01 septembre 2007

Aux deux colombes, de Sacha Guitry

Il s’agit bien de roucoulade, mais surtout pas de racolade vaudevillesque: Guitry était aux antipodes de tout ce qui est facile, énorme, donc pire que médiocre. La justification du titre ne se fera qu’à l’extrême fin. Donc, Angèle, domestique stylée, est à son poste et Monsieur au téléphone. Une fameuse surprise l’y attend: son interlocutrice est la dame qu’il a aimée au point de l’épouser, vingt-sept ans auparavant, mais qui a disparu cinq ans plus tard sans laisser de traces ni d’adresses. La croyant morte, (Elle : « Tu m’as pleurée ? » Lui : « Tu veux rire ! ») le monsieur,avocat de son état et abonné aux antiquaires, au karma de collectionneur, s’est remarié avec sa sœur. L’ancienne rappliquant va tomber dans les bras de Madame Numéro deux, et quant à la future et supposée… espérée ou probable Numéro trois, elle fera une apparition plutôt fracassante à un moment opportun quoiqu’inopportun. Guitry disait : « Les femmes ? je suis contre, tout contre ». La pièce est donc l’occasion d’un joli règlement de ‘contres’. Elle est guitrissime, l’intrigue n’ayant pas pour but d’inquiéter le public quant au sort de la planète. Elle ne stigmatise pas non plus une société ignorante de sa petite déliquescence. Mais sous couleur de parler d’amour et de fidélité, éventuellement de bonheur, Guitry dénonce les idées dans le vent. Notamment la revendication de ces dames qui veulent «vivre leur vie», comme l’affirme l’une des Marie-quelquechose laquelle, visiblement , a une coupe de champagne par le travers. Pas vraiment cynique mais plus qu’impertinent, ce spectacle est cochetissime. Sortant du théâtre, on n’imagine pas que quelqu’un d’autre que Jean-Laurent puisse incarner le philogyne avant tout amoureux de la langue qui l’a langé, devenue cet outil de travail qu’il manie avec véhémence et une astuce prodigieuse, en amoureux de la scène, dont Shakespeare dit qu’elle copie le monde en le résumant. Un salon archi-encombré de meubles d’époque conditionne la mise en scène; pas question de gesticuler ni d’arpenter indûment le plateau, on est entre gens de qualité et de goût. Musique de chambre (Jean-Laurent est plus qu’un fin connaisseur en la matière), tout serait fluide si les partenaires qu’il a choisies parmi ses comédiennes fétiches, de spectaculaires ne devenaient carrément volcaniques. Mais on a l’impression qu’il adore ça, et que lorsque ‘ça’ parle sans écouter l’autre, il jubile, quitte la seconde d’après à être lui-même et de nouveau à l’emporte-pièce. Comme si la pièce n’était qu’une gigantesque « impro » mise à sa disposition par cet autre monstre sacré qu’était Monsieur Guitry. Cette saison dans ce même théâtre de la Pépinière, Jean-Laurent Cochet reprend ses délectables « master-class ». Aimerait-il qu’on rappelle qu’il a formé un nombre considérable de comédiens, dont Gérard Depardieu, mais aussi Fabrice Luchini ? Voilà qui est fait : merci notre bon maître.
Pépinière Opéra, du mardi au samedi à 21 h, samedi à 18h. Réservations : 01 42 61 44 16