03 avril 2007

Fando et Lis, de Fernando Arrabal

Mise en scène: Pierre Berçot. Avec Pierre Berçot, Caroline Rochefort, Benoît Morzen, Jonathan Perrein, Emmanuel Soto
Ce Fando et cette Lis ne ressemblent probablement pas au couple que le public découvrit dans la pièce en 1955 et qui le sidéra: comment ne pas s’émouvoir à la vue de cette très jeune femme paralysée que son compagnon, aussi jeune qu’elle, trimballe dans une poussette, embrasse, cajole, porte dans ses bras, réconforte, pour ensuite lui parler sur un mode agressif, l’enchaîner, lui mettre des menottes et pire encore. Mais résumer ainsi la pièce, c’est passer à côté de son intérêt et de sa portée. Ici les comédiens principaux sont des adultes à l’allure d’adolescents prolongés, ce qui marque un décalage plus dérangeant que s’ils avaient l’âge d’une légitime insouciance. Fando et Lis vêtus comme des saltimbanques se font une petite scène. Elle se plaint qu’il l’a fait pleurer une fois encore; lui, préoccupé par le personnage qu’il joue dans l’existenc, évoque la façon dont on peut se mentir à soi-même, puis le voyage que tous deux ont entrepris vers Tar, pays de rêve où tous les problèmes trouvent leur solution. Aux plans suivants on les voit hébétés, épuisés par le périple. Mais Fando a enchaîné Lis à sa poussette et s’il chante et joue du tambour pour elle, elle ne cesse de se plaindre d’une fatigue inquiétante. Trois hommes surgissent de nulle part, tenant des discours fumeux, se posant des devinettes pseudo-philosophiques dont l’une des réponses est que l’important est de prendre ses précautions, et d’abord de dormir. Ils s’allongent non loin du couple. Lis s’est désintéressée de ce qui se passe autour d’elle ; Fando engage la conversation avec les trois compères qu’il invite à caresser sa « fiancée » . Tous sont en route pour Tar, bien sûr. Savoir lesquels d’entre eux y arriveront, et dans quel état, est secondaire. La dérision des propos que tiennent ces personnages de rencontre et l’urgence de dire ce qu’ils vivent, sont devenus leur priorité, le sujet ou l’enjeu de la pièce. La malice de l’auteur, manipulateur redoutable, nous leur fait emboîter le pas. Fando est partie-prenante de leur démarche. Effarouchés au départ, ils s’intéressent au jeune homme :on comprend que ce sont des créatures de son imagination. Ce qu’ils débitent font ressurgir ses pensées enfouies, la confrontation prend un tour plus lourd de conséquences. En plus de leurs faux-airs de personnages beckettiens, ils sont doués d’une volubilité et d’une faculté de délirer toute méditerranéenne. La cocasserie de leur accoutrement, les contrastes de leurs statures en font une troupe clownesque. Les registres contrastés des voix sont un élément singulier de ce spectacle dont on sort éberlué. Une dimension poétique, spontanée, presque enfantine, masque le côté grinçant de la fable autant que celui, plus douloureux, d’une exploration culpabilisante du subconscient . Pierre Berçot est un Fando magnétique, ses quatre partenaires ébouriffants nous réconfortent : cet Arrabal est du très grand théâtre.
Théâtre du Nord-Ouest, jusqu’au 4 juin, dates, horaires et réservations : 01 47 70 32 75