23 avril 2007

Les mots et la chose, de Jean-Claude Carrière

Avec Jean-Pierre Marielle et Agathe Natanson, au violoncelle Pierre-François Dufour .
On comprend assez vite que ce n’est pas une vraie pièce. Convenez que les comédiens auraient difficilement pu apprendre par cœur cette nomenclature de centaines de termes, expressions, locutions, circonlocutions, phrases et périphrases qui servent à évoquer ou décrire les anatomies et les façons d’opérer de deux êtres s’accouplant, et des réactions qui s’ensuivent. Notre langue en regorge, elle devrait s’en vanter plus souvent, selon l’auteur. Côté jardin Jean-Pierre Marielle est installé derrière un ancien bureau d’écolier, et côté cour Agathe Natanson s’assoit sur un banc de square. Chacun lit des feuillets, les commente, les pose ou les laisse glisser à terre. Ce sont les lettres reçues par la jeune femme qui s’est confiée à lui, érudit à la retraite et vivant en solitaire . On reconnaît ici la malice de Jean-Claude Carrière : comment en effet, lorsqu’on est érudit, pourrait-on être un jour à la retraite ? « Une langue vit par ceux qui la conservent, mais surtout par ceux qui l’inventent » dit l’auteur qui veut nous faire aimer ces créateurs inconnus-là, illustres ou pas, lui qui est une humaniste. Ce divertissement nous le prouve si besoin était. Quant à la charmante jeune femme c’est , paraît-il, une comédienne réduite à doubler des films pornographiques mais excédée de devoir utiliser le vocabulaire indigent qui les accompagne. Ni sa démarche ni son comportement ne sont ceux d’un personnage désabusé. Partie prenante, aussi érudite que son mentor, elle l’aiguillonne, fait de la surenchère. Et c’est un festival de sous-entendus, de mots à double-sens, à triple-fonds, avec trappes et trouvailles langagières succulentes. Le ton de leur conversation et de leurs apartés lestes est celui, guilleret, d’un assaut de plaisanteries entre amis fréquentant un salon littéraire. A en rendre penauds les malotrus titillés par le sujet, lesquels n’usant le plus souvent que de monosyllabes moches, auraient cru en allant voir ce spectacle faire le plein de grivoiseries banales. La suite… elle est d’abord de Bach et jouée au violoncelle par Pierre-François Dufour, le troisième personnage, à l’arrière-plan, dont la présence ressemble à un cadeau d’entreprise mais se révèle être une fameuse cerise sur le gâteau. Il met Brassens, la Jeanne Moreau de Jules et Jim et un Henri Salvador récent dans le circuit avec ses drôles de coups d’archet. Puis il devient la métaphore de ce spectacle thérapeutique de qualité et nous régale en virtuose, à la toute fin, d’une performance que nous savourons comme le font, quasiment main dans la main, un Jean-Pierre Marielle élégant et enjoué, et une Agathe Natanson primesautière et piquante.
Théâtre de l’Oeuvre, du mardi au samedi à 19 h. Réservations : 01 44 53 88 88