24 janvier 2007

Il était une fois un sous-lieutenant, de Mario de Carvalho

Les ultimes démêlés du Portugal avec ses colonies africaines sont le sujet du Cul de Judas, cette pièce excellemment adaptée du roman d’Antonio Lobo Antunes par François Duval qui l’a jouée cette saison de façon tout à fait étonnante. Mario de Carvalho est l’exact contemporain de son compatriote Antunes et cette autre pièce au propos complémentaire est tirée d’une de ses fameuses nouvelles. Elle rend admirablement l’écoeurement devant ce qui relève, selon eux, de la barbarie et de l’absurdité, éprouvé par des jeunes gens souvent enbringués de force dans l’armée parce qu’idéalistes, rebelles ou militants opposés à la politique de Salazar. Ce récit implacable est également exemplaire et sa trame simple ménage un vrai suspense. Il met en scène des personnages cernés et définis autant qu’emblématiques. Un sous-lieutenant libérable accomplit sa dernière mission ; il rêve de couchers de soleil à Lisbonne et aussi d’une certaine Wanda, peut-être immatérielle. Son guide local a beau être ingénieux et de bonne composition, il reste sceptique quant aux mœurs et aux priorités que ses maîtres métropolains lui imposent. Un médecin militaire carburant au whisky tente d’y dissoudre ses crises de conscience et sert son pays avec infiniment plus de réticences que le sous-lieutenant. Le supérieur de ce dernier, capitaine stéréotypé, caricatural, débite à en donner la nausée les principes dont il est pétri et que l’armée lui a inculqués. Coq dressé sur ses ergots, arrogant et prétentieux il se révéle abject quand le sous-lieutenant ayant posé le pied sur une mine est contraint de ne plus bouger en attendant une équipe de démineurs ; il en profite pour l’agonir de cruelles remontrances. Des proçès d’intentions qui ne peuvent que culpabiliser et fragiliser son subalterne et lui ôter les forces dont il a besoin pour ne pas causer l’explosion qui le guette. Une fin atroce prouve que le médecin avait vu juste en soupçonnant le capitaine de machiavélisme. Le découpage de la nouvelle, composite et séduisante respecte scrupuleusement le récit. Tout tourne très vite autour du personnage central réduit à l’immobilité d’un supplicié cloué à sa croix. Mais le parti pris de mise en scène consistant à faire figurer sur le plateau des personnages qui n’ont pas grand-chose à y faire déroute quelque peu. Obliger le médecin à subir les tirades du capitaine pontifiant, tandis que l’Africain «meuble» en jouant sans trop de conviction d’un instrument de chez lui, nous fait regretter que Jacqueline Ordas qui signe la mise en scène, n’ait pas opté pour un rythme plus nerveux, un découpage en plans plus courts. Cela aurait évité à la rhétorique et au propos sous-jascent de l’auteur de devenir envahissants lorsque le discours prime sur le dialogue. Dans un décor et des lumières d’une extrême économie, Christophe Pinon est un sous-lieutenant plausible. Alain Dzukam se tire bien d’un rôle succulent mais trop souvent muet. Jorge Tomé, le capitaine, est facilement avantageux et odieux. Louis-Basile Samier campe irréprochablement un médécin aussi tourmenté que pitoyable.
Les Déchargeurs, jusqu’au 6 février, lundi à samedi à 20h, réservations : 08 92 70 12 28