20 janvier 2007

Ruy Blas, de Victor Hugo

Tous les ingrédients de la pièce lui conferrant un panache inouï, des générations de potaches ont vibré à sa lecture, les plus chanceux à sa représentation: ils sentaient bien l’auteur épris de ses héros, des amoureux transfigurés par la passion. Que dire de celle, noble donc si peu coupable, d’une reine pour un cœur pur ayant entrepris de remettre de l’ordre dans son royaume. Le roi paralysé par la nostalgie que lui cause la perte de sa première femme, l’a effectivement mené au bord du gouffre. Mais plus encore c’est l’amour fou conçu pour cette même Dona Maria de Neubourg par l’ex-valet Ruy Blas, son rêveur de chevalier servant, qui a ému les adolescents, rêveurs impénitents, Dieu merci. Comment taxer d’arrivisme un domestique qui, croyant servir le patron l’ayant affecté à la protection d’une reine adorée, se fait atrocement pièger à coups de : « Je vous veux faire un destin plus large ». C’est d’ascenseur social qu’il s’agit, dirait-on si l’on n’avait pas peur de transposer. William Mesguich n’a pas reculé devant une entreprise de cet ordre. Tout en rendant parfois désinvolte l’alexandrin mais court-circuitant l’emphase qu’on croit indissociable de la langue du sublime Totor, il nous suggère que celui-ci, trentenaire révéré par la critique, avait peut-être conservé lui aussi un côté archi-facétieux et aurait cautionné son parti pris de faire de sa pièce un mélodrame digne du Boulevard du Crime, un re-make des Enfants du paradis. Après tout Frédérick Lemaître, personnage central du film de Carné, avait été le comédien choisi par Hugo en 1838 pour jouer Ruy Blas et n’était son aîné que de deux ans. Quant à Mary Shelley, mère de Frankenstein, elle n’avait que cinq ans de plus qu’Hugo et on sait combien ces romantiques à la cervelle enfièvrée par les histoires gothiques avaient, en revanche, un sens exacerbé de la dérision. Mélange de tragique bon teint et de burlesque avec pitreries, nez rouges et pantins pour dessin animé, cette mise en scène est débridée. Le mot et la situation étant joués au premier degré, les métaphores se dégonflent comme des baudruches. On navigue de trouvailles en trucs ; les grands d’Espagne sont cagoulés, l’un d’eux est un mafieux corse à l’accent caricatural et aux grimaces dignes des Marx Brothers. Entre les actes on se démène beaucoup sur le plateau pour manipuler les rideaux et les tissus, seul attirail constituant le décor, mais les jeux de scène et les didascalies prévus par de l’auteur sont parfois escamotés . Après tout pourquoi pas, puisque le plaisir du théâtre est vite là et que l’émotion arrive à la toute fin. Mathieu Cruciani, Ruy Blas, est un bon jeune homme au sourire éclatant qui, se rendant compte qu’il est dans de vilains draps, arbore des airs désemparés. Sa sincérité est cependant indubitable. Marie Mengès, Dona Maria, a la grace et la santé d’une Sissi de cinéma et sa suivante Casilda, Charlotte Popon, est craquante.William Mesguich se veut un Salluste blême à la voix de fausset machiavélique ou simplement sardonique. Laurent Prévot a la faconde et la désinvolture qui conviennent à Don César. Le reste de la troupe à l’unisson est visiblement ravi de l’aventure dans laquelle elle a choisi de se laisser embarquer avec un enthousiasme communicatif. Rien là que de très sain, même si on frôle la pantalonnade, et si cela ressemble à un pari digne d’une vraie bande de potaches.
Théâtre Mouffetard, jusqu’au 10 mars, mercredi au samedi à 21h, dimanche à 15h, réservations : 01 43 31 11 99