Voltaire lequel ne les avait jamais abordés. Esprit à la curiosité insatiable jusqu’à en devenir obsessionnelle, vocation encyclopédique oblige, (mais connaît-on assez aujourd’hui les travers d’une sur-information désinformatrice ?) cet écrivain infiniment nécessaire aurait tenté de lire tout ce qui avait été publié sur les us, coutumes et mœurs de leurs habitants. Ce qui avait d’abord constitué une série de sketches, genre joutes verbales pour café-théâtre, débute par un épisode où chacun des membres du quatuor brandit une pancarte : Catholique, Juif, Musulman, Protestant. Même si religion rime avec relier on embraye sur l’intolérance avec preuves avérées : persécutions, tortures, massacres, exterminations, selon fanatismes et croisades, au cours des âges et dans toutes sortes de pays mais d’abord le nôtre. Que recouvrent donc les notions de bien, de mal, de naïveté et de manipulation ? Virage à plus de cent-quatre-vingt degrés, à la onzième séquence d’un voyage qui en compte douze, les comédiens qui ont tout joué ou suggéré sur un rythme plus qu'ébouriffant deviennent les interprètes du Dîner du Comte de Boulainvilliers. Aristocrate emperruqué, son valet stylé et à peine narquois l’escortant, le comte est attablé face à un prêtre plus que malotru. Tous deux débattent du fanatisme et du mensonge mais face à eux ‘Monsieur Fréret’ debout et muet explose, puis se dit révolté-révulsé contre l’attitude de certains papes face à des massacres de non-croyants. Un ange passerait-il, ou serait-ce l’inverse ? Tout s’est figé malgré les candélabres qui trônant sur la table, se veulent synonymes de chaleur et de lumière. La douzième phase quoique moins corrosive est grinçante à souhait. Voltaire (Gérard Maro aussi généreux et déménageant que ses camarades et complices Jean-Jacques Moreau, Olivier Claverie et Charles Ardillon) déclare être l’héritier de Rabelais, cet humaniste militant qui a réussi à masquer le fait que, lui aussi, était un authentique iconoclaste : « Je pris mes compatriotes par leur faible… je parlai de boire et avec ce secret tout me fut permis ». Sur la table une bouteille de vin et vos trois compères arborant des nez de clowns en ingurgitent des rasades inquiétantes et puis poignardent Rabelais-alias-Voltaire. Avant de s’écrouler il a cité son Traité sur la tolérance : « puissent tous les hommes se souvenir qu’ils sont frères ». Désarçonnant, escorté d’une partition musicale en forme de contrepoints souvent gagesques et de lumières simples parce que belles et efficaces signées Rouveyrollis, ce spectacle tranche avec tout ce qu’au théâtre on a vu ces derniers temps de sec, de bavard, de fumeux, de geignard, d’anecdotique ou d’exhibitionniste ou même de pire que complaisant.
Voltaire’s Folies a pour sous-titre : pamphlet cocasse et satirique contre la bêtise.
Théâtre de l’Oeuvre, du mardi au samedi à 21 heures, réservations : 01 44 53 88 88

25 novembre 2007

Henry VIII, de Shakespeare

Adaptation: Jean-Dominique Hamel, mise en scène : Nathalie Hamel
Dans cette oeuvre à la trame plus linéaire que celle des autres pièces historiques de l’auteur, trois personnages de haut rang perdent la vie et un quatrième manque de le faire. Tout cela dans l’entourage d’un monarque qui semble d’abord rester étrangement au dessus de la mêlée et des intrigues de cour. Perspicace, mais prudent, quitte à être soupçonné d’être insincère, Henry VIII se révèle petit à petit soucieux d’établir son autorité, de la maintenir et de garantir l’unité du royaume. Uni depuis vingt ans à Catherine d’Aragon, veuve de son frère aîné mort jeune, le monarque n’ en a pas de descendance mâle, ce qui le trouble. Sachant qu’il vient de tomber amoureux d’Anne Boleyn à l’insolente beauté, le Cardinal Wolsey figure de premier plan à la cour, entretient une correspondance secrète avec le Pape, qui semble prêt à décréter nul le mariage d’Henry. Ambitieux, déloyal, Wolsey en outre est plus que cupide. Finalement confondu et disgracié par le roi qui vient de se proclamer chef spirituel d’un royaume en rupture de ban avec Rome, il en mourra. Cranmer archevêque de Cantorbéry devenu le premier prélat d’Angleterre, officialise le divorce royal et sera parrain d’Elizabeth qu’Anne, couronnée, vient de mettre au monde. Entre temps Catherine est morte, après avoir pardonné à ceux qui ont ordonné sa séparation d’avec le roi pour raison d’Etat. Il est ici constamment question de trahison, de tragédies personnelles mais aussi de pitié, de charité, de destin et de Providence. La réconciliation se fera à la fin ; le peuple, témoin perplexe des agissements du monarque et de son entourage les a commentés et jugés souvent avec drôlerie. Traduite dans une langue à la cadence noble et régulière, la pièce est magistralement adaptée et condensée. La troupe homogène composée de comédiens aussi vibrants qu’émouvants évolue dans un espace réduit et un décor constitué d’un minimum de meubles et d’accessoires symboliques. Ils sont dix-huit se succédant à un rythme accéléré ; cela ressemble à un rituel entrecoupé de danses, de chants, de processions solennelles. Les lumières créent un espace de rêve et font resplendir les étoffes précieuses de costumes d’époque à la beauté voluptueuse. Face à un Wolsey (Bernard Callais) coincé, glacial ou insinuant Henry VIII (Pierre Maurice) est tour à tour très humain ou impérieux. La radieuse Anne Boleyn (Alix Benezech) reine qui n’a pas désiré l’être, a du piquant ; quant à Catherine (Nathalie Hamel qui orchestre le tout) véhémente ou résignée, elle est particulièrement bouleversante.
Théâtre du Nord-Ouest, jusqu’au 31 décembre, dates, horaires et réservations : 01 47 70 32 75

19 novembre 2007

Mickey-la-Torche, de Natacha de Pontcharra

Mise en scène: Jean-Christophe Barbaud, interprétation: Olivier Bizet
Forcément athlétique notre Mickey de service, profession vigile, a dans le dos un énorme label: « sécurité ». Chargé de veiller à ce que la démocratie garantisse un ordre authentique à ses citoyens, il est censé renifler toutes sortes de choses bizarres ou même nauséabondes là où il patrouille. Aujourd’hui il a disjoncté, se pointant au boulot la veille de l’unique jour de la semaine où il est censé effectuer son travail parfaitement intérimaire. Il est obsédé par Lisbeth, la voisine affriolante qu’il rencontre lorsqu’elle descend sa poubelle et que, forcément, il surveille. « Quand je la croise, ça me retourne, elle me vide par les pieds, me verse tout le sang dans mon visage, je suis timide comme un coquelicot ». Son amour fou le fait s’exprimer en poète, direz-vous, mais ça durera le monologue entier. Il a débuté par une constatation : « Le temps partiel, ça fait un trou dans la semaine, mais c’est les autres qui sont creux / Ils font dimanche ». Ecrit dans une langue recherchée, très imagée, plein de mots aux alliages farfelus, ce texte au rythme étourdissant, est pourtant censé transcrire le langage d’un prolo aussi fruste que frustré. Sanglé dans une tenue genre pompier, contournant le podium sur lequel trône une chaise et où il finit par s’asseoir, ou s’affaler, Olivier Bizet, énergique et volubile, a un visage et des mimiques de vrai bon garçon. Il relace ses bottines, ôte et remet sa casquette, ouvre son sac, répond à des messages sur son talkie, et conclut qu’il est le gardien de bon nombre de choses risquant de disparaître . En fait il a bel et bien contribué à la disparition de son rival en amour. A la fin il décide que « faut prier pour se faire entendre au-delà » et « demande pardon en ondes courtes à Dieu qui comprend toutes les langues. Même les petites, surtout les petites, tout humbles dans leurs petits trous ? » Nous n’avons pu résister au désir de citer copieusement un texte brillant que vous découvrirez dans cette petite salle accueillante du dix-huitième arrondissement, mais dont nous ne sommes pas sûrs qu’il soit avant tout théâtral.
Théâtre Pixel les vendredis et samedis à 21 heures, les dimanches à 17h30. Réservations : 01 42 54 00 92

14 novembre 2007

Georges Dandin, de Molière

George Dandin ou le mari confondu, de Molière
Adapté par Etienne Malard, mise en scène : Gilbert Ponté
En ce début d’année 2007 Marcel Maréchal nous proposait au Théâtre 14 un Georges Dandin farcesque délocalisé et recyclé années trente. Il se démenait dans le personnage central, minaudant, ricanant, gloussant, philosophouillant, marmouillant, pour se résigner à l’infortune dont, ayant manqué du plus élémentaire bon sens et grisé par un rêve bêtasson d’ascension sociale, Dandin est plus qu’en partie responsable. Avec cette comédie Molière tend la perche aux comédiens qui endossant l’habit grotesque de l’être flouable à merci, à la fois clown blanc et Auguste, Guignol et Gnafron, brandissent cette pantalonnade pétaradante pour prendre leur revanche…mais sur quoi au juste ? Maréchal et sa bande nous ont fait rire et voilà que neuf mois plus tard ( incubation plutôt que gestation ) Gilbert Bonté nous consterne au Théâtre 12. Dans la pièce, père de cette Angélique qui cocufie allègrement son époux, il est Monsieur de Sottenville par écran interposé : son visage ainsi que celui de Madame de Sottenville apparaissant sur des postes de télévisions installés de part et d’autre de la scène. Ils y grimacent, voix caverneuses dégoulinantes de haine et de mépris ping-pongant et, commentant la descente aux enfers de leur abruti de gendre. Trois comédiens beaux, remarquablement polymorphes et superbement dirigés sur un rythme époustouflant et dans un décor parfaitement fonctionnel se répartissent tous les autres rôles. On serait tenté de leur faire une ovation à la fin de la représentation, si la démarche de Gilbert Ponté ne nous révulsait pas. Récapitulons. Selon lui on est censé avoir admis et peut-être compris que :
1) Le mariage est une institution monstrueusement monstrueuse…
2)…à la racine de tous les maux de l’univers…
3)…qui transforme un homme apparemment responsable en larve.
4) Que les aristos d’autrefois et peut-être même d’aujourd’hui ( il en reste donc, horreur !) sont une caste à laquelle n’ont jamais appartenu que des financiers véreux, manipulateurs, des super-salauds qui vendraient leur âme au plus offrant…
5)…sauf que d’âme ils n’en ont plus guère…
6)…vu qu’ils n’ont probablement jamais été dotés de quoi que ce soit qui y ressemble.
Stop !
On se demande ce que Molière fait dans une telle galère, ce super-mélo récupérateur, prétexte à des divagations inopérantes et morticoles. Mais on espère quand même que la compagnie Théâtre Alicante qui déclare se fixer pour objectif de « travailler à la mixité, à l’hybridation des formes artistiques et à la collaboration entre artistes de genres différents » nous offrira bientôt un spectacle capable de nous sortir du cauchemar qu’elle propose ici .
Théâtre 12 Maurice Ravel . A partir du 21 novembre et jusqu’au 5 janvier : du mercredi au samedi à 20h30. Et du 22 novembre au 14 décembre : les jeudis et vendredis à 14h30. Réservations : 01 44 75 60 31.

Montaigne et le commerce conjugal, de Robert Poudérou

Depuis sa création en 1993, cette pièce s’est intitulée successivement Parce que c’était lui, parce que c’était moi, puis Dieu que la femme me reste obscure, et plus récemment Montaigne tout court. Elle a été jouée par neuf compagnies professionnelles… plus une, nous confie l’auteur que le succès qu’elle ne finit pas de rencontrer rend un peu perplexe. Benoît Marbot qui la programme à Neuilly respecte inifiniment un texte qui a de la hauteur et dont l’auteur n’avait peut-être pas mesuré toute la portée à l’époque où il s'imposait à lui : un écrivain peut donc utiliser, à son insu, des mots qu’il croit avoir amadoués, cependant qu’ils l’ont précédé ou même qu'ils l'inventent et le réinventent en permanence, mais ceci est un autre histoire. Au seuil de la soixantaine, Montaigne qui se sait très atteint par la gravelle mais fait front contre la maladie avec panache, ressasse ses certitudes qui côtoient, nourrissent et confortent ses doutes. Françoise son épouse vient lui demander quelles sont la vraie portée et la signification de ces Essais qu’elle a découverts tardivement : une part de la jeunesse de son époux ayant été occultée par l’ amitié sans bornes qu’il a voué à cet incomparable ami et poète, ce La Boétie dont il ne s’est jamais vraiment consolé de la mort. Mais elle, conjointe d’un homme de lettres remarquable et admiré, est d’abord et avant tout Françoise, femme étonnamment lucide mais tendre. A-t-elle vraiment compté pour lui en tant qu’épouse - voyez les mariages de convenance à l’époque - ou mère d’enfants dont si peu ont survécu, ou encore, dans un autre contexte, compagne genre aide de camp? Elle le lui demande une première et dernière fois. Cependant qu’apparaît sur scène la charmante Marie de Gournay, 'fille d’alliance' de l’écrivain, sa moitié de rêve, compagne qui ne le sera jamais que dans un imaginaire troublant, nullement incestueux. Jeune femme passionnée de littérature elle aurait rêvé d’être plus encore qu’une simple admiratrice et confidente de celui qu’elle considère comme son maître. Une relation ‘aboutie’, selon elle si jeune et si impatiente, leur aurait permis à tous deux de vivre plus intensément. La pièce n’a rien à voir avec un quelconque sordide règlement de comptes entre époux ni avec l’autopsie d’un mariage bancal : l’auteur transcende tout cela grâce à la langue imagée, exploratoire et gouleyante de l’époque. Les comédiens, parfaitement dirigés, se l’approprient comme s’ils l’inventaient. Que dire des épisodes où Montaigne et Françoise se laissent aller à des gestes d’une tendresse involontaire, de la danse genre ‘de cour’ qui leur fait remonter un temps qu’ils ont aimé ensemble ? Marie et Françoise s’assoient alternativement dans le fauteuil de Montaigne, là où a travaillé cet esprit singulier qui leur revient à l’une et à l’autre comme en héritage. Les costumes réalisés dans des étoffes somptueuses par Cécile Flamand , corsets et tournures pour les dames, fraises pour Montaigne et son épouse donnent aux comédiens maintien, historicité, authenticité. Laurent Benoît est Montaigne, gentilhomme interloqué qui tient forcément tout à bout de bras. Rosa Ruiz, coiffe austère enserrant son visage aux pommettes accrocheuses est cette Françoise incisive d’abord, déstabilisée parfois, mais tellement humaine. Sabrina Bus est Marie de Gournay, petite dame fraîche qui, pragmatique, tirera toutes sortes de conclusions d’une aventure destinée à prolonger son existence et, qui sait, redonner du sens à la nôtre. Parce que telle est bien la dimension du spectacle.
Théâtre du Petit Parmentier, Neuilly-sur-Seine, du mercredi au samedi à 20h30. Réservations : 01 46 24 03 83

13 novembre 2007

Quand les rois très chrétiens... mise en scène de Christiane Marchewska

Quand les Rois très chrétiens bâtissaient la France, mise en scène de Christiane Marchewska
Le titre de ce spectacle est explicite mais ne laisse pas présager les trouvailles de la mise en scène et d’abord du bon tour que celle qui la signe vous joue dès le départ. C’est de bonne guerre, si l’on peut dire, étant donné les lieux. Dans la pénombre de la salle du Musée de l’Armée où luisent des armures de chevaliers vous êtes accueilli par un aimable jeune homme qui commence votre visite guidée : vous admirez son savoir-faire. Il vous engage à le suivre dans une nouvelle salle : un projecteur la fait étrangement ressembler à un lieu de théâtre ; une comédienne (Christiane Marchewska) et ses deux jeunes camarades (Anaïs Muller et Benoîte Taffin ) qui y sont installées font semblant d’être dérangées. Nous répétons une pièce, dit la meneuse de jeu, et vous nous gênez. Elle vous prie de sortir. Le gardien de musée s’insurge, les jeunes femmes dépitées déclarent alors vouloir tout laisser tomber avant de disparaître derrière des piliers. Vous aurez compris que c’était un gag quand Christiane Marchewska en personne, seule et ayant battu en retraite, vous convie à vous asseoir sur des sièges qui vous attendaient visiblement et se met à raconter grandiosement la bataille de Bouvines décrite par un témoin. Le gardien de musée n’est autre que ce fin comédien (Guy Bourgeois) qui jouera le rôle de l’impertinent sorte d’avocat du diable qui tente de démythifier, voire démystifier ces personnages exaltés par historiens et chroniqueurs que furent les rois de Fance de Philippe-Auguste à Louis XIII. Marqués au front d’un signe qu’ils ne peuvent renier, investis d’une mission étonnante, attachés à préserver un territoire et un patrimoine , pères de la patrie comme on les nommait , ce furent des chefs de guerre inspirés et des hommes de conviction. C’est ce que pense celle qui signe cette saga. Ces figures étonnantes sont évoquées par des récits de contemporains, des poèmes dits avec ferveur par une troupe composée de quatre interprètes dont l’un (Charles Reale) les impose de manière touchante. Se succèdent des portraits contrastés ou édifiants d’épouses et de mères de souverains. Héroïnes surdimensionnées, elles sont étonnantes ou détonantes. De descriptions cruelles des moeurs guerrières d’autrefois en anecdotes croustillantes ou sulfureuses concernant la vie ‘privée’ de ces gens-là et mettant l’accent sur le côté faillible de tout mortel, ce spectacle touchant qui ne se veut ni systématiquement pédagogique non plus que moralisateur, utilise intelligemment un décor devenu prodigieux médiateur : cet Hôtel des Invalides, vrai lieu de théâtre au sens le plus noble du terme.
Musée de l’Armée-Hôtel des Invalides, vendredi à 20h, samedi à17h et 20h, dimanche à 17h30 . Réservations : 01 47 12 13 75

08 novembre 2007

Ecoute, c'est la vie, de Robert Poudérou

Mise en scène de l’auteur, avec Martine Coste .
« Ecoute…mais essaie de comprendre ! la vie c’est comme ça… ça n’est que ça ! Oui j’ai tant de choses à te dire que tu n’as pas envie de savoir, ou même que tu sais déjà, puisque tu… ah bon ? » Pardon de paraphraser ainsi de façon douteuse ce que nous confie en continu, arpentant la scène, Marie alias la pulpeuse et ravissante Martine Coste. Passant derrière le rideau du fond, elle émerge à nouveau en petites tenues ou robes qu’elle délace, relace, de peignoirs qu’elle ouvre, quand arrive un ‘client’ aussi invisible bien sûr que Kiki-le-chien, son véritable compagnon d’une existence apparemment compliquée puisque, mère célibataire, il lui faut assurer sa matérielle et celle de son rejeton. Allongée sur sa table d’ opérations, Marie reçoit des messieurs qui s’y livrent sur elle à leur Petite mécanique titre d’une pièce de l’auteur créée dans les années 80 et devenue d’anthologie. Donc Marie n’arrête pas de raconter : il y a son gamin, cet Adam censé dormir sagement dans la pièce à côté et dont le père est incertain, et puis il y a Joseph, l’homme de sa vie, aux abonnés plutôt absents, à qui elle n’arrive même pas à en vouloir. Il lui manque, c’est tout. Ils ont tant partagé, n’est-ce pas ? Peut-être se sont-ils même rencontrés sur les bancs de l’école, lui avait 10 ans et elle 7. Dans leur jeunesse, ils auraient milité pour que la société change (enfin lui, plutôt) juchés sur des toits : gesticulations braillardes avec ou sans mégaphone. Dans le microcosme de Marie figure aussi cette Madame un peu vieille, donc forcément respectable, qui occupe une place tout à fait à part dans son univers, on ne vous dira pas laquelle, mais à qui elle s’adresse brusquement. Il y a encore les dames d’en face qu’elle regarde ou qui la regardent. « Joseph, il faut m’aider … » Des noirs séparent des séquences organisées de façon quasi-cinématographique et qui, éléments d’un puzzle, deviennent les jalons d’un vrai suspense. Jusqu’où Marie ira-t-elle dans ses confidences, allons-nous apprendre qu’elle a déjà ou souvent jeté l’éponge, qu’elle est sur le point de le faire ? Une petite ritournelle genre La strada est un début de réponse : tout suit son cours ; la route de Marie, même jalonnée de carrefours plutôt mornes, ne débouchera jamais sur une impasse. C’est qu’elle est bravette, la petite dame : si ce qui lui arrive l’agace, jamais elle n’est excédée, parce qu’énergique, confiante, elle est ‘positive’. Ce que lui confie l’auteur est une version astucieuse d’une philosophie douce-amère où des esprits chagrins ne verraient qu’une dénonciation de la solitude, peut-être notre lot à tous ici-bas à un moment donné. Le spectateur rira et aimera la justesse du propos, la sobriété et la drôlerie de la mise en scène, la jolie performance de la comédienne.
Tremplin Théâtre, 39 rue des Trois-Frères, 75018 Paris, le mardi à 20h30. Réservations : 01 42 54 91 00

07 novembre 2007

Laisse flotter les rubans, de Jacqueline de Romilly

Avec Bérengère Dautun
Mise en scène de Philippe Rondest
Le titre évoque un accessoire de mode féminin léger, aérien. De nos jours, dans un langage plus familier ça donnerait « laisse tomber ! »; le point d’exclamation rendant tout plus comminatoire cela irait jusqu’à « circulez, y a rien à voir… » Comment alors vous engager à aller au Théâtre des Mathurins où Bérangère Dautun reprend ce spectacle que nous avions tellement aimé il y a quelques années. Au départ Laisse flotter les rubans est le titre d’un recueil comprenant une quinzaine de nouvelles où Jacqueline de Romilly, helléniste de renom international, professeur infiniment admiré par ses étudiants, règle avec panache des comptes qu’elle avait rarement évoqués auparavant : avec sa famille, ses proches, le monde de son adolescence, mais plus encore celui de ses débuts dans la société en tant qu’épouse d’un homme qu’elle admire sans vraiment trop le connaître. Et pour cause: dans les années quarante, toutes sortes de vraies ou de fausses pudeurs ultra-bourgeoises vous faisaient « crever de non-dit » comme disent les post-ados d’ aujourd’hui. En tirer un monologue version one-woman show pour comédienne de talent parfaitement motivée, c’est exactement ce que Philippe Rondest a refusé de faire. Bérengère Dautun est une Jacqueline-bis, femme infiniment gracieuse, touchante et volubile qui a choisi de parler, mais le fait sans véhémence pour autant même si, piégée par son émotion, une larme la guette. Installée dans un léger fauteuil d’osier, puis se levant, intemporelle, charnelle mais si belle, face à son public elle est Lucie. Elle pose toutes les questions qui lui viennent à l’esprit, elle ébauche certaines réponses, en élude d’autres et dialogue avec celles qu’elle est, qu’elle aurait pu être, qu’elle aurait voulu, ou qu’elle a refusé d’être; ces femmes qui la rendent si proche.
Il est aussi question de partage, de lucidité, mais encore de lettres tardivement découvertes justifiant des révélations inopportunes. Héritière d’une mère au parcours singulier, Jacqueline de Romilly a tout envisagé de l’amour, du plaisir de vivre, d’une soif de comprendre, gage d’ équilibre. Bérengère Dautun, remarquable passeuse d’émotions, convoque un oiseau, une anémone et tout peut alors commencer ou recommencer. « Arrêt sur image » est le titre de la dernière nouvelle du recueil de Jacqueline de Romilly se concluant ainsi : « Il y a plusieurs façons de laisser flotter les rubans ». Mais pas pour nous, pas pour vous : c’est avec Bérengère et c’est maintenant.
Théâtre des Mathurins, mercredi à 16h30, dimanche à 18h. Réservations :01 42 65 90 00



02 novembre 2007

Sophie Térol chante en fa dièse

de et par Sophie Térol
Elle a commencé par souhaiter qu’on ne l’aperçoive que par « Par la fenêtre », titre de son premier spectacle. Si, médusé par le talent de la jeune femme, vous l’aviez complimentée, elle aurait probablement rougi et aussitôt lancé une nouvelle cascade de notes, sa voix acidulée ou simplement mélodieuse vous ravissant à nouveau. S’interrompant, elle aurait pu aussi vous jeter un regard inquisiteur, du type de celui que son professeur de piano lui avait peut-être décoché à l’occasion d’un mauvais doigté ou d’une note de travers. Elève parfaitement surdouée, a-t-elle seulement eu besoin d’un tel professeur ? Elle a ensuite choisi d’être une « Voix lactée », titre de son deuxième spectacle. Notez que cette fois, outre une théorie d’étoiles tutélaires cela évoquait un lait, maternel ou non, mais certainement celui « de la tendresse humaine ». Cette saison-ci elle ne se présente plus joliment masquée derrière des titres poétiques parce que Sophie Térol chante en fa dièse et qu’aucun bémol n’est au programme. Pour ce spectacle elle a fait appel à des auteurs qui l’aiment et qu’elle aime. Mais de plus en plus toniques, explicites ou dérangeants, ses drôles de textes sont moins en pointillé qu’avant. L’amour-toujours… « mon chéri qui l’êtes si peu mais que j’aime tant, indéfectiblement, parce que je ne peux ni ne veux faire autrement, allez, et que j’attends ou attendrai, même si… » Et puis il y a tous les autres, amis ou gens de rencontre, et aussi ces adultes sur lesquels elle porte un regard d’enfant prolongé et qu’elle peut aussi juger déconcertants, à qui elle aimerait dire combien ils la déçoivent parfois. Et la voilà regrimpant dans son univers d’avant, revisitant enfance et adolescence: défilent des paysages peuplés d’ animaux amicaux ou péremptoires et d’autres chères petites choses bien tendres. Et la voilà encore un poil Mistinguett gouailleuse, un autre poil héritière des Frères Jacques désopilants pour « Petit bout de la queue du chat » et un autre poil enfin très « zizi », merci Monsieur Perret. Et puis elle retourne du côté de chez cette Barbara à laquelle elle a été trop facilement comparée parce que sa voix à elle peut aussi décoller étonnamment, et surtout par ce qu’elle aussi a tant de choses troublantes à dire. Sanglée dans son tailleur-pantalon blanc, elle se trémousse joliment, puis fige son sourire qui devient clownesque, ou encore s’approche de son public : « Vous êtes là ? vous êtes vraiment là ? » Son partenaire, tout en blanc lui aussi, est Michel Glasko, accordéoniste au physique d’ange et au talent singulier, qui sourit finement en la regardant et dont elle sait comme nous que sans lui rien ne serait possible.
Sophie Térol est au Kiron Espace, 10 rue La Vacquerie, 75011 Paris, du mercredi au samedi à 19h30. Réservations : 01 48 24 16 97

28 octobre 2007

L'entretien de M. Descartes avec M. Pascal le Jeune

de Jean-Claude Brisville
A sa création en 1985 la pièce fit sensation. On découvrait un auteur à l’écriture plus qu’ élégante, caustique, capable de ressusciter des univers anciens et raffinés, un vrai actionneur de lanternes magiques. Le succès de la pièce précédait en 1989 celui du Souper de ce même Brisville qui mettait en scène au soir de leur existence un Fouché et un Talleyrand plus époustouflants que nature. En 1991 l’Antichambre où s’affrontent Marie du Deffand et Julie de Lespinasse, se concluait par « c’est maintenant que vous êtes vous-même : un serpent. Oui maintenant je vous connais ». A son tour Marie se faisait moucher par Julie : « Et moi je ne vous connais plus. Adieu, madame ». Le public jubilait une fois encore parce que , parfaitement incarnés par des comédiens rares, surgissaient des personnages historiques dont il était amoureux grâce aux livres d’histoire ou biographies, source de ses nostalgies. Messieurs Descartes et Pascal remontent au créneau dans une mise en scène et interprétation conjointes de son fils William et de Daniel Mesguich qui fut il y a une vingtaine d’années le jeune Pascal face au Descartes d’alors: Henri Virlojeux à la présence, l’autorité, et l’épaisseur étonnantes. Dans cette controverse poignante et exemplaire dont on comprend qu’aucun des deux philosophes et métaphysiciens ne peut sortir indemne, Mesguich-père est un Descartes ferme, plus chaleureux que didactique face à William, jeune Blaise dont l’impatience, l’ardeur, et la susceptibilité se justifient en partie par le fait que malade , il sait le temps lui être compté. Tout ce qui se dit sur scène est beau et essentiel. Les comédiens restent assis de part et d’autre d’une table Louis XIII. Un vague bruit de tonnerre les escorte au long d’une mise en scène minimaliste. A la fin de leur confrontation Pascal hasarde: « Nous nous retrouverons peut-être ? » Descartes reste seul en scène, souffle une bougie . Noir et fin. Les spectateurs restent partagés, perplexes même. Pourquoi re-monter un texte brillantissime qui comble le lecteur mais ne gagne pas grand chose à être porté au théâtre, paradoxalement, bien qu’il lui soit destiné et cela même si, en d’autres temps, il y a fait un tabac.
Théâtre de l’Oeuvre, du mardi au samedi à 19h. Réservations : 01 44 53 88 88

23 octobre 2007

Burlingue, de Gérard Levoyer

Mise en scène de Lauren Alexandre-Lasseur
Bien sûr le titre fait référence à un lieu de travail, mais dans cette pièce qui se proclame décalée c’est probablement aussi l’emboutissage de burlesque et de dingue: premier petit tour de passe-passe de l’auteur dont la manche est bourrée d’astuces. Deux femmes symétriques et griffonnant sont installées de part et d’autre d’une table vide de matériel informatique mais chargée de chemises pour courrier et de petits pots pour stylos feutres. Au milieu, un téléphone de la vieille espèce qui ne sera utilisé qu’ en dernier ressort et encore avec modération. Au fond, une porte est surmontée du portrait avantageux d’un patron fringant. Assise côté jardin la brunette en débardeur glamour est vivace, volubile et piquante, c’est Jeannine Famechon. Côté cour la blonde en tailleur cintré, bouche en cul de poule, c’est Simone Courlier qui lui sert d’antidote. Elle est sèche comme un coup de trique, de ceux qu’elle et son mari doivent asséner sur les doigts de leur progéniture en cas d’impertinence, voire d’une très impensable désobéissance. Ce face à face entre les deux collègues va se muer en huis-clos qui se veut sartrien après que la célibataire délurée, femme libérée mais non pas comblée, ait demandé à l’autre de lui prêter sa gomme. Elle le fait gentiment d’abord, essuie un refus cinglant, change de tactique; de suppliante elle devient exigeante puis menaçante. D’invectives en insultes, la tension grimpant s’ensuit un début de pugilat. Lauren Alexandre-Lasseur fait jouer ses comédiennes façon café-théâtre et au premier degré cet épisode qui se réduit à un rabâchage de citations rafistolées et recyclées, de platitudes et d’aphorismes pauvrement relookés. Il s’agit de faire tracer par chacune des protagonistes un portrait vengeur ou venimeux de l’autre, dénonçant son outrecuidance, sa médiocrité, ses failles et son incompétence. C’est un peu longuet. Passons à la tentative de séduction avec reptation sur la table de Jeannine, aguicheuse, à la rencontre de Simone, laquelle n’est pas prête à baisser la garde ni à s’épancher un brin. Essai non transformé, mais patience, les deux adversaires devenues sourdes aux coups de semonce du patron , se sont maintenant enfermées à double tour pour vider leur querelle, mais en fin de soirée, elles écluseront un fond de Marie Brizard et débraillées, braillardes, elles glisseront au sol entre les meubles cul par dessus tête et, pensez-vous… pas du tout: il ne s’agit que d’une mi-temps. La gomme est toujours dans le camp de Simone qui , comme sous l’effet d’une purge, a réussi à libérer ses rancoeurs blasphématoires à l’adresse de son maître et seigneur… et des mâles en général. La fin, en forme de pied de nez, transforme la pièce en farce rachetant les côtés appuyés de ce burlingue qui a failli rimer avec lourdingue. Sarah Bouché de Vitray, pétulante dans le rôle de Jeannine, a l’abattage d’une jolie petite bête de scène et Delphine Vincenot est une Simone exaspérante à souhait, par ailleurs parfaitement désopilante avec un coup dans le nez . Leur public est hilare.
Théâtre l’ARTicle, les 10 et 11 novembre, les 15, 16, 22 et 23 décembre : samedi à 19h30, dimanche à 18h15. Réservations : 01 42 78 38 64


19 octobre 2007

La Joconde a mal aux dents, de Pierre Astrié

Mise en scène de l’auteur.

Jouant le spectateur très en retard il pousse la porte de la salle, se dirige vers la scène, y monte, s’allonge pieds contre la toile du fond, tête vers les spectateurs ; on l’entend dire d’une voix ensommeillée : « laissez-moi me réveiller…arrêtez de crier… on était bourré ». Il va ainsi raconter sa journée heure par heure, parfois minute après minute, jusqu'à la nuit. « Il » c’est Paul Lemeur, vendeur dans une grande librairie, régulièrement aux prises avec des clients à orienter, mais surtout préoccupé par une fuite d’eau chez lui dont il se résigne à envisager qu’elle ne sera certainement pas réparée en son absence par le plombier habituel, pour cause de coup dans le nez rituel. Et ce, malgré l’entremise et la vigilance de l’excellente madame Roméro, concierge. Parallèlement il est l’écrivain au Panthéon littéraire ne comportant que des auteurs mythiques disparus dans les seventies et qui peine à mettre sur pied l’épisode central d’un roman psychologisant et historique. Les héros en sont Lisa, épouse de Jocundo et maîtresse d’Ettore, sous le regard de Léonardo. Par ailleurs, séparé de sa femme dont il a une fille Faustine, il en pince pour une Monna, bien vivante celle-là, censée être aux sports d’hivers avec son rival, époux cocu. Moyennant quoi Paul Lemeur est en permanence à l’écoute de sa radio, à l’affût de faits divers sidérants. Les aspects tricotés de sa personnalité sont du genre : « une maille à l’endroit une maille à l’envers, tiens il y en a une qui a sauté ». Vous seriez en droit de dire : « Stop, mettez ça là on va le trier ». Or il ne trie surtout pas, il élimine au fur et à mesure. Le voilà qui parle de lui-même à la troisième personne et se laisse aller a des minces accès de lyrisme, évoque son copain Omar qui lui a prêté un flingue avec lequel il irait bien trouver monsieur Monna, s’il ne crevait pas de trouille à l’idée de l’intervention de la police et de ses bavures. Parano, lui, ou seulement un brin maso ? Il « a imaginé le pire » une fois de plus. Culpabilisant, se laissera-t-il aller à de quelconques pulsions ? Mais il y a Faustine qu’il doit retrouver à l’heure du dîner… A propos aime-t-elle encore les rouleaux de printemps ? Moment de tendresse désemparée. Mais ça le reprend : qu’est ce qu’il faut faire maintenant, tout à l’heure, demain ? 16h10, la journée de travail est terminée : « j’ai froid, je souffre », ça lui a échappé. Temps de rentrer…Faustine dort déjà. Il se laissera prendre par la nuit, son refuge. Les lumières ont baissées, une seule le cerne ; l’affaire en restera là pour le moment. Paul Astrié, l’auteur, signe une mise en scène qui en est à peine une, tellement elle est anti-démonstrative, sans exubérance ; les déplacements se font au compte-goutte, la gestuelle est plus que maîtrisée. François Machery, grave, perplexe sans jamais sourire, nous livre ce qui pourrait être le texte d’une pièce conçue pour la radio. Il maintient une tension plus efficace que celle engendrée par un suspens ordinaire. Il habite impeccablement l’homme sous pression réduit à une cervelle en effervescence qui héberge ceux qui lui font prendre conscience qu’il n’est pas uniquement le produit de sa propre imagination. Tout le long de ce spectacle exigeant, sa prestation est étonnante.
La Manufacture des Abbesses, lundi, mardi, mercredi à 19h. Réservations : 01 42 33 42 03

18 octobre 2007

Entre nous soit dit, de et par Nic Mazodier

Sur le plateau une table de jardin et des chaises couleur coquelicot, un vague sac posé par terre. Nic est au centre, silhouette juvénile, cheveux courts, pantalon strict et pull-over montant noirs, une boucle dorée au creux du cou éclaire sa tenue. Voix et sourire lumineux, phrasé aimable, elle a entrepris de nous raconter des anecdotes emmagasinées toutes ces années où elle a été bénévole dans une association qui se veut à l’écoute de ses semblables… ou de ses dissemblables, car que peut avoir en commun cette charmante philosophe de formation, plasticienne par vocation, avec ces épouses du quatrième âge assénant des rosseries à leurs conjoints bougonnant, dont on ne sait même pas s’ils sont en mesure de les entendre ? Bardée d’un humour à toute épreuve elle est aussi sensible à la cocasserie involontaire qu’à la petite cruauté ordinaire de ce genre de situations. Elle les a tous écoutés inlassablement et ne résiste pas au désir de partager avec nous ces épisodes de son existence, a tout consigné dans ce spectacle où ce qu’elle dit simplement, directement, émeut. S’aidant de très peu d’accessoires : une perruque qui se veut sexy, une casquette, elle devient tour à tour la femme soupirant dans la salle d’attente d’une consultation prénatale : « Neuf mois c’est trop long ! », l’homme qui confie à mi-voix « j’ai quelque chose à vous dire : je vais tuer ma femme ». A peine interloquée, elle tente « mais le divorce ? » pour s’entendre répliquer : « c’est trop cher ! ». Elle est cette mémé, mi-dépitée, mi-narquoise qui avoue « faire l’amour, mon mari il ose plus ! » Elle est tous ces êtres blessés ou blasés à qui elle rend un fameux service en recueillant leurs confidences souvent sous forme de monologues. Ils peuvent s’interrompre pour lui demander : « qui c’est qui la fabrique, la vie ? ». Si la mort est très présente dans leurs préoccupations, certaines réflexions sont du style : « Si vous savez comme la vie est belle ! » ou encore « la vie, jusqu’à ce jour on n’a rien trouvé de mieux ! ». Généreuse mais lucide elle sait aussi que certaines vieilles personnes qui souffrent souhaiteraient voir ceux qui les entourent en faire autant, instaurant un cycle malsain. Son bon sens et sa joie de vivre la font alors réagir au quart de tour, elle râle faisant pouffer la salle. Elle s’émerveille aussi : « mettre au monde » quelle belle expression et quelle aventure! Les saynètes plus ou moins longues s’enchaînant, elle en vient à mimer plus qu’elle ne les joue des dizaines de personnages. Une petite heure se passe, on est sous le charme, mais ne comptez pas qu’on vous révèle ici la teneur de l’épisode qui conclut la soirée; autobiographique, témoignage du parcours de cette femme singulière, il est surtout grave et exemplaire; elle illumine la fin.
Théâtre du Lucernaire, le lundi 22 octobre à 21h. Réservations: 01 42 27 32 50.
Représentations à Bruxelles le 15 et 16 novembre, et le 29 novembre à Boulogne (92) , Espace Marcel Landowski, 28 rue André Morizet, réservations: 01 55 18 46 42

11 octobre 2007

Giacomo, l'enfant de la cité

de et avec Gilbert Ponte, adaptation et mise en scène Stéphane Aucante
Du théâtre utile !
Avec des lumières de Kosta Asmanis aussi justes que le jeu de l’acteur, que se passe-t-il, ici, en scène ? Un monde. Comme sur la photo de l’affiche, Gilbert Ponté fonce sur nous à la vitesse accrue de ses rêves, de son espoir, de sa foi en l’homme. Dix, vingt, trente personnages naissent de son histoire et de son jeu, pas à la façon des galeries de portraits à la mode, attendus ou convenus, vulgaires ou racoleurs. Ici, tout s’irise de la joviale harmonie discordante des hasards d’une vie vraie. Que le regard soit amical et tout vole, porte, donne. L’Italie, l’Est de la France, l’enfance, le politique, la nuit, les jeux d’enfants, la mort, les fêtes, la manne de l’observation sont tous matériaux d’un brasero joyeux. Vive ce théâtre ! Que rayonne de nouveau un théâtre qui donne envie de vivre mieux sa propre vie ! Est-ce à dire que la médiocrité, les petitesses, le mépris et leur banalité seraient passés à la trappe ? Non. Ponté n’est pas un faussaire comme ils pullulent de nos jours, dans l’art comme ailleurs. Aussi dru et vrai que son jeu, son texte possède et ravive le sens de l’équilibre. Bourrus, obtus, imbus, les patrons, les douaniers, tous les enfermés dans leur ego-prison, l’enfant Giacomo les voit et --- Chaplin a montré la voie --- sa souplesse se joue de leurs raideurs et rit de leur laideur. Nous ne connaissions, de nos jours, que Fellag pour dispenser en scène tant de liberté.
Qui n’a pas « connu l’exil à sa manière » s’abstienne, mais à tous ceux qui sont sensibles à la force du symbolisme et veulent changer la réalité, à tous ceux qui veulent voir en scène un train qui n’a rien coûté en décor et en accessoires mais qui secoue et fait voyager, le Théâtre XII offre une chance rare. Et heureux pour sa semaine qui a rencontré Monsieur Ferracioli.
Robert Bensimon
theatre.de.l.impossible@wanadoo.fr
P.S. : J’ajoute que je n’avais jamais aimé Bourvil avant ce Giacomo. Merci à la bande-son.

Théâtre XII, du mercredi au vendredi à 20h30, samedi à 19h30.

30 septembre 2007

Adèle a ses raisons, de Jacques Hadjaje

écrit et mis en scène par l'auteur
Face au public quatre hommes et trois femmes en gabardines sombres, serrés les uns contre les autres assistent à l’enterrement d’un membre de leur famille. Leurs commentaires allient bon sens à un brin de fatalisme résigné. Très vite ils s’envoient des piques et bougeant ensemble comme dans un ballet, ils sont rigolos. «… de Dieu ! » explose une jeune femme fixant le cercueil invisible : « Elle a bougé ! » L’instant d’après le long rideau sur sa tringle en demi-cercle qui est une des nombreuses astuces de la scénographie pivote et «Elle» , Adèle, est là. Jeune femme lumineuse au large front carré d’obstinée dans sa robe sans mode elle se présente : « je m’appelle Adèle, veuve Lanternet » . « Lanternet avec un " t " insiste-t-elle pour éclairer la nôtre, de lanterne. Notez que les mots de Jacques Hadjaje sont souvent à tiroir. Folâtres, ils riment comme par hasard, poétiquement ou avec dérision. Adèle a plus de cent ans « … après j’ai arrêté de compter ». Si elle est bel et bien là, nous autres nous sommes en plein rêve, ne sachant plus si ce qui se passe sur scène n’est pas simplement fantasmé. Le photographe de groupe, genre mariages et autres célébrations, arrivera-t-il enfin à fixer sur sa pellicule ceux qu’il est censé immortaliser? Adèle et ses copines de jeunesse, deux des comédiennes sans leurs costumes de deuil, se mettent à remonter ensemble le cours du temps. Piano, bandonéon et accordéon, deux de leurs camarades ponctuent ou accompagnent le récit. Dans la France profonde d’autrefois ces gamines découvrent les ébats d’un taureau et de ses partenaires. L’amour!… Au départ Adèle, gourmande, avait avoué…est-ce ingénument ? « j’ai fait l’amour partout ». C’est parti, on a droit à la saga de son premier mariage, de son premier veuvage, de son mariage suivant, de voyages de noce la menant de Valparaiso à l’Annapurna. Zigzaguant à travers temps et espace avec petits freinages et marches arrière, on survole deux guerres mondiales. Pour tout ce qu’elle fait Adèle a ses raisons, commentent les autres avec respect et admiration pour cette sacrée bonne femme. Forcément, la première est d’aimer sa famille et surtout ceux qu’elle a mis au monde. Des personnages d’un exotisme réjouissant semblent sortis d’une revue de cabaret, et sur scène ça tourbillonne et s’emballe. A la toute fin Adèle restera seule dans la pénombre, séquence émotion et tendresse : la toute petite Leïla vient dire à sa Mémé qu’elle veut l’entendre raconter, une fois encore. Sur un rythme décoiffant le texte, spirituel, met dans le mille à chaque seconde. Mieux qu’une simple troupe, les comédiens de la Compagnie des Camerluches, généreux et tout en nuances, donnent plus l’impression de constituer une famille qu’une bande de copains. La salle, remuée, pleure de rire. Entendu à la sortie : « c’est un spectacle qui va cartonner. »
Le Lucernaire, du mardi au samedi à 21h30, dimanche à 15h. Réservations : 01 45 44 57 34

23 septembre 2007

Hamlet ou les suites de la pitié filiale, de Jules Laforgue

Mise en scène et interprétation : Paul Lera
Semblant émerger d’une réunion mondaine ou rentrer d’une pérégrination nocturne, vêtu de noir, légère écharpe blanche autour du cou , voix assourdie l’homme parle comme marchant sur la pointe des pieds. Il conclura son monologue en déclarant qu’ il y a maintenant « un Hamlet de moins »… mais est-ce si grave que cela ? Il l’avait commencé par un « Ophélie, reviens ! » Le prince danois plus qu’oedipien hait le roi, frère de son père assassiné, que Gertrude sa mère, a épousé en secondes noces. Le Hamlet de Laforgue, demi et faux-frère du premier, prétend quant à lui qu’il « aide les femmes qu’il aime à se faner ». Son anti-héros s’apitoie sur le corps exquis de son amoureuse : Ophélie, mais file vite fait au bras d’une jeune comédienne qui admire en lui l’acteur célèbre depuis des lustres et le poète extravagant. D’ailleurs « aujourd’hui il n’y a plus de jeunes filles, seulement des gardes-malades ». Discours plein de méandres, combinaisons de mots saugrenus, associations d’images dérapantes, le texte est machiavéliquement contrôlé avec autant de dérision que de délicatesse. Tout vous pétille au visage comme les bulles d’une coupe de champagne trop vite approchée de vos lèvres. Laforgue ayant « intercalé des hors d’œuvre profanes » dans ses descriptions extravagantes ou désarmantes : « c’est tout cabossé » telle est une de ses conclusions provisoires. Puis avec son « qualis artifex pereo » il devient Néron, prêt à basculer dans une éternité où il aimerait figurer à tout jamais, en tant qu’artiste singulier. Dans un halo de lumière lunaire, Paul Lera, acteur confirmé et magistral, nous fait ses confidences avec un sourire souvent faussement désolé ou un regard à peine interloqué. Il prend des temps, semble méditer, ses silences se prolongent. Moins prince que clown ébahi, ses gestes sont mesurés. Jamais démonstratif ou spectaculaire, il aborde le texte vertigineux et jubilatoire de Laforgue plus en poète et musicien qu’en comédien ou en amoureux fou du théâtre. Ce spectacle de qualité deviendrait sans doute plus offensif et troublant au moyen de quelques coupures.
Théâtre du Nord-Ouest, jusqu’en mars. Dates et réservations : 01 47 70 32 75

21 septembre 2007

Sonnets in love, d'après Shakespeare

Montage d’une sélection des sonnets de Shakespeare, d’après une traduction de Jean Mataplate
Mise en scène: Antoinette Guédy; adaptation scénique: Marie-Véronique Raban.
Les termes montage, sélection, traduction et même d’après disent assez le respect avec lequel la metteur en scène et l’adaptatrice ont abordé ces sonnets dont André Mansart, l’un de leurs si nombreux traducteurs, disait que les psychologues, les moralistes et les métaphysiciens pouvaient « y trouver une riche pâture ». Il ajoutait que toute tentative d’explication intellectualiste de ces sonnets était « vouée à l’échec ». Dits en situation, mais surtout joués par trois comédiennes et un comédien dont les voix s’entrelacent, se marient, se répondent, se font écho, les vers deviennent de vrais dialogues. Sur le plateau, très peu d’accessoires : un banc symbolise le temps figé l’instant d’une pause. Accompagné par le bruit sourd d’un cœur qui bat ou par un choix de musiques d’époque, des mélodies et des gigues, cela devient une partition. Un quatuor l’interprète composé de trois femmes de générations différentes en costumes aussi sobres que chatoyants, et d’un jeune homme vêtu d’un rouge profond, couleur de passion (Sébastien Coënt). C’est un beau ténébreux, ou blasé ou dépité, en proie à des doute qu’une femme mûre (Marie-Véronique Raban) tente d’apaiser. Une autre, plus âgée, (Antoinette Guédy) est la voix de la sagesse et de la résignation. Quant à la très gracieuse jeune personne en blanc (Odila Caminos) c’ est une amoureuse véhémente aussi tourmentée que le jeune homme. Ils s’interpellent, se font des procès d’intention, se tancent presque, se raisonnent aussi. Les sonnets s’enchaînant se transforment peu à peu en une leçon de vie. Il y est question de l’amour, d’un amour suprême et partagé, des peines qui l’accompagnent dans: jalousie, haine, vanité, cruauté; tout se bouscule . Le temps est défié, la mort omniprésente, ainsi que l’immortalité légitimement conférée par l’art à celui qui s’y voue. Les images, nobles, puissantes et les métaphores enflamment et magnifient le tout. Quelques moments d’humour rendent l’air plus léger : « Sois sage ô ma douleur » se surprend à dire la femme mûre. Puis le sonnet 71 nous est offert intégralement en anglais : on est sous la charme du rythme authentique et de la musicalité des monosyllabes « dead, bell, fled, dwell, mock, gone » qui n’en finissent pas d’y sonner un certain glas. Tout devient alors magique. La seule réserve à faire porte sur la traduction choisie en alexandrins; cet exercice de style est ici un peu artificiel et anachronique. Comme l’écrit encore André Mansart, à propos de la langue de Shakespeare, il est particulièrement dangereux de vouloir « versifier la réalité et la poétiser ».
Théâtre du Nord Ouest, dans le cadre de l’intégrale Shakespeare, jusqu’au 9 mars . Dates et réservations : 01 47 70 32 75

19 septembre 2007

Cargo 7906, de Sandra Korol

Avec Darius Kehtari
Stupeur du public dès les premières minutes du spectacle; on souhaiterait que la fin d’un pareil monologue n’ait jamais été envisagée. Pourtant, une vitre sans tain s’interposant au départ entre le public et le comédien au visage d’une beauté troublante sous sa perruque de clown, vous a peut-être mis mal à l’aise. Normal, il parle si vite du rêve et d’un certain exil qui n’est pas une simple métaphore, disant venir d’un pays où la parole est sacrée, où son père « était un roi… que puis-je être d’autre qu’un clown ? ». Ne pas tenter de freudiser la chose ou de faire coïncider clown avec clone. Et pourtant… Avant qu’il n’apparaisse, une séquence en super 8 , passerelle entre le vrai et le moins vrai, nous a montré un homme maîtrisé par ceux qui vont l’incarcérer. Ça rime avec guerre et tout un cortège d’absurdités et de violences très ordinaires. Notre anti-héros, rêveur qui prétend n’avoir jamais eu de rêves et n’avoir jamais reçu aucun don à sa naissance, revient sur ses mots comme on reviendrait sur ses pas, instinctivement, machinalement, parce qu’il ne peut se défaire de tout ce qui le hante. Il avoue son appétit d’ogre ou de poète. Touchante, contradictoire, on assiste avec ravissement à la troublante collaboration entre l’auteur et son comédien. Reprenons: cet homme-là qui aurait aussi aimé être un héros a, dans sa jeunesse, fréquenté une académie militaire. Flash-back: nous sommes en Iran au temps de la guerre avec l’Irak. Mais son roman à lui est celui d’un homme qui a infiniment aimé la femme de son frère aîné devenu «gardien de la révolution ». A la demande de cette Yeleen, mère d’un jeune Yahé et épouvantée par ce qu’elle pressent, il fuit avec son neveu chéri et s’enfourne dans les soutes du cargo matricule 7906. Destination ce pays où il survivra d’abord et qui se révélera peut-être un alibi décevant. Brandissant ses mains menottées, Darius Kehtari , athlète superbe, bondit de table en chaise, quitte à en briser une. Roi et clown à la fois , passeur incandescent d’une mémoire dérangeante, dans la mise en scène conçue par Daniel Roussel pour ce texte éblouissant, il galvanise la salle.
Le Funambule, mardi, mercredi et jeudi à 19h30. Réservations : 01 42 23 88 83

Nuit d'été loin des Andes de Susana Lastreto-Prieto

Nuit d’ été loin des Andes ou dialogue avec mon dentiste, de Susana Lastreto-Prieto
Il y a des gens de théâtre bêtes de scène et monstres sacrés. Et il y en a d’autres qui sont tout simplement des ‘évènements’. Susana en est un dans ce spectacle créé à Avignon - Off en 2005, aussitôt plébiscité et qui tourne depuis en Uruguay, en Bolivie et même ailleurs. Elle raconte : « Hier j’étais chez moi… » dans un faux désordre parfaitement maîtrisé il est d’abord question de son premier dentiste, là-bas , dans ces pays qu’elle a résolu de quitter où régnaient les dictatures, toile de fond dans sa pièce troublante ‘Dans l’ombre’ également à l’affiche à l’Atalante. Elle fait officiellement partie de ceux « qui ont de l’espoir en un monde meilleur », mais déjà sa malice si particulière pointe le bout de l’oreille. Petit ventilateur dans une main, lampe de poche dans l’autre, elle est à la fois la patiente qui lui fait ses confidences et l’indispensable dentiste compassionnel : « Ça sera déjà assez extraordinaire si j’arrive à sauver votre dent ». Dans la foulée, elle « se confesse au destin » se mettant à parler à un chat virtuel. Bandonéon entre les bras, assise dans un fauteuil qui se déplace malicieusement, sa complice Annabel de Courson, musicienne et compositrice singulière, devient ce chat-là. Conteuse, chroniqueuse, humoriste à la faculté d’observation pharamineuse et qu’elle cultive inlassablement, Susana, un pied sur chaque continent, nous invite dans son monde à elle , recomposé, et qui est tout à la fois celui de la tendresse, du farfelu , du dérisoire . Allusions pêle-mêle à la canicule de 2003, aux personnes âgées mortes cet été-là où tous les médecins étaient en vacances comme d’habitude, à la construction pyramidale (ou est-ce horizontale ?) de la société française et … de la rue Bertinnepoïré dans le quartier des Halles (Bertin Poiré en version française) où elle se retrouve régulièrement comme aux premiers temps de son épopée parisienne. Evocation des bizarreries de la vie française, du passé simple cataclysmique de la langue qu’on y employait il n’y a pas si longtemps. Le mot « survivre » dans sa bouche nous surprend autant que sa déclaration selon laquelle un mari « ça vous structure »…en principe. Tout redémarre et se rebouscule : rencontre avec un Jack pas encore adoubé ministre de la culture et celle avec ce Jean-Paul S. déclinant, attablé dans un café germanopratin en compagnie de… non, justement pas du Castor. Faux suspense et joli truc : elle fait mine d’arrêter le spectacle et de sortir de scène. Et la revoilà qui se rassoit, reprend sa lampe et son petit ventilo dérisoires, et se met à articuler un texte dont le son, comme zappé cette fois, ne nous parvient plus. Nous voilà bouche-bée et ravis. Philosophique, élucubrante, sensuelle, clownesque, ébouriffante sous sa perruque mi-Louis XIV-mi oreilles de caniche, cette Susana quasiment fellinienne nous offre un spectacle déménageant qui s’annonce un must.
Théâtre de l’Atalante, lundi, mercredi, jeudi , vendredi à 21h45, samedi à 20h30, dimanche à 19h30. Réservations : 01 46 06 11 90

18 septembre 2007

Les riches reprennent confiance, de Louis-Charles Sirjacq

Mise en scène : Etienne Bierry
Le décor élégamment géométrique et fonctionnel devient paradoxalement émouvant par ce qu’il annonce, souligne, et dénonce l’inhumanité d’un monde trop lisse où tout est parfaitement virtuel. Soit la finance et tout ce qui pollue si insidieusement nos existences. Si vous n’êtes pas accro aux suppléments style gazettes financières de vos chers quotidiens, vous direz peut-être que cette pièce est saturante. Or elle contient des ingrédients qui la rendent exemplaire: un scénario scandaleusement rigoureux, un suspense haletant, des personnages plus que cernés ou définis, franchement explosifs, ancrés dans une démesure grandiloquente, à coup de dialogues percutants. Bruno Sobin ( Jacques Frantz à l’autorité et la faconde sidérantes) agent d’affaires, self-made-man et fier de l’être, équilibriste, simple escroc ou les deux à la fois, achète systématiquement toutes les ‘affaires’ qui lui passent sous le nez et le tentent; c’est chez lui pathologique . Il les gère plus ou moins bien. Elles se cassent la figure et les usines faisant partie des groupes qu’il gère sont réduites à fermer et à licencier leur personnel. Trois sœurs héritières, à la tête de la firme Merrien, montent au créneau et assiégent l’une après l’autre ou toutes ensemble les bureaux de Sobin. Femmes de poids, ancien patrimoine oblige, elles se révèlent individuellement fragiles, larguées voire gentiment déjantées. Sobin ne peut se séparer de son précieux collaborateur qui lui ressemble très peu mais se montre d’une efficacité remarquable; infâme et cynique ce Jacques Grammont (joué excellemment par Thomas Le Douarec qui affiche un faux air de Philippe Noiret) est méphistophélesque. Il y a du Bernard Tapie dans l’air; il trahira évidemment. Jusqu’au bout on se demande si Sobin s’en remettra: la pirouette finale est éblouissante, mais on l’attendait un peu tant l’empathie de Sobin et le talent du comédien nous ont rendu son personnage finalement sympathique. Les répliques, mordantes, incisives, fusent et font mouche. Aux côtés de Jacques Frantz et Thomas Le Douarec, Christophe Laubion incarne avec autorité le distingué Henri de Vilbert, mari d’une des trois sœurs que Sobin a ruinées . Les comédiennes qui jouent ces rôles sont parfaites d’autorité, de charme ou de fantaisie, comme le sont leurs quatre camarades qui campent des personnages plus ou moins désopilants ou touchants. Elles éclairent la mise en scène rigoureuse et brillante d’Etienne Bierry. Ce spectacle est une petite merveille.
Théâtre de Poche Montparnasse, du mardi au samedi à 21h, matinées samedi à 18h et dimanche à 15h. Réservations : 01 45 48 92 97

Nékrassov, de Jean-Paul Sartre

Mise en scène de Jean-Paul Tribout
Un couple de clodos beckettiens établi sur ses berges voit un homme plonger dans la Seine. Non interventionnistes, ils haussent les épaules puis, se ravisant, lui lancent une corde…pour se faire insulter par le beau jeune homme qu’ils repêchent. Celui-ci leur reproche de lui avoir volé sa mort et, en bon existentialiste, déclare que chacun a le droit de décider de sa vie. Les flics cependant alertés par les deux clochards ont vite identifié le rescapé qui a déjà pris la tangente. Ce n’est autre que ce Georges de Valéra, énorme escroc et gentleman insaisissable du style Arsène Lupin . Mystificateur né, mais sans dimension quichottesque il ne défend aucun opprimé se bornant à fignoler sa légende. Mettre la police sur les dents, convoquer et jouer des medias du moment, tel est tout son programme. A l’acte deux Valéra réapparaît en Nekrassov, ministre soviétique du genre électron libre, dont le Kremlin vient de perdre la trace, et par conséquent qualifie de traître ayant filé à l’ouest. Par qui ces nouvelles ont-elles été relayées ? Sartre vient de nous immerger dans l’univers de la presse de l’époque avec laquelle il fricotait, comme on sait. Commence pour les ‘journaleux’ une double course-poursuite vertigineuse: sus à Varga, sus à Nékrassov. La mise en scène burlesque de Jean-Paul Tribout fait vite tout pétarader. On est en plein ‘rom-pol’ jusqu’à en oublier que dans le contexte de la guerre froide, diplomates, gens ‘ bien informés ‘, espions et transfuges racontaient tout et son contraire sur ce qui se passait en URSS . Sur fond de terreur panique légitimée par la guerre récente, tous se vantaient d’en savoir plus que leurs voisins. D’où infos-intox et désinformation en boucle. Les patrons des journaux de tous bords, ceux à gros tirages surtout, voyaient leur déontologie ( mais étaient-ils déjà à même d’en garder la moitié d’une?) mise à l’épreuve. Sartre s’en amusait ou en ricanait, tout en pourfendant officiellement droite et réacs. Le voilà qui règle des comptes tous azimuts. Mais ses commentaires, aphorismes ou déclarations de principe soi-disant percutantes se révèlent être des sophismes à la limite du loufoque, quoique entrelardés de vérités ambiguës ou sournoises. Pause au rayon idéologie et, Dieu merci, place au théâtre! Il est ici synonyme de truculence, de jubilation, d’énormes facéties sur des rythmes endiablés. Dans des décors astucieux et une scénographie réaliste mais digne d’une BD, des comédiens, tous rares, servent à ravir ce canular, faisant tout rimer avec grand art . On est heureux que le Théâtre 14 renoue avec tant de fantaisie et de dérision , grâce à une pièce catharsistique . Sartre n’est sans doute pas un bienfaiteur de l’humanité, mais Jean-Paul Tribout, lui, en est quasiment un. Le reste n’ est que littérature.
Théâtre 14, mardi, mercredi, vendredi et samedi à 20h30, jeudi à 19h, matinée samedi à 16h. Réservations : 01 45 45 0 77

13 septembre 2007

Don Quichotte, de Cervantès

Adaptation et mise en scène de Philippe Adrien
Il y a ceux qui prétendent être agacés ou même saturés depuis l’enfance par de constantes références à ce héros, dur et faible, bernable à souhait et tellement pur, mais qui n’ont pas lu une traître ligne du roman picaresque dont il est le héros et sans doute l’anti-héros. Il y a ceux qui le mettent à une sauce curieuse, lui confiant la paternité d’une association vouée aux SDF, noble cause s’il en fut. Il y a ceux pour qui Don Quichotte de la Manche a parfois été prétexte à des comédies musicales, feuilletons ou films plus ou moins convaincants. Et il y a Philippe Adrien que les ‘fondus’ de théâtre aiment depuis si longtemps. Ils se demandent aujourd’hui s’il n’est pas aussi chevaleresque et chimérique que son modèle, parrain ou saint patron, s’il est vrai que le pape Benoît XVI a bel et bien fait l’éloge des valeurs incarnées par le personnage central de ce conte initiatique où toute renaissance est douloureuse et salutaire. Donc notre metteur en scène et adaptateur relevant le vieux défi, signe une fresque dont on n’ose imaginer le total des heures qu’il y a consacrées, non plus que le nombre ou la qualité des collaborateurs qui lui ont permis de nous offrir cette saga rocambolesque . On ne louera pas le parti-pris qui lui a fait convoquer sur scène deux couples de comédiens incarnant Quichotte et son Sancho Pança. Le premier Quichotte, ou est-ce le second ?…un tourbillon vous prend… est format M, son acolyte culmine à une grande vingtaine de centimètres en moins. Quichotte 2, lui-même XXL, mesure deux bons mètres face à un Sancho format Mimie Mathy. Et tous sont des comédiens impeccables comme le sont leurs complices femelles jouant des personnages aussi épisodiques que récurrents. La scénographie prodigieuse nous ménage un temps et puis nous estomaque, nous désarçonne. Fin du match ? Sancho a gagné; son maître taclé par trop d’interrogations forcément essentielles s’étant un peu dissout. Et nous itou, au bout de cent quarante minutes et peut-être même un chouïa en plus, ou en trop, côté prolongations. Soit un déferlement d’inventivité et un énorme bémol : est-ce qu’un roman converti en saga prodigieusement bien adaptée peut combler votre soif d’un théâtre avec enjeux, confrontations, personnages pas uniquement fantasmés et vraie résolution finale ? Là est la question. Mais chapeau la gigantesque quichottade !
Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, du mardi au samedi à 20h, dimanche à 16h. Réservations : 01 43 28 36 36

12 septembre 2007

Dans l'ombre, de Susana Lastreto Prieto

Mise en scène d'Agathe Alexis
Ambitieuse et dérangeante, cette pièce puissante est faite de confidences d’âmes blessées. Les personnages sont travaillés par une douleur ancienne qu’ils aimeraient après coup décréter dérisoire, puisqu’ils lui ont survécu. On est dans l’Argentine des généraux et des répressions sanglantes qu’on sait. Pourtant au départ il y avait ce rêve d’un utopiste épris d’idéal et de justice radicale, pourfendeur d’inégalités, bref cet adolescent que nous avons tous probablement été, à des degrés ou des paroxysmes divers, ce « moi qui luttais pour l’homme nouveau ». De là est né probablement le sentiment de culpabilité responsable des déchirements obsessionnels qui font la trame de cette pièce. Deux hommes évoquent la camarade à laquelle ils s’étaient liés par un pacte conclu au lycée : on se retrouve en l’an 2000. Que sont-ils devenus entre temps? L’un des deux messieurs en costume trois-pièces intégralement blanc est ce médecin dont le régime douteux auquel il a adhéré a fait un ambassadeur; l’autre, également en blanc, est une sorte d’histrion, hâbleur et baffreur qui se raconte à tort et à travers. Il s’est exilé « dans la plus grande démocratie du monde » pour y prospérer. Verres de champagne aidant, il dit sa rage croissante à l’encontre de son ex-rival en amour. Et Elle, leur ex-muse énigmatique, s’allonge sur une table quasiment d’opération. Morte-vivante, a-t-elle été éliminée après avoir été torturée parce que trop engagée dans sa révolution-à-elle ? ou au contraire n’a-t-elle été qu’une victime de convoitises entrecroisées ? On navigue entre rêve, cauchemar et une réalité matérialisée à l’aide d’un repas, apparemment goûteux, servi à ces messieurs en blanc par un majordome stylé mais qui , au lever du rideau , avait traversé la scène torse nu et dansant. La musique de fond est aussi discrète qu’insistante ; c’est d’abord un air chanté par une déesse du jazz naissant, ce sont ensuite des notes inlassablement répétées au piano qui finissent par alléger la douleur lancinante dans laquelle tout baigne. La scénographie et la mise en scène d’Agathe Alexis sont ponctuelles, ingénieuses et parfaitement étranges. Et les comédiens, plus encore que généreux, sont vrais. Ce sont Michel Ouimet : l’homme qui traque le dessous des choses , François Frapier: l’homme ressuscité, Jaime Azulay : le majordome et Marie Delmares: la femme disparue.
L’Atalante, lundi, mercredi, jeudi, vendredi à 19h30, samedi à 18h, dimanche à 17 h. Réservations : 01 46 06 11 90