09 février 2007

Montaigne, de Robert Poudérou

Le titre originel de la pièce Parce que c’était lui, parce que c’était moi a failli être Dieu que la femme me reste obscure. Devenue Montaigne une quinzaine d’années après sa création, elle est écrite dans la langue que parlait l’auteur des Essais. Cela la rend d’autant plus singulière et exemplaire à une époque où peu de dramaturges se risquent à composer un "à la manière de" vite maladroit ou approximatif. Marie de Gournay, picarde d’une vingtaine d’années est une admiratrice de Montaigne. Il la considère comme sa « fille d’alliance » l’admire et dit qu’elle est « son espérance en ce monde ». Nourrie de ses écrits et de sa pensée elle se veut la disciple de celui auprès de qui elle aurait aimé être plus encore, tant brûle en elle le feu de«l’union suprêmement accomplie ». La bonne quarantaine, Madame de Montaigne vient de lire les propos sur les femmes et le mariage figurant dans les Essais de son époux. Soupçonnant que, malade, le temps lui est compté, elle lui déclare « votre épouse veut libérer aujourd’hui Françoise » cet autre versant d’elle-même, femme ni résignée ni dévouée qui rêvait d’un mariage différent du «sage marché» que Montaigne évoque. Elle le soupçonne d’avoir une sorte de mépris pour celles de son sexe et avoue avoir été choquée par certaines de ses formulations par trop définitives. Marie l’a été également. Que dire de cette force inexplicable et fatale que constituait l’amitié ardente de Montaigne pour la Boétie, dont la mort le plongea dans une détresse métaphysique ? Marie qui éprouve à son encontre une jalousie posthume pense cependant que la disparition du poète a permis au génie de Montaigne de se révéler. Dans une mise en scène un peu statique et un décor comportant un minimum d’accessoires, le Montaigne que joue Marc Mauguin, seul ou confronté à l’une et l’autre des femmes qui comptèrent le plus pour lui, sourit ou se rembrunit comme s’il était simplement intrigué par ces procès d’intention tardifs. Il leur oppose sa sincérité, son honnêteté et un parcours intellectuel rigoureux. L’amour qu’il a de la langue dans laquelle il s’exprime et écrit est manifeste. Marie (Virginie Dupressoir) a de l’allant et de la pétulance. Françoise (Marie-Laure Copie) digne, à la voix sourde, émeut. En sept scènes et quelques monologues ou tirades d’une grande force cette pièce subtile et émouvante ressuscite tout un monde.
Théâtre du Nord-Ouest, les 11,14, 16 février, les 3, 4, 8, 10 et 11 mars et jusqu’ au 10 juin. Dates et réservations : 01 47 70 32 75