15 avril 2007

La Muse gueule

La muse gueule, l’opéra gourmand, écrit et mitonné par Aude Sardier.
Avec jeu et chant : Aude Sardier, Elisabeth Conquet, Pierre Espiaut, Bernard Imbert ; au piano : Le Poulet.
Côté cour une cuisinière électrique, une bouilloire qui fait chouf chouf. Frigo et rayonnages croulant sous les récipients et les ustensiles : on est dans une cuisine pour maison de campagne, à la bonne franquette, genre famille nombreuse ou gîte rural, ou même résidence pour séminaires. Côté jardin un piano : c’est donc un lieu d’artistes. Ils débarquent en effet à l’heure du petit déjeuner, deux hommes sympa et deux femmes accortes. Ils s’activent, disposent des croissants sur la table. Rien que de très convivial, mais ces artistes lyriques sans micro se mettent à chanter et les murs du théâtre à trembler tant leurs voix superbes portent. L’enchantement est immédiat. La plaque continuera de rougeoyer jusqu’à la fin et la salle de rugir de plaisir. Ils peuvent tout interpréter, des harmonies moyenâgeuses à l’opéra, l’opéra comique, l’opérette, les airs américains des années vingt, trente etc., les tubes internationaux plus ou moins actuels ; on notera que leurs parapluies sont de Cherbourg. On reconnaît au passage les airs qu’on n’a jamais cessé d’aimer. Eux enfournent des tournedos dans un vrai four et préparent une authentique pâte à crêpes. Les odeurs se propagent dans la salle, la titillent sans la rassasier. Ils parodient de grands airs pris en otages et cela donne des sketches plus loufoques que farfelus, du style canulars grandioses. On dirait une bande de potaches prolongés, de surréalistes irréductibles, toujours réactivés par l’amour de la bonne bouffe et du bel canto. Un croissant balancé en l’air par l’homme au long couteau, le perturbateur du quadrige, aux allures de Jack l’éventreur, a atterri sur vos genoux . L’homme en question malaxe et triture un poulet à vocation d’être rôti, avant de faire semblant de le réanimer, comme si le volatile était aux urgences dans le coma. Un poivron délaissé s’est écrabouillé sur le sol , rejoint par une avalanche de coquilles d’ œufs que les femmes, multi-muses redoutables et Castafiore quand il le faut, sont en train de battre, chantant de plus belle, de leurs voix à vous damner, celles des messieurs n’étant pas en reste. Les voilà maintenant qui grillent consciencieusement des tournedos. Hoquetant de rire le public se tient les côtes et titube en sortant du théâtre, incapable de raconter ce qu’il a vu. A part qu’à la mi-temps, la cuisine est devenue un salon à prendre le thé et roucouler un brin, ma chère, un lieu pour de nouvelles élucubrations, et tout est reparti. Ouf, le délicieux pianiste qui joue les airs de Mozart, Verdi, Bizet, Bernstein et autres, déguisé (tiens-tiens) en poulet ne passera pas à la casserole, au propre non plus qu’au figuré. Donc on peut chanter divinement tous les jours dans sa cuisine et l’art lyrique n’est pas réservé aux abonnés de la Scala. Tous les soirs ces cinq délicieux pros vous mitonnent avec amour un spectacle délirant, s’abstenir d’aller le voir serait délictueux.
Théâtre du Renard, du mardi au samedi à 19 h. Réservations :01 42 71 46 50