04 mars 2007

Les voix du sang, de Harold Pinter

Traduire le titre originel Family voices par Les voix du sang revient à convoquer quelque chose d’éventuellement sanguinolent, sanguinaire ou même gore, mais de toutes façons aux antipodes de ce que le mot famille a de protecteur et de chaleureux, qu’on le veuille ou non et en dépit de tous les Atrides ordinaires. Si le sang ne coule pas dans cette pièce courte et dense, il y est fait état des dégâts irrémédiables causés par ces fameux « non-dit » dont vos parents se sont rendus coupables et qu’on incrimine plus encore de nos jours qu’en 1980, date à laquelle la pièce a été créée. Face public un jeune homme nous prend à témoin : il a une nouvelle vie très agréable, il s’entend parfaitement avec sa logeuse et il a des petites amies. Plus il le clame, plus son ton dément ce qu’il dit, et mieux on comprend qu’il nous livre le contenu de lettres volontairement rassurantes envoyées à sa mère. Finissant à chaque fois par l’assurer de sa tendresse, il se met petit à petit à hurler. Pinter étant aux commandes, ce que dit son personnage peut être elliptique ou apparemment incohérent mais rien n’est jamais creux. Adossée à un pilier sa mère lui demande pourquoi il ne lui écrit pas et le malaise lié au manque de crédibilité du fils débouche sur un suspense: qui croire, où en est-on ? Voilà qu’elle s’est mise à lui raconter sa vie à la maison. De son côté le père, figé, est apparu à l’autre extrémité de la scène. De ses propos il ressort qu’il est mort sans avoir revu son fils. Les récits et les révélations peuvent alors s’entrecroiser les accusations mutuelles et les reproches fuser. Simple descente dans de petits enfers familiers. Cette pièce conçue pour la radio passe la rampe dans la mise en scène d’Elise Rouby. Elle a fait le choix de la simplicité, de l’émotion et d’une cruauté dosée et distillée. Romain Poli, le fils, est un torturé qui a du mordant. Françoise Levesque est une mère envahissante, même à distance et qui, récriminante, se veut digne et crédible. Gérard Cheylus est une figure de père noble mais dont on pressent qu’il n’a pas forcément été à la hauteur. « J’ai tant de choses à te dire …» confie t-il à son fils avant de sortir de l’aire de jeu. On ne saura jamais lesquelles, mais il nous a émus.
Théâtre du Nord-Ouest, dans le cadre de Le cœur et l’esprit, jusqu’au 10 juin. Voir dates et réservations : 01 47 70 32 75