11 février 2007

Cap au pire, de Samuel Beckett

Rarement l’expression "à voix nue" n’aura mieux convenu à une lecture. Rarement aussi un texte ‘dit’ laissera à un auditoire à la fois rassasié et désemparé une telle impression d’avoir compris ce que radoter veut dire. Pourtant ici le radoteur est Samuel Beckett. La démarche ultime d’un dramaturge le conduit parfois à recenser les ruminations d’un individu atteint ou non de schizophrénie, à en faire aussi quelque chose d’insolite destiné à le rendre plus proche si ce n’est prophétique. Que dire d’un comédien ayant fait mieux que ses preuves, qui cherche à théâtraliser une telle circumnavigation labyrinthique aux sinuosités sidérantes. Le décor est aussi noir que le costume de Sami Frey. Assis face à ce qui ressemble à la lucarne où le souffleur anticipait le trou de mémoire des acteurs, il lit comme sur un prompteur un texte qu’il ne connaît que trop bien . Il serait effectivement hasardeux de chercher à le mémoriser, tant les phrases ressassées s’enchevêtrant, se mordant la queue ou se faisant écho, au lieu de transcrire une démarche philosophisante, prennent des allures de ritournelles saugrenues. Les Irlandais de la génération de Beckett ont fait aimer au reste de l’Europe l’absurde intégral et les manipulations de langage. Ici l’auteur ressemble à un peintre incapable de dire ce que sera son tableau, mais s’obstinant à répéter ce qu’il ne veut pas qu’il soit. Le comédien au demi-sourire élégant fait comme s’il tournait des pages . Les phrases qu’il nous livre débutent par des verbes à l’infinitif convenant aux ordres qu’il se donne : « Dire encore…non… ». Très vite « les mots empirent » on est « dans une étroite vastitude ». Donc « dire…tout au plus le minime minimum, l’iminimisable minime minimum ». Légers ronflements dans le public, mais les mêmes spectateurs qui ont piqué du nez sont hilares aux saluts. Peut-être pas pour les bonnes raisons. C’est leur affaire s’ils sont passés à côté de la vraie qualité des pages dont Edith Fournier est la traductrice vituose .
Théâtre de l’Atelier, mercredi à dimanche à 19h. Réservations : 01 46 06 49 24