15 mars 2007

Brel, Ferré, Brassens, ou l'interview, de F-R Cristiani

Brel, Ferré, Brassens, ou l’interview, de François-René Cristiani , adaptation et mise en scène : Aurore Ly
Comme la vraie, mieux que la vraie ? On se souvient de ce coup médiatique que fut l’interview donnée ensemble par Brel, Brassens et Ferré à la radio en 1969. On a en mémoire la fameuse photo du trio autour de la table, et le nuage de fumée autour d’eux qui les rend encore plus irréels. Le texte de cette interview, adapté, calibré pour durer une heure et entrecoupé d’un minimum de chansons enregistrées par leurs auteurs nous est proposé ici, et c’est un bonheur. En même temps on a un petit pincement de cœur doublé d’une interrogation : et si les comédiens qui ont une ressemblance physique indéniable avec leurs modèles et du talent à revendre, nous la jouaient moins troublante, plus franchement rigolarde, sans assez d’arrière-pensées, comme passée au miror ? Si les propos authentiques de ces trois-là, percutants ou surprenants, abrités derrière un humour décliné par chacun à sa manière, se font tout à coup anodins, n’est-ce pas parce que leur pudeur, cette timidité de revendiquée par l’artiste, vient alors à leur rescousse? Ne leur rendons-nous pas un mauvais service posthume en gommant la vraie émotion qui a dû être la leur ce fameux jour ? Est-ce une forme de voyeurisme ? Encore heureux que le bon jeune homme en col roulé et à la diction soignée qui mène le jeu, leur pose des questions d’une banalité à donner la nostalgie d’un questionnaire proustien. Vu le cynisme de mise, la rosserie et le désir de déstabilisation qui caractérisent les interviewers branchés, on se dit qu’aujourd’hui cela ne se passerait pas ainsi. Les questions presque bateau posées au trio, portent sur le rapport entre paroles et musique d’une chanson, que privilégient-ils ? auraient-ils fait un autre métier ? qu’est-ce que la liberté en tant qu’artiste ? leur rapport à l’argent ? que signifie la réussite pour eux ? Et Dieu dans la vie, les femmes, l’amour ? On glisse d’une question à l’autre grâce aux transitions que fournissent leurs réflexions spontanées ou paradoxales : débarquent alors la solitude, la mort, la nécessité de faire ce qu’on aime. Les réponses se faisant écho les amènent à communier dans quelque chose indéfinissable, qui n’est pas qu’une simple camaraderie née dans le studio. Ils parlent de timidité, de solitude, de vraie liberté. Ce faisant des considérations surréalistes se profilent : Dieu est fétichiste ; Gainsbourg : rythmiquement c’est bien ; les Beatles ne font que recycler des mélodies de Gabriel Fauré ; les jeunes gens de 20 ans sont élevés pour tuer ; dix mecs tiennent le monde et éliminent les autres pour diverses raisons ; dans l’amour on s’exploite les uns les autres. La tendresse entre un homme et une femme c’est la fin du monde ; l’homme est un enfant. A la question subsidiaire : quand vous êtes devant un mur que faites-vous ? devinez lequel des trois dit qu’il le contourne , lequel dit qu’il le défonce. On aimerait que cette confrontation dure, tant la direction d’acteurs et les quatre comédiens sont épatants. Naturels, chaleureux ils ont des manières bien à eux de se verser à boire, des apartés où pendant qu’on passe une chanson ils se congratulent, allument qui une pipe qui une cigarette, baissent la tête, muets le temps d’une seconde qui devient alors poignante. Comme on s’y attendait, Brel est plutôt un hâbleur un peu gesticulateur, un peu exalté, mais déjà écorché vif . Brassens a l’amabilité et la malice bourrues au bon sens décapant. Et dans le rôle du plus officiellement désespéré, Ferré est buté, naïf et enfantin. Aurore Ly se tire remarquablement de l’aventure périlleuse consistant à « ressusciter », sans les récupérer ni les trahir, des personnages singuliers que nous avons tant aimés.
Théâtre du Nord-Ouest, programmation jusqu’en juin, dates et réservations : 01 47 70 32 75