11 mars 2007

Les revenants d'Henrik Ibsen

Une musique sombre et puissante, des voix discordantes, le mugissement du vent, voilà pour la mise en condition du spectateur. Le décor est une pièce d’entrée sobrement meublée avec une cheminée surmontée du portrait gigantesque d’un homme dont les traits n’ont rien de remarquable. Le metteur en scène dit ne pas avoir voulu adopter de parti pris pour ne pas « figer l’œuvre » et sa démarche en est illustrée par ce contraste entre le côté fantasmagorique de la bande son et la platitude apparemment voulue de ce qui va se dire, se vivre ou se jouer. Tout aura une telle retenue qu’on finira par se demander pourquoi cette pièce fut interdite en Norvège en son temps. L’intrigue concerne l’inconduite cachée d’un notable défunt, Alving l’homme du portrait. Considéré de son temps comme un homme remarquable par tous, père d’un jeune Oswald dont la mère est ici le personnage central, Madame Alving, il a engrossé cependant une Joanna. L’enfant de leur péché est Régine que son demi-frère Oswald, ignorant leur consanguinité, aime au point de vouloir l’épouser. Autour d’eux gravitent un pasteur irrépressible et le personnage encombrant mais brave gars au fond, Engstrand, qui a épousé la fille perdue et servi de beau-père à sa petite Régine. Les vérités escamotées finissant par être dévoilées quoiqu’à demi-mot par Madame Alving, Régine s’éloigne d’Oswald. Pas plus abattu que cela, il révèle à sa mère qu’il est guetté par une sorte de folie existentielle dont il voit l’origine dans les erreurs de son géniteur dont il supporte les conséquences. Fin. Au passage le pasteur et Madame Alving auront discouru de l’argent, de la pureté, de l’intégrité, de la valeur du travail, des égarements du cœur et du corps, de la loi, des limites et de la vraie nature de la lâcheté, etc. Les dialogues ont une teneur proche des discours des bourgeois franchouillards de la même époque, mais ils respectent le style moralisateur voulu par l’auteur pour stigmatiser une religion qui fait de l’exemple donné le premier enseignement dû à sa famille. Le silence, certes chargé d’hypocrisie, est préférable au scandale, cette faute gravissime attentatoire à l’intégrité de l’enseignements dispensé par les pasteurs, dont ils sont les seuls garants . Dans la pièce d’ Ibsen, Madame Alving est une femme extrêmement touchante; flouée elle a tenté de sauver la face et veut ensuite ne vivre que pour prouver à son fils qui vient de revenir vers elle, combien elle le chérit. Michèle André qui interprète le rôle nous fait douter qu’elle ait été prise dans un tel maelström tant la comédienne est impavide et lisse malgré ses protestations d’amour maternel exprimées d’une voix musicale mais qui finissent par ressembler à des minauderies. Arnaud Denis est un Oswald plausible, mais guère inquiétant quand le jeune artiste, dans sa fameuse crise d’hallucination, clôt une pièce dont le côté irrationnel est survolé. Quelques effets spéciaux veulent nous convaincre que des esprits se manifestent probablement pour obliger les humains à accomplir des actes libératoires leur donnant accès au repos dans l’au-delà. Le pasteur, Jean-Pierre Leroux, a parfois des allures de mari perplexe pour vaudeville. Bertrand Métraux a la faconde convenant à Engstrand le quasi-marginal beau-père de Régine, laquelle jouée par Elisabeth Ventura est convaincante en jeune femme résolue à échapper à la condition de celles de la génération précédente. Les fautes des parents rejaillissant sur leurs enfants peuvent en faire des « morts vivants »: tel doit se lire un message préfigurant les découvertes et l’enseignement de Freud. Ici le côté délétère de l’œuvre est évacué au profit d’un témoignage, d’une petite tranche de vie, rien de bien dérangeant.
Théâtre 13, mardi, mercredi, vendredi à 20h30, jeudi et samedi à 19h30, dimanche à 15h30. Réservations : 01 45 88 62 22