23 février 2007

Un p'tit jardin sus l'ventre, de Jean-François Maurier

Côté cour un tableau avec un paysage d’une France romantique et aussi profonde que celle d’un Angelus de Millet. Au centre un pioupiou, uniforme bleu sur horizon de même métal. On se doute qu’il était l’un d’entre « ceux qui pieusement sont morts pour la patrie » et sa vue nous invite presque déjà à la reconnaissance. Mais le comédien dont le visage figurait sur la toile est devant nous, habillé bien comme il faut, comme un bon fonctionnaire. Est-il le Dédé du portrait, son copain, son biographe, son fils, son petit ou arrière-petit-fils? Il nous prend à témoin, et on sait que par les temps qui courent il n’a pas intérêt à faire l’apologie de la grande guerre ni même de la guerre tout court. On suppose aussi que le propos de Jean-François Maurier qui a conçu ce spectacle, ne peut être que de nous rafraîchir la mémoire, de nous attendrir et de nous étonner tout en nous révélant des détails que nous ignorions ou que nous avions gommés sur la vie au front. Avec rigueur il a sélectionné et réuni pour les doser au plus juste les anecdotes, les récits, les témoignages, les lettres qui rendent compte de ce qu’ont vécu les Dédé d’alors. Le sien nous prend par la main et le tournis nous gagne. L’absurde, l’atroce, l’héroïque, le stupide, le sordide, l’ambigu, le loufoque, le simplement cocasse sont à l’appel, mais dans un désordre exemplaire, surréaliste…parfois savoureux. Sont aussi en première ligne l’ébahissement, les petits et les moyens désespoirs, mais d’abord la mort sous toutes ses coutures, entrevue, envisagée, côtoyée, en filigrane ou en gros plan, mesquine ou grandiose: « On s’en va là-haut en baissant la tête ». Et le petit jardin sur le ventre est une façon faussement détachée et rigolotte de désigner une tombe sommaire. Mais ce qui sidère toujours, même si c’est apparemment un poncif, c’est le gouffre creusé entre les militaires, ceux qui font la guerre, et les autres qui la vivent ou la subissent, comme s’ils étaient sur une autre planète. La révélation que les Boches et nos troufions ont plus de choses en commun que ces derniers ne le soupçonnent nous vaut un épisode bouffon mais pédagogique où de part et d’autre de la ligne ‘ça’ chante la Madelon. Plus comédien que clown, plus conteur que comédien, plus instit même sans blouse grise, à la fois agile, disert, empathique, Gilles Berry est un bon conteur au côté gamin qui mime, imite, joue, devient des dizaines de personnages, avec ou sans accent de terroir. Les incidents, les aventures, les dates s’égrènent et puis le 10 novembre 1918 Dédé meurt, avant sa grand-mère: voilà pour votre injustice en prime. On ne saurait trop vous conseiller ces contes de tranchées en début de soirée. Mieux encore: emmenez vos enfants et petits-enfants les découvrir.
Le Lucernaire, du mardi au samedi à 18h30. Réservations: 01 45 44 57 34