27 janvier 2007

La Femme coquelicot, de Noëlle Chatelet

A 70 ans Marthe est veuve, mère et grand-mère «comblée». Elle vit seule, se porte plutôt bien malgré une hanche fragile. Aux Trois Canons où elle a ses habitudes, comprenez une verveine l’après-midi , elle a remarqué un homme lègèrement plus âgé qui s’attable aux mêmes heures qu’elle. Ce Félix l’aborde le jour où une explosion ayant endommagé leur brasserie , il admet pudiquement avoir craint qu’il ne lui soit arrivé malheur. Et elle qui mourait de peur que l’inverse se soit produit ! De conversations en petits portos, soirée à l’Opéra ou séances de pose pour qu’il fasse son portrait, se noue une relation qui les amènera à un rapprochement des esprits, des sensibilités, jusqu’à ce que les corps « se joignent ». Résumer la pièce, adaptée du roman de Noëlle Chatelet, à une simple histoire touchante d’amours satistiquement vérifiables entre seniors, serait passer à côté de la démarche de l’auteur, de l’adaptateur-metteur en scène et de la comédienne. Cela équivaudrait même à un massacre. Face à nous dans sa robe noire à la jupe ample, la femme primesautière, claire, légère, nous fait part des émois que ne cesse de lui causer sa fréquentation de Félix. Pour elle le temps n’a plus le même contenu, elle revoit sa vie passée comme dans un brouillard dérisoire. Elle s’était préparée sans le savoir à ce qu’elle ose tout juste nommer l’amour et zappe plus de cinquante ans de son existence, redevenant la jeune fille à qui son père reprochait d’être romanesque. Elle portait alors un corsage couleur coquelicot comme cette femme dans la rue à laquelle, ébahie, elle sourit et qui lui rend son sourire. Peu importe la solitude qu’elle a vécue auprès de feu son mari. « Maussade, bilieux, tatillon, pointilleux, incolore, plein de principes et de morgue, mais surtout incompétent », la liste de tout ce que n’a pas su ou voulu faire cet Edmond fait presque sourire Thérèse Roussel, lumineuse Marthe. Elle se débarasse de ses escarpins, s’asseoit ou s’allonge à demi sur une table genre billard dans de jolies postures et évoque Félix l’homme aux mille cache-col. Artiste, esthète, cet initiateur a fait que « le film en couleur de sa vie » commence. Dénudant le haut de son corps qu’elle sent transfiguré, elle laisse glisser à terre sa robe noire, la repousse du pied, se coule dans la rouge et lentement se met à danser. C’est tout . Aucune amertume ni esprit revanchard, Marthe n’est pas une suffragette. Pas un moment elle ne dit en vouloir à qui que ce soit d’avoir vécu dans un monde aux horizons rétrécis où les parents d’une fille confiante et obéissante lui imposérent un fiancé. Elle est née romanesque et fleur-bleue, comme d’autres naîtraient myopes. A la tendresse de Noëlle Chatelet pour son héroïne,Yann le Gouic de Kervéno, l’adaptateur, joint la sienne qui est devenue de l’adoration. Il a sorti la Marthe du roman, de son emballage de descriptions pourtant fines et pleines d’humour, l’a débarassée de ses cortèges de responsabilités passées ou de souvenirs qui ne prouvent plus rien .Au vestiaire les comparses, concierge, serveur, petits-enfants charmants, famille trop présente ! Il la rend à elle-même et nous l’offre. Thérèse Roussel est ici tout bonnement admirable.
Théâtre Mouffetard, jeudi, vendredi, samedi à 19h. Réservations : 01 43 31 11 99