08 janvier 2007

La Clôture, de Jean-Luc Jeener

La jeune femme est devant une pile de livres, entourée de cartons et se prépare visiblement à déménager. Arrive un jeune homme qui, d’abord faussement jovial, entre brusquement dans le vif du sujet. Vincent est venu demander des comptes à la charmante Isabelle dont il a été l’amant parce qu’il estime que sa décision de se faire moniale dans un ordre dont on ne franchit plus la clôture, une fois les vœux prononcés, s’apparente, selon lui, à un naufrage ou à un suicide. Avec tendresse et application elle entreprend de lui exposer ce qui l’a menée là mais lui dit d’abord sa joie d’un tel choix . Isabelle parle comme un livre, sa parole touche tant elle est illuminée de l’intérieur quand elle cite les enseignements de cette Eglise qu’elle s’apprêt à servir de façon si singulière. Elle convoque les paroles des mystiques, cite Jean-Paul II, et abondamment Saint Jean de la Croix, pour lui montrer le mystère de la vraie liberté, le temps de l’homme et le temps de Dieu, les dimensions respectives de l’amour humain et de l’amour divin. Elle affirme que si certains reçoivent la grâce de rencontrer Celui qu’ils cherchent, c’est justement parce qu’ils veulent Le trouver, mais que cela ne leur garantit aucunement un confort moral à court ou à long terme. Elle évoque un parfait renoncement, une meilleur part. Comment voulez-vous que cela ne fasse pas bouillir intérieurement puis bondir Vincent que le metteur en scène a voulu un peu balourd, impulsif, presque violent et si peu conforme à l’idée que l’on se fait d’un partenaire pour Isabelle. Peu à peu comme transfigurée par la joie qu’elle évoque, elle tente de la lui faire entre-apercevoir, au risque de s’enfermer dans un argumentaire didactique. Il l’interrompt de temps à autre, mettant en avant des objections dont il vante le bon sens et qu’on n’a guère de peine à imaginer. Il qualifie sa démarche de lâche et d’illusoire, répète qu’il l’aime, lui demande de l’épouser, évoque une vie avec des enfants, un épanouissement, se vante de « vouloir créer… agir ». Le sourire d’Isabelle se fait de plus en plus ineffable. Que peut-il comprendre quand elle affirme que c’est parce qu’elle est l’épouse de Dieu qu’elle est vierge à nouveau. « Je suis à mon bien-aimé, de servante je suis devenue épouse ». Vincent n’ôtera pas son manteau jusqu’à la fin, et après avoir tourné comme une bête en cage, ayant épuisé ses énergies, il abandonne la partie non pas convaincu mais vaincu. La tête posée sur ses genoux il sanglote. Et elle « Tu es le seul homme que j’ai aimé, tu m’as aidée à faire mon chemin… je ne suis pas seule…tu vois bien que je suis heureuse ». S’il avoue « je n’arrive plus à partir » ce n’est pas seulement parce qu’il ne la reverra plus, mais parce qu’il est conscient de quitter une autre personne que celle qu’il était venu retrouver. On écouterait les yeux fermés ce qui pourrait n’être qu’une pièce radiophonique, si face à Jean Tom qui se tire fort bien de son rôle ingrat, la présence lumineux d’Anne Coutureau et son sourire désarmant ne nous escortaient pas tout le long de ce beau texte.
Théâtre du Nord-Ouest, jusqu’au 10 juin, dates et réservations : 01 47 70 32 75