22 janvier 2007

A la porte, de Vincent Delecroix

Peut-être sollicité par un média dans la perspective d’une interview plutôt amusante, ou alors comme s’il confiait une anecdote à un collègue, l’homme entreprend de rapporter un épisode cocasse de son existence. Ayant reconduit hors de son appartement avec un rien de lassitude ou d’exaspération un étudiant bavard, la porte d’entrée s’est refermée ; il n’a pas la clé sur lui. Posé sur une chaise banale Michel Aumont est cet ex-professeur de philo reconverti dans l’écriture, esthète, peut-être hédoniste, plutôt affable, parfaitement disert, qui relate ou commente. Aussi lucide que caustique il dénonce les stéréotypes, les absurdités du moment et les travers habituels de ses contemporains. Donc, une fois à la porte de chez lui…se décrivant l’instant d’après attablé dans un restaurant, tentant de joindre au téléphone ceux qui possèdent un double de ses clés, il affirme le plus sérieusement du monde avoir été abordé par son père. Mais le cadre de la rencontre date d’un demi-siècle. Le spectateur, en proie à un vague tournis, ne sait plus s’il se trouve devant un affabulateur ou un personnage bon pour l’asile. Tout ce qu’il dit devient de moins en moins plausible, les épisodes confrontés les uns aux autres se contredisent et, comme dans un cauchemar ordinaire, les personnages se métamorphosent à vue. On devine qu’on ne saura rien de lui, à part que ses deux enfants sont morts dans un accident de voiture. La mise à la porte de son logement devient la métaphore de son existence, puis celle de la quête de soi et du questionnement, seules démarches du philosophe. On a peur qu’il se réveille et sorte de cette bulle où il est installé, et on se surprend à éprouver sympathie et compassion pour notre homme. A cela s’ajoute une admiration grandissante pour le comédien devenu insensiblement et si parfaitement l’individu en exil de lui-même. Il semble maîtriser la situation, surmonter ses désagréments, excépté aux moments où il s’apitoie brièvement sur lui-même lorsque ceux à qui il demande de l’aide font la sourde oreille. La fin est évasive et presque surréaliste; mais la jubilation engendrée par cette adaptation judicieuse et brillante d’un roman dense, démontre une fois encore, s’il était nécessaire, qu’une écriture de qualité est un espace théâtral authentique. A condition qu’elle soit limpide, riche et souple, qu’elle comporte un phrasé, qu’elle adopte un rythme correspondant à la hauteur de vue et à l’ampleur du propos. De façon réjouissante Vincent Delecroix maîtrise insolemment une langue nuancée, exploratoire et à plusieurs niveaux. Elle donne le change et dans un premier temps le public saisit uniquement ce que le comédien prétend lui livrer de son aventure rocambolesque puis de son parcours, peut-être imaginé. Au milieu du plateau, au sortir d’un noir, quelques chaises vides apparaissent, une seule suspendue dans le vide semble hésiter à descendre, puis remonte dans les cintres. Dans l’adaptation et la mise en scène épurées et parfaitement efficaces de Marcel Bluwal, Michel Aumont empathique, pathétique, prodigieux de naturel, trouve ici un rôle à sa hauteur, et nous procure une émotion de théâtre rare.
Théâtre de l’Oeuvre, du mardi au samedi à 21 h, samedi à 18h, dimanche à 15h30, réservations : 01 44 53 88 88