12 mars 2007

La voix humaine, de Jean Cocteau

avec Syla de Rawsky, mise en scène : Baptiste
Quand elle décide d’être la protagoniste unique de ce faux monologue mais vrai huis-clos, une comédienne relève un défi, tant il est vrai que depuis sa création en 1930 ce rôle est devenu un des plus attachants mais aussi un des plus exigeants du répertoire. Elle doit inventer les mots de son amant à l’autre bout du fil (que nous n’entendons pas bien sûr) et faire en sorte que ses propres répliques soient parfaitement justes, et surtout ne pas transformer cette pièce précieuse en un lamento que trop de réalisme rendrait anecdotique . Elle fait alors vraiment exister celui à qui elle dit avec adoration « il suffit que tu parles pour que je me sente bien » et qu’elle nomme avec tendresse, un demi-sourire aux lèvres « mon chéri, mon grand chéri ». Il lui inspire une sorte de révérence, si bien qu’elle arrive à nous faire admettre qu’elle respecte ses décisions et se résigne à sa désertion ou plutôt sa trahison si l’on utilise la langage de la passion. Etre folle de lui revient à accepter la part de cruauté et d’ d’égoïsme indissociables du personnage, ou peut-être même de tous les hommes. Syla de Rawsky touche, elle est pleinement un personnage à la féminité exacerbée. Elle tente d’abord de maîtriser son émotion, adoptant la voix haut perchée de celle qui veut donner le change à un homme qu’elle connaît trop bien, qu’elle ne peut cesser d’aimer et qui est en train de la quitter. La conversation se fait déchirante, « ce qui est fini est fini », au point que la vie n’a plus de sens et qu’elle avoue un temps avoir envisagé de la quitter. Après avoir eu tonus et humour pour sermonner l’intrus immiscé dans la communication ou la standardiste responsable des coupures, sa voix reste brisée. Le décor est fait d’un canapé recouvert d’une étoffe blanche sur le dos duquel est posé un gant noir. Sur une tenue en satin blanc, la comédienne porte un manteau noir aux parements froufroutants noir et blanc. La scénographie ne comporte que le fil blanc du téléphone noir qui, se tendant et se déroulant indéfiniment à mesure qu’elle tourne en rond l’appareil à la main, finit par la ligoter au centre de la scène. Elle maîtrise ses larmes avec peine pour lancer sa dernière réplique : « je t’aime… je t’aime… je t’aime… » . Une fois encore le trop habile Cocteau nous a bouleversés.
Théâtre du Nord-Ouest, jusqu’en juin, voir dates et réservations : 01 47 70 32 75