02 mars 2007

Les Visionnaires, de Desmarets de Saint Sorlin

Mise en scène : Coralie Salonne
Le titre a aujourd’hui des allures de faux-sens; ces visionnaires ne sont en fait que des personnages victimes de leur imagination et nullement hantés par quelque chose qui les dépasse ou qu’ils ne maîtrisent pas. Mais comme c’est confortable de comprendre chaque fournée de vers qui ne véhicule qu’une intention à la fois, formulée plaisamment ou même si platement parfois, qu’on ne s’étonne pas d’entendre désir rimer avec plaisir. Cette pièce parfaitement baroque et datée de 1637 a pour sujet le choix d’un époux que veut faire le père d’une jeune personne bien née. Mais ce pater familias est doté de trois filles plutôt excentriques. La première persuadée que tous les hommes sont fous d’elle lui en fait le reproche « Oh mon père pourquoi me fîtes-vous si belle ? ». La deuxième se consume d’amour pour l’Alexandre le Grand de l’histoire et de la légende ; se repaissant du récit de ses exploits surhumains, elle semble incapable de jamais redescendre sur terre. La troisième ne vit que par et pour le théâtre ; elle constate « on ferait de ma vie une pièce admirable ». Leurs prétendants sont aussi nombrilistes qu’auto-satisfaits. Un capitaine du genre matamore jure qu’il est capable de « faire du monde un cimetière ». Un auteur dramatique torture en permanence ses méninges et ses vers dans l’espoir d’être reconnu. Un aristocrate prétendument fortuné a tout pour plaire mais c’est un charmant mystificateur. Un poète un peu largué est l’hurluberlu de service. Chacun fait son numéro et réussit à séduire l’hypothétique beau-père, mais rayon belles, c’est une autre histoire. La fin, douce-amère, est aussi celle des illusions de ce petit monde. Au passage l’auteur nous aura exposé ses théories sur le théâtre et se sera demandé ce qu’est l’amour. Les jeunes comédiens, sans arrière pensées, ont visiblement eu toute latitude pour rêver leurs personnages qu’ils ont investis avec enthousiasme. Il y a des petits crêpages de chignon entre sœurs, des gamineries et autres jeux de scènes où l’on s’assoit les uns sur les genoux des autres. Ça soupire, sifflote, court, danse, s’endort, ronfle… ou menace de se poignarder. Ils se sont aussi ingénié à inventer des tics et des tenues hétéroclites ou simplistes comme pour les « customiser ». Chacun tirant son épingle du jeu mais également la couverture à soi, ça va un peu dans tous les sens. Mais l’entreprise et le travail de la metteur en scène sont sympathiques. Il paraît que Molière s’est inspiré de cette pièce pour écrire ses Femmes savantes: allez vous en persuader ou au contraire vous indigner d’une éventuelle récupération, de toutes façons vous ne vous ennuierez pas .
Théâtre du Nord-Ouest, dans le cadre de Le Cœur et l’Esprit jusqu’au 10 juin, dates et réservations : 01 47 70 32 75