13 janvier 2007

Fin de terre, de Georges de Cagliari

Si le titre explicite de la pièce ne laisse pas envisager de suspense, elle nous réserve cependant des surprises. Nous sommes en 2093. Attablée dans un bistrot intemporel dont il ne reste que le comptoir et quelques tables, une femme dont le nom est simplement Madame, confie qu’elle lit Georges Orwell à Annia. Elle a recueilli cette très jeune femme violée et contrainte à la prostitution, et éprouve pour elle une tendresse qui lui fait envisager de revenir sur des décisions qu’elle semble avoir prises. En effet,coupées du reste d’un monde dont elle ne veut apparemment rien savoir, elle est installée là depuis deux ans, dans une presqu’île aux confins de notre terre qui tremble et dont l’engloutissement est tout proche. Au dehors, les hommes livrés à eux-mêmes s’entretuent : telles sont les nouvelles apocalyptiques que leur apporte le jeune Radjick, faisant irruption hagard et couvert de boue. La pièce prend une ampleur nouvelle ; ce qui ressemblait à un réquisitoire contre la barbarie, asservissant les corps et les cœurs des innocents, se charge d’espoir. Bien que Radjick ait contribué à l’humiliation d’Annia, elle lui pardonne et tous deux deviennent ces amoureux éperdus à qui Madame conseille alors de s’enfuir pour survivre ; ce qu’ils feront. Auparavant elle a joint un personnage appartenant à l’entourage qui fut le sien quand elle était climatologue. Coup de théâtre, il débarque, flanqué de sa femme. John Voltness est effectivement responsable de l’instauration d’un ordre nouveau. Après avoir refusé de prendre les décisions responsables qui auraient sauvé la planète, il fait partie de ceux qui ont donné des ordres pour réduire au silence de manière atroce les dernières voix s’élevant encore. Vanessa, son âme damnée plus encore que son épouse, n’éprouve que mépris ou haine pour les « infra-hommes » qu’ils ont abandonnés à eux-mêmes et qu’ils traquent s’ils se révoltent. Taraudé par le doute et la conscience d’avoir abdiqué ses vraies responsabilités, Voltness refuse d’écouter cette fois son épouse et tombe dans les bras de Madame, demeurée son unique amour et qu’il nomme alors Erinie. Un ultime moment de sérénité leur étant peut-être accordé, ils mourront serrés l’un contre l’autre dans les dernières convulsions d’une terre qu’ils n’ont pas su ni voulu aimer. Prémonitoire et poignante la pièce veut stigmatiser nos lâchetés ordinaires. Elle est écrite dans une langue ample et vigoureuse. Imprégnés de son lyrisme les comédiens nous convient aussi à une poésie plus quotidienne. Madame, Yoland Folliot, bouleverse dès le départ, Hélène Bizot est une Annia vibrante, Annick Roux, une Vanessa sophistiquée et venimeuse. Jochen Haegele, Radjick, est tour à tour amer et fougueux. Jean de Coninck est un de ces comédiens fascinants dont la justesse et la puissance donnent comme un surcroît d’épaisseur au personnage qu’ils investissent. Réaliste sans outrance, la mise en scène de Sara Veyron est rendue plus percutante par les éclairages de Jacques Rouveyrollis.
Théâtre Clavel, jusqu’au 10 mars, du mardi au samedi à 19h30, réservations : 01 43 61 90 05