12 juillet 2007

Antoine et Cléopatre, de Shakespeare

La construction de la pièce a dérouté bien des Shakespearomanes. Hachée par les arrivées intempestives de messagers porteurs de nouvelles toutes plus contradictoires les unes que les autres, elle donne l’impression que tout ce qui est important se joue ailleurs, en coulisses. Et d’abord pourquoi Shakespeare a-t-il donné une suite à son Jules César ? Peut-être parce que Marc-Antoine le fascine. Noble, généreux, lié à l’imperator par une amitié passionnée, son désir de domination et de possession est indissociable de son avidité d’adolescent , de romantique exacerbé. Les plaisirs charnels qu’il cultive, il les apprivoise et les décline en esthète. Son destin l’a lié, malgré lui, à celui de Cléopatre. Qualifiée de lascive, de débauchée, jugée responsable de calamités passées et à venir, par des chroniqueurs ou des militaires machos mais infantiles, elle est la sœur de cœur, d’âme, de vie et même d’au-delà d’Antoine ; une autre lui-même. Leurs initiations et leurs nirvanas se côtoient, se mêlant selon une alchimie difficilement perceptible par ceux qui n’ont pas eu accès aux rives de l’Orient. Femme d’instinct elle est ardente, altière mais paradoxale, imprévisible, à la fois manipulatrice et puérile. Antoine et Cléopâtre : un îlot qui finira par s’engloutir. Autour d’eux, rivalités entre chefs de guerre, trahisons, affrontements, batailles : le pouvoir, l’amour et la mort sont au programme, assortis de réflexions sur la liberté, les responsabilités et bien d’autres choses encore . Nathalie Guilmard met en scène et dirige tout cela d’une façon magistrale. Elle a souhaité des batailles avec des tableaux d’agonisants ou des scènes de beuveries réalistes, des combats devenus de véritables chorégraphies sur un mode ralenti. Dans un espace étroit et nu les hommes portent des costumes stylisés: au départ tee-shirts grèges ou bruns avec armures peintes en trompe-l’œil : les femmes portent des robes couleur chair aux motifs égyptiens. Les comédiens vibrent à l’unisson mais imposent leurs personnages, chacun magistralement. Florence Tosi est une Cléopatre à la grâce infinie, à la vivacité et à l’autorité souriantes, qui, fragile, redevient impérieuse pour finir par se détacher de tout, parce qu’elle est au-delà de tout. Alexis Desseaux est son Antoine , « vaste esprit », homme d’action, fringant et fougueux, qui, gagné par le doute, devient fragile et poignant. Nicolas de Lavergne est parfaitement cet Enobarbus à qui Antoine faisait confiance, qu’il aimait entre tous et qui, tout aussi perturbé que son ‘patron’, le trahit, sait-il vraiment pourquoi ? Que la dizaine de comédiens ne nous en veuille pas de ne pas tous les nommer pour les remercier de l ‘émotion et du plaisir qu’ils nous donnent. Tout ici est intense, ingénieux et raffiné.
Théâtre du Nord-Ouest, les 16, 22, 26, 27 août à 20 h 45, les 17, 18, 19 et 25 août à 17h30. Réservations : 01 47 70 32 75