29 mars 2007

Hughie, d'Eugène O'Neill

Tranchant avec les spectacles qui se donnent dans ce théâtre avec un minimum d’accessoires symboliques, le décor fait d’emblée adorer ce petit hôtel du West End new yorkais au hall meublé à la mode des années 1900 mais sans surcharge ni mauvais goût. Aujourd’hui mal fréquenté, il avait une clientèle de choix nous confie la voix off masculine qui situe l’action, et, devenue partenaire à part entière du spectacle, elle l’accompagnera sous forme de didascalies puis sera prise en relais par celle de Charlie Hughes, le veilleur de nuit en fonction. L’autre protagoniste est Erié Smith ce client rentré au petit matin et qui refuse obstinément de rejoindre sa chambre. Il repose ses clefs sur le comptoir chaque fois que l’employé s’en croit débarrassé pour reprendre un discours dont il ne sait plus où il l’a laissé. L’alcool ingurgité au cours des soirées précédentes est responsable de ses propos décousus qui deviennent pourtant moins fumeux à l’approche de l’aube. Le veilleur remplace depuis peu le fameux Hughie à qui Erié racontait ses soi-disant exploits de tombeur de pépées, parieur chevronné, dandy flambeur. On comprend peu à peu que ce hâbleur n’est qu’un magouilleur, membre minable d’une pègre qui le surveille. Cependant la mort de Hughie à qui il voulait servir d’initiateur ou de mentor le rend inconsolable. Une voix intérieure nous restitue les pensées saugrenues ou terre-à-terre et l’exaspération du veilleur devenu confident de rechange. Contrepoint savoureux à ses réponses évasives, vaguement polies ou pleines de sollicitude, des réflexions et commentaires à la cantonade sont un ressort dramatique de ce drame format de poche au dénouement vrai. Comme le sont aussi les bruitages élaborés avec voix en sourdine. Le jeu des lumières constitue un habillage impertinent ou surprenant mais qui ne parasite en rien l’intrigue, soulignant au contraire le gouffre entre affabulation et réalité sordide. L’interprétation de Laurent Terzieff et de Claude Aufaure est prodigieuse. Le premier est ce personnage aux idées arrêtées sur ses concitoyens, sa ville, les maux de la société, la nature humaine et l’insignifiance de celui à qui il s’adresse. Il parade, tente de masquer ses failles mais nous désarme grâce à sa tendresse pour celui avec qui il traversait les nuits. Chacun de ses demi-sourires, chaque sourcil levé, chaque respiration et sa façon d’enchaîner ses propos, son aisance et une manière d’occuper l’espace qui n’appartiennent qu’à lui, fascinent. Claude Aufaure à la voix aux sonorités multiples, de la plus enjôleuse à la plus métallique et dont la brusquerie peut éclater comme malgré lui, a un sourire mi-paysan madré mi-Joconde qui en dit long . Son personnage n’a que peu de gestes à faire, ils en acquièrent d’autant plus de poids et de densité. Il tient magistralement en haleine son public et le bouleverse autant que le fait son partenaire. Ne laissez pas passer un spectacle d’une telle excellence.
Le Lucernaire, du mardi au samedi à 21h30, matinée samedi à 16h30. Réservations : 01 45 44 57 34