03 août 2007

La tempête, de Shakespeare

Mise en scène Bernard Mallek et Paola Rizza
Prospéro a été chassé du trône ducal de Milan par son frère, au motif qu’il négligeait sa gouvernance. Il s’adonnait en effet à des explorations d’un au-delà douteux, et cela le rendait inapte à des fonctions exigeant pragmatisme voire cynisme. Il aurait dû refouler ses états d’âme et surtout ne tenir aucun compte du fait que certains de ses rêves ne coïncidaient pas avec ceux de son entourage. Avec sa fille Miranda il s’est réfugié sur une île à laquelle quiconque aborde ne peut être, devenir ou redevenir que ce qu’il est. Usant d’une de ses magies habituelles, aidé par Ariel, son complice fantasque et l’un de ses doubles visible de lui seul , Prospéro suscite une tempête qui après un naufrage fait atterrir chez lui son frère l’usurpateur, flanqué de son allié le roi de Naples, du fils de ce dernier : Ferdinand, et d’autres gentilshommes et marins. Tout peut alors vraiment commencer, et le délicieux Ferdinand tomber logiquement amoureux de cette petite merveille de Miranda , pour assurer l’avenir de la dynastie. Mais les confrontations inévitables ne donnent pas lieu à de simples règlements de comptes, elles sont l’occasion de confessions dépassionnées et d’aveux de faiblesses par trop humaines. Le désir de vengeance étant l’une des pires. Cette pièce archi-shakespearienne se vit comme toujours à d’autres niveaux. A la scène finale Prospéro redevenu comédien confie au spectateur que son désir était de lui plaire, et que seule son indulgence le libérera, comprenez : légitimera sa condition de personnage de théâtre. La mise en scène de Bernard Mallek et Paola Rizza rime avec hauteur, ampleur mais encore souffle et embrasements. Le décor a pour éléments de base des voiles aux couleurs rugueuses. Les costumes sont à peine stylisés, les lumières sont travaillées pour qu’une pénombre comporte des trouées où les visages sont comme irradiés. Le son est immatériel, incantatoire et dérangeant : tambours, cloches et didgeridoo, pourquoi pas ? Une certaine audace des metteurs en scène a choisi Carlos Ouedraogo pour être Ariel : comédien à la peau noire, torse nu, il met sa sensualité au service de l’esprit aérien qu’il incarne mais à qui il greffe les sortilèges d’un autre continent . Frédéric Touitou est Caliban, hôte de l’île plutôt malfaisant, cabossé, mal dans sa peau, ambigu et tenté de faire le mal parce qu’il ne peut redevenir le bon enfant qu’il se souvient avoir rêvé d’être. Inquiétant, il intègre parfaitement une distribution qui étonne autant qu’elle détone .Que dire d’Alexia Papineschi, Miranda évanescente et de la Reine Marine Gandibleu, clone de celle du Conte d’hiver, un brin mélodramatique, qui convie inlassablement les hommes à se reprendre. Leurs camarades sont tous aussi remarquables. Infiniment troublé, au bout d’un parcours dangereux et étrange, mais paternel, fraternel , tendre, d’un charme hérité d’une grâce évidente, François-Paul Dubois est Prospéro. Avec lui tout redevient humain. « On est vraiment dans Shakespeare » disait une spectatrice. On atteint une apothéose dans cette saga qui en aura forcément d’autres d’ici septembre, date de la création de la dernière des trente quatre pièces constituant le cycle Shakespeare.
Théâtre du Nord-Ouest, jusqu’au 19 septembre. Dates et réservations : 01 47 70 32 75