07 mars 2007

Jonas Orphée, de Patrick Dubost

Les lumières font du plateau un lieu théâtral au sens le plus féerique du terme. Une pente douce mène vers une ouverture masquée d’où l’on devine que tout peut venir et où tout peut aboutir. Dans une petite barque suspendue aux cintres, des marionnettes surplombent l’ensemble et se concertent. On entend « Il disait jetez-moi à la mer et ça ira mieux ». Une musique se gargarise de glouglous sympathiques. Une femme aimable et wagnérienne chante « je suis douce », une autre à la voix de stentor, derrière un caddie de supermarché, glousse comme si elle se racontait une histoire familière qui n’en finit pas d’être réjouissante. Assis en tailleur sur une malle, chevelure et barbe à l’antique, un personnage à l’allure de scribe (Dominique Houdart, metteur en scène) se penche sur le livre qu’il a à la main. Nullement mis entre parenthèses, on le sent parfaitement à l’écoute de ceux qui l’entourent. Cinq individus en tenues de judoka, pieds nus, une valise à la main et la tête entourée de bandelettes plutôt seyantes, ont débarqué. Voyageurs avec plus de bagages que nécessaire, ils ne sont surtout pas « en quête d’auteur ». Leurs propos et les constats qu’ils font leur sont prêtés par un auteur dont la pensée suit les méandres d’une métaphysique amusée. Sûr de lui autant que de son droit au doute, c’est en poète qu’il refait le parcours des mythes. Si ses créatures dotées d’une parole éclatée ressemblent à une troupe ambulante, elle n’est pas qu’une famille, une bande de copains, de compagnons de petite infortune, mais le tout à la fois et plus encore. Quand l’un d’entre eux interrogé par le scribe prétend s’appeler Jonas, comprenez qu’ils ont abouti ensemble dans le ventre de la baleine. Chaque fois que la lumière se fait dans l’ouverture de l’arrière-plan, ils tentent de s’échapper mais arrivent trop tard ; elle s’est refermée puisque leur temps n’est pas venu. Jonas l’auto-proclamé, se ravisant, peut alors confier à l’interviewer qu’il s’appelle aussi Orphée. Entre temps tous ont raconté les péripéties de leurs existences et commenté les perplexités qui en sont des ingrédients obligés : « pourquoi parlons-nous si peu des objets ?… parce que nous les habitons ! » « on s’était dit qu’on n’oublie jamais…on a tout oublié ». La scène désertée, les cinq camarades remontés à la surface, la boucle est bouclée et la cantatrice, alias Eurydice, peut alors légitimement chanter « je suis seule, j’ai froid ». Comblé, ayant refait un plein de rêves, le public court-circuite une larme de bonheur. Ce spectacle s’assortit d’une scénographie à l’inventivité inouïe. La minutie qui caractérise sa mise en scène est à la mesure de la passion qui habite la compagnie dirigée par Dominique Houdart et Jeanne Heuclin. A propos d’un de leurs précédents spectacle Gilles Costaz écrivait dans Politis : « Voilà des gens qui font très bien un théâtre qui ne ressemble pas à ce qui se fait ailleurs ». Pour cette création ils se sont adjoints quelques membres du Théâtre de Cristal composé de comédiens en situation de handicap, artistes d’une sensibilité et d’un naturel confondants. Ce spectacle est un pur bonheur.
Etoile du Nord, mardi, mercredi, vendredi à 20h30, jeudi à 19h30, samedi à 16h. Réservations : 01 42 26 47 47