18 septembre 2007

Nékrassov, de Jean-Paul Sartre

Mise en scène de Jean-Paul Tribout
Un couple de clodos beckettiens établi sur ses berges voit un homme plonger dans la Seine. Non interventionnistes, ils haussent les épaules puis, se ravisant, lui lancent une corde…pour se faire insulter par le beau jeune homme qu’ils repêchent. Celui-ci leur reproche de lui avoir volé sa mort et, en bon existentialiste, déclare que chacun a le droit de décider de sa vie. Les flics cependant alertés par les deux clochards ont vite identifié le rescapé qui a déjà pris la tangente. Ce n’est autre que ce Georges de Valéra, énorme escroc et gentleman insaisissable du style Arsène Lupin . Mystificateur né, mais sans dimension quichottesque il ne défend aucun opprimé se bornant à fignoler sa légende. Mettre la police sur les dents, convoquer et jouer des medias du moment, tel est tout son programme. A l’acte deux Valéra réapparaît en Nekrassov, ministre soviétique du genre électron libre, dont le Kremlin vient de perdre la trace, et par conséquent qualifie de traître ayant filé à l’ouest. Par qui ces nouvelles ont-elles été relayées ? Sartre vient de nous immerger dans l’univers de la presse de l’époque avec laquelle il fricotait, comme on sait. Commence pour les ‘journaleux’ une double course-poursuite vertigineuse: sus à Varga, sus à Nékrassov. La mise en scène burlesque de Jean-Paul Tribout fait vite tout pétarader. On est en plein ‘rom-pol’ jusqu’à en oublier que dans le contexte de la guerre froide, diplomates, gens ‘ bien informés ‘, espions et transfuges racontaient tout et son contraire sur ce qui se passait en URSS . Sur fond de terreur panique légitimée par la guerre récente, tous se vantaient d’en savoir plus que leurs voisins. D’où infos-intox et désinformation en boucle. Les patrons des journaux de tous bords, ceux à gros tirages surtout, voyaient leur déontologie ( mais étaient-ils déjà à même d’en garder la moitié d’une?) mise à l’épreuve. Sartre s’en amusait ou en ricanait, tout en pourfendant officiellement droite et réacs. Le voilà qui règle des comptes tous azimuts. Mais ses commentaires, aphorismes ou déclarations de principe soi-disant percutantes se révèlent être des sophismes à la limite du loufoque, quoique entrelardés de vérités ambiguës ou sournoises. Pause au rayon idéologie et, Dieu merci, place au théâtre! Il est ici synonyme de truculence, de jubilation, d’énormes facéties sur des rythmes endiablés. Dans des décors astucieux et une scénographie réaliste mais digne d’une BD, des comédiens, tous rares, servent à ravir ce canular, faisant tout rimer avec grand art . On est heureux que le Théâtre 14 renoue avec tant de fantaisie et de dérision , grâce à une pièce catharsistique . Sartre n’est sans doute pas un bienfaiteur de l’humanité, mais Jean-Paul Tribout, lui, en est quasiment un. Le reste n’ est que littérature.
Théâtre 14, mardi, mercredi, vendredi et samedi à 20h30, jeudi à 19h, matinée samedi à 16h. Réservations : 01 45 45 0 77