20 juin 2007

Troïlus et Cressida, de Shakespeare

Troïlus et Cressida, de Shakespeare
Mise en scène : Jean-Luc Jeener
L’œuvre est traditionnellement considérée comme déroutante ; doit-on la classer parmi les pièces historiques puisqu’elle contient des épisodes de la guerre de Troie ? Ses épisodes burlesques l’empêchent-elle d’être qualifiée de tragédie, ou même de tragi-comédie ? Trois intrigues s’y côtoient et la baptiser problem play n’est guère satisfaisant. Les troupes qui choisissent de la monter jouent le plus souvent sur tous ces tableaux à la fois , quitte à faire de ce méli-mélo un fourre-tout, ou bien une relecture fracassante. Jean-Luc Jeener, lui, a tout simplement « dégraissé ». On l’imagine face à la carcasse de son bovin (William était un taureau du 23 avril ) : un grand coutelas à la main il démembre, dépèce, désosse, taillade . Pourtant sa version de la pièce qui dure environ une heure trente n’est pas light, même si l’on peut la résumer à l’aide de la formule shakespearienne : « Fidèle comme Troïlus, fausse comme Cressida » . Des vingt-huit protagonistes au départ, il n’en reste ici que six. La guerre homérique est devenu un prétexte. Débarquée la scandaleuse Hélène, cause du conflit. Dans le clan des Troyens les rescapés se nomment Hector, fils de Priam, et Enée. Dans celui d’en face, Diomède, chef grec, est seul. Quatre comédiens et deux comédiennes sourient, rient, s’embrassent, s’enlacent, s’entrelacent, se défient, se sidèrent, s’empoignent ou roulent à terre. Troïlus, blond et élancé, tombe raide amoureux de la radieuse Cressida en direct sous nos yeux et ceux de l’espiègle Pandare, cette entremetteuse qui est aussi la tante de la jeune fille. La suite est tour à tour violente ou tendre : on se dissimule derrière des poteaux, on écoute ce que l’on ne devrait pas entendre, on dévale des escaliers, on sort en criant. Et c’est déjà le deuxième épisode : sur décision de Priam et de son conseil, Cressida doit quitter Troie et Troïlus qui , fair-play, s’y résigne, car elle a été choisie pour être échangée contre un certain Anténor. Diomède vient la chercher et elle lui tombe presque dans les bras. Caresses, effusions, puis hurlements. Moralité : Cressida a cru aimer Troïlus, mais ça n’était rien à côté de ce qu’elle éprouve maintenant pour Diomède. Troïlus, forcé de l’admettre, reste hébété puis fait semblant d’avoir rêvé sa passion pour la traîtresse. Point quasiment final. George Bernard Shaw disait que Cressida était “Shakespeare’s first real woman”. Dans une mise en scène alerte et des costumes aussi sobres que somptueux, Alicia Roda est une Cressida éblouissante, Benoit Dugas un Troïlus élégant, vibrant et grave. Dans le rôle de Pandare, Ellyn Dargance est pétulante puis touchante. Gildas Loupiac est un Diomède infiniment séduisant. Jean-Yves Lemoine et Jan-Luck Levasseur se donnent à fond dans les rôles plus épisodiques d’Hector et d’Enée . La langue de Shakespeare est peut-être plus enchanteresse encore dans cette pièce que dans les autres et ce qui se joue au Nord Ouest, quoiqu’un peu décousu, est joli et émouvant .
Théâtre du Nord-Ouest, les 18, 22, 23, 24, 28, 29 et 30 juin; pour les horaires, les dates en juillet, août, septembre et les réservations : 01 47 70 32 75