02 août 2007

Je t'avais dit, tu m'avais dit, de Jean Tardieu

Je t’avais dit, tu m’avais dit, comédies de Jean Tardieu
Mise en scène de Christophe Luthringer
Quel titre aimable, et puis ce ping-pong, n’est-ce pas ? Donc ça ‘communique’, ou mieux : deux personnages se sont parlé. Y a-t-il un brin de mélancolie ou de regret puisque c’est du passé ? Ces pièces courtes mises bout à bout ont souvent été réduites à des saynètes exutoires interprétées dans des « clubs théâtre » par des lycéens et lycéennes qui s’y livraient avec ravissement à toute sortes de pitreries. Leur but étant de se faire « remarquer » par leurs frères, sœurs, camarades, parents ou profs. C’était dans les années… Cette mise en scène-ci fait évoluer un quota raisonnable d’hommes et de femmes : trois dans chaque camp, se tricotant et se déclinant en couples, trios, quatuors, avec sextuor au final. Mais si, se référant à la musique qu’il aimait tant, Jean Tardieu a intitulé le sien « théâtre de chambre », on y fait souvent chambre à part. Cela pour une durée plus ou moins limitée et fantasmée parce que l’auteur, perplexe, se glisse dans votre inévitable brèche existentielle. Ainsi s’invite la dramaturgie d’un spectacle dont nous voudrions dire tout le bien qu’il vous fera. Le texte est affriolant ; minutieusement charpenté il escorte la pensée d’un poète dont les mots ont tout enjambé. Surréaliste, Tardieu est l’arbitre d’un inventaire de mots menant à des abysses, des étourdissements. Sa référence à eux, sa révérence envers eux , qui font que nous ne sommes que ce que nous sommes, nous enverraient allègrement en enfer. Sortant d’un si mauvais pas on serait pris de vertige, signe qu’on existe quand même. Pour ce spectacle il fallait une scénographie délirante, épaulant une dramaturgie lisible : en effet les consignes imposant la présence sur scène d’un meneur de jeu, et les autres didascalies de l’auteur ne sont pas au rendez-vous. Les comédiens respectent tout cela ,quitte à devenir faussement interloqués ou plus facétieux encore que facétieux. Potaches concoctant leur prochain canular, vrais sales gosses ou amis-amoureux façon fleur bleue prétendument candide, ils ont un charisme et une empathie faramineuses. Au départ et à l’avant-scène, masquant le reste, une demi-douzaine de portes hétéroclites et à tout-touche, couleur vert grenouille. Prétextes. L’une d’elles, retournée, devient vite un piano crapaud sur lequel fait mine de jouer Madame de Perleminouze. Miracle de la bande-son : la musique répond présent. Madame c’est elle, Carole Massana, diva retorse à l’œil allumé. Sandrine Molaro a une présence de fraîche-fausse ingénue qui nous accroche voluptueusement. Quant à Evelyne Bork, à peine sophistiquée, elle fait rêver dans un numéro d’hôtesse, de complice intense, et fait mine de s’effacer devant ceux qu’elle présente. Gilles-Vincent Kapps, Laurent Gérard et Franck Mercadal se sont résignés à n’être qu’excellents avec leurs commentaires à la cantonade, leurs éclats et leurs interventions de machos au départ, dépassés par tout ce qu’une telle attitude implique et dont la métaphysique est au radar . On ne vous dira surtout pas ce qu’il arrive à celui d’entre eux dont la tête se trouve coincée au milieu de la table où les autres festoient, non plus que pourquoi on la lui recouvre d’une cloche, comme on le ferait d’un plat destiné à être conservé au chaud pour être servi ensuite, à température, à des clients d’une table prestigieuse. Chez, mais chez qui donc déjà et dans quel quartier, à quelle adresse ? L’Absurdie ? Le lieu, le restaurant, le bar n’existent pas, ne sont pas répertoriés…Le Lucernaire fera parfaitement l’affaire.
Théâtre du Lucernaire, du mardi au samedi à 21h30. Réservations : 01 45 44 57 34