28 janvier 2007

Esquisses viennoises, de Peter Altenberg

Une musique convie à se rassembler, comme à se recueillir. Côté jardin un banc, de ceux sans accoudoirs qui vous attendent dans des parcs immémoriaux. A la cour une chaise de jardin traditionnellement provisoire. Le comédien est debout, en costume de conférencier qui refuserait les cravates. Il parle d’un homme, de fillettes, d’un poisson, de ballons, d’un paysage avec des montagnes, d’un lac avec des vagues et même trente-huit cygnes.
Il est à la fois les petites filles, leur mère, le passant qui les regarde. Il prend des notes avec ravissement : tout ce qui fige le temps dans l’instant est pour lui essentiel. Il est devenu ce maestro actionnant une lanterne magique dont le vrai et le seul sortilège est sa voix. Dans des froissements de soie ou de taffetas des mains de jeunes filles… « un baiser sur votre joue… non, sur votre bouche ? non, sur le bas de votre robe ? » . Une certaine Bernardine dont on ne sait que penser est devenue essentielle, on la rencontre au détour de tant de récits… « et le type de l’autre jour? ». Des jeunes filles, leurs parents, des soldats de plomb, Anita et Albert, des passants encore. Le manège tourne, une valse précieuse l’escorte un temps, puis une autre, mais le fonctionnement du monde n’est pas remis en question. Un petit théâtre s’est mis en place qui existe grâce à la voix du comédien. Elle est multiple avec un vibrato et des sonorités graves qui entament. Lui est imperturbable, le regard candide ou amusé, ou bien ni l’un ni l’autre, ou les deux à la fois. On passe de gouffres de perplexité à des abimes de plaisir. L’homme est habité, presque impassible, il fait quelques pirouettes, chantonne, sifflote, il pourrait être un ventriloque. Sa voix caresse les phrases, les dompte, les menant où elles n’osent pas aller, les suspend, répond aux demandes qu’elles n’ont pas encore formulées. On se dit que jamais un titre n’a aussi parfaitement correspondu à un spectacle, que jamais le mot ‘esquisses’n’a semblé aussi exquis. Le comédien est devenu l’alter ego de ce Peter Altenberg funambulesque qui avait intitulé « Comme je le vois » son premier recueil dont sont tirés ses textes. Il parle de sa mère, recense ceux qu’il vient de convoquer, ferme les yeux. Une musique encore… « l’enregistrement est ancien » quelque chose en si bémol de Chopin ou alors du Schubert ?…« mes cheveux sont blancs, j’ai six ans ». Claude Aufaure s’incline, s’en va . On cligne des yeux, ça n’est pas vrai, il ne peut pas… on avait oublié qu’il y a des heures auxquelles toutes sortes de parcs sont tenus de fermer.
Le Lucernaire, du mardi au samedi à 20h, dimanche à 15h. Réservations : 01 45 44 57 34