09 avril 2007

Tableau d'une exécution d'Howard Barker

Il y a effectivement eu une Artemisia Gentileschi peintre célèbrissime née en 1593 en Italie et dont la vie fut à bien des points de vue un scandale permanent. Howard Barker en a fait la marraine sulfureuse de son personnage central cette Galactia à qui le doge de Venise commande un tableau représentant la bataille de Lépante. La défaite du Turc par les armées de la Chrétienté fut synonyme d’une refondation de l’Europe mais au lieu d’immortaliser cette victoire providentielle par une oeuvre allégorique, Galactia peint l’horreur d’une boucherie, bref un tableau ‘gore’. Après avoir hésité et pris conseil auprès du représentant de l’Eglise, son commanditaire le doge la fait mettre en prison, pour l’en tirer quand elle accepte enfin, qu’exhibé, son tableau devienne emblématique de sa propre monstruosité et témoin de sa déchéance morale. Iconoclaste, superbement baroque sans être bavarde, à rebondissements dus aux états d’âme et autres lubies que sont les louvoiements intimes des personnages, la pièce affiche aussi quelques déclarations de principes. Il y est dit qu’« on ne peut pas digérer l’art », que l’artiste « n’a pas de pouvoir, mais de l’imagination » tandis que « l’Etat n’a pas d’imagination, mais du pouvoir ». Irresponsable, l’artiste est-il ennemi de la république ? Son rôle dans le monde est l’ axe de la réflexion nourrissant les dialogues et les exposés du Doge. Même chose pour son entourage, et particulièrement pour la femme qui tente de faire pression sur Galactia pour qu’elle se plie aux injonctions des dirigeants de la Sérénissime. Canaliser ses énergies paraît aussi difficile à sa propre fille, avec laquelle elle se prend de bec, qu’à son jeune amant, peintre également, dont elle réclame avec ardeur les caresses. Pour Galactia le bonheur est dans le travail; elle croit savoir ce qu’il en est de la réussite et de l’échec. Son talent est reconnu ; il est « rare, précieux, explosif ». Quant à la vraie nature des rapports entre les êtres, l’auteur lui fait confiance pour qu’elle l’ait découverte. Revendiquant sa liberté d’esprit, n’en faisant qu’à sa tête, son sens de la répartie égale la verdeur de ses propos .Etre en paix avec la vie est-il le rêve de cette femme à la voracité tous azimuts ? Qu’en serait-il de la sensation dramatique qu’elle éprouverait si personne n’avait plus besoin d’elle ? L’autre pôle de la pièce est le Doge, légitimement imbu de ses pouvoirs, auguste, péremptoire et raisonneur. Même s’il ne donne lieu qu’ à peu de tête à tête, leur affrontement permet à Geneviève Brunet, Galactia à la fois véhémente, truculente et élégante et à Philippe Brigaud, doge très peu dupe de ce qu’il ne doit qu’à sa position, de donner leur mesure. Autour de ces comédiens à l’autorité et à l’aisance réjouissantes, leurs partenaires sont justes et tout aussi habités. La mise en scène rythmée utilise ingénieusement les espaces du large plateau et s’aventure dans la salle, le spectateur devenant partie d’autant plus prenante de ce qui, mieux qu’une controverse, est une œuvre foisonnante en péripéties, aussi dérangeante et puissante que la fameuse toile qu’on ne verra bien sûr jamais.
Théâtre du Nord Ouest, jusqu’au 10 juin, calendrier, dates et réservations : 01 47 70 32 75