30 septembre 2007

Adèle a ses raisons, de Jacques Hadjaje

écrit et mis en scène par l'auteur
Face au public quatre hommes et trois femmes en gabardines sombres, serrés les uns contre les autres assistent à l’enterrement d’un membre de leur famille. Leurs commentaires allient bon sens à un brin de fatalisme résigné. Très vite ils s’envoient des piques et bougeant ensemble comme dans un ballet, ils sont rigolos. «… de Dieu ! » explose une jeune femme fixant le cercueil invisible : « Elle a bougé ! » L’instant d’après le long rideau sur sa tringle en demi-cercle qui est une des nombreuses astuces de la scénographie pivote et «Elle» , Adèle, est là. Jeune femme lumineuse au large front carré d’obstinée dans sa robe sans mode elle se présente : « je m’appelle Adèle, veuve Lanternet » . « Lanternet avec un " t " insiste-t-elle pour éclairer la nôtre, de lanterne. Notez que les mots de Jacques Hadjaje sont souvent à tiroir. Folâtres, ils riment comme par hasard, poétiquement ou avec dérision. Adèle a plus de cent ans « … après j’ai arrêté de compter ». Si elle est bel et bien là, nous autres nous sommes en plein rêve, ne sachant plus si ce qui se passe sur scène n’est pas simplement fantasmé. Le photographe de groupe, genre mariages et autres célébrations, arrivera-t-il enfin à fixer sur sa pellicule ceux qu’il est censé immortaliser? Adèle et ses copines de jeunesse, deux des comédiennes sans leurs costumes de deuil, se mettent à remonter ensemble le cours du temps. Piano, bandonéon et accordéon, deux de leurs camarades ponctuent ou accompagnent le récit. Dans la France profonde d’autrefois ces gamines découvrent les ébats d’un taureau et de ses partenaires. L’amour!… Au départ Adèle, gourmande, avait avoué…est-ce ingénument ? « j’ai fait l’amour partout ». C’est parti, on a droit à la saga de son premier mariage, de son premier veuvage, de son mariage suivant, de voyages de noce la menant de Valparaiso à l’Annapurna. Zigzaguant à travers temps et espace avec petits freinages et marches arrière, on survole deux guerres mondiales. Pour tout ce qu’elle fait Adèle a ses raisons, commentent les autres avec respect et admiration pour cette sacrée bonne femme. Forcément, la première est d’aimer sa famille et surtout ceux qu’elle a mis au monde. Des personnages d’un exotisme réjouissant semblent sortis d’une revue de cabaret, et sur scène ça tourbillonne et s’emballe. A la toute fin Adèle restera seule dans la pénombre, séquence émotion et tendresse : la toute petite Leïla vient dire à sa Mémé qu’elle veut l’entendre raconter, une fois encore. Sur un rythme décoiffant le texte, spirituel, met dans le mille à chaque seconde. Mieux qu’une simple troupe, les comédiens de la Compagnie des Camerluches, généreux et tout en nuances, donnent plus l’impression de constituer une famille qu’une bande de copains. La salle, remuée, pleure de rire. Entendu à la sortie : « c’est un spectacle qui va cartonner. »
Le Lucernaire, du mardi au samedi à 21h30, dimanche à 15h. Réservations : 01 45 44 57 34