12 septembre 2007

Dans l'ombre, de Susana Lastreto Prieto

Mise en scène d'Agathe Alexis
Ambitieuse et dérangeante, cette pièce puissante est faite de confidences d’âmes blessées. Les personnages sont travaillés par une douleur ancienne qu’ils aimeraient après coup décréter dérisoire, puisqu’ils lui ont survécu. On est dans l’Argentine des généraux et des répressions sanglantes qu’on sait. Pourtant au départ il y avait ce rêve d’un utopiste épris d’idéal et de justice radicale, pourfendeur d’inégalités, bref cet adolescent que nous avons tous probablement été, à des degrés ou des paroxysmes divers, ce « moi qui luttais pour l’homme nouveau ». De là est né probablement le sentiment de culpabilité responsable des déchirements obsessionnels qui font la trame de cette pièce. Deux hommes évoquent la camarade à laquelle ils s’étaient liés par un pacte conclu au lycée : on se retrouve en l’an 2000. Que sont-ils devenus entre temps? L’un des deux messieurs en costume trois-pièces intégralement blanc est ce médecin dont le régime douteux auquel il a adhéré a fait un ambassadeur; l’autre, également en blanc, est une sorte d’histrion, hâbleur et baffreur qui se raconte à tort et à travers. Il s’est exilé « dans la plus grande démocratie du monde » pour y prospérer. Verres de champagne aidant, il dit sa rage croissante à l’encontre de son ex-rival en amour. Et Elle, leur ex-muse énigmatique, s’allonge sur une table quasiment d’opération. Morte-vivante, a-t-elle été éliminée après avoir été torturée parce que trop engagée dans sa révolution-à-elle ? ou au contraire n’a-t-elle été qu’une victime de convoitises entrecroisées ? On navigue entre rêve, cauchemar et une réalité matérialisée à l’aide d’un repas, apparemment goûteux, servi à ces messieurs en blanc par un majordome stylé mais qui , au lever du rideau , avait traversé la scène torse nu et dansant. La musique de fond est aussi discrète qu’insistante ; c’est d’abord un air chanté par une déesse du jazz naissant, ce sont ensuite des notes inlassablement répétées au piano qui finissent par alléger la douleur lancinante dans laquelle tout baigne. La scénographie et la mise en scène d’Agathe Alexis sont ponctuelles, ingénieuses et parfaitement étranges. Et les comédiens, plus encore que généreux, sont vrais. Ce sont Michel Ouimet : l’homme qui traque le dessous des choses , François Frapier: l’homme ressuscité, Jaime Azulay : le majordome et Marie Delmares: la femme disparue.
L’Atalante, lundi, mercredi, jeudi, vendredi à 19h30, samedi à 18h, dimanche à 17 h. Réservations : 01 46 06 11 90