19 octobre 2007

La Joconde a mal aux dents, de Pierre Astrié

Mise en scène de l’auteur.

Jouant le spectateur très en retard il pousse la porte de la salle, se dirige vers la scène, y monte, s’allonge pieds contre la toile du fond, tête vers les spectateurs ; on l’entend dire d’une voix ensommeillée : « laissez-moi me réveiller…arrêtez de crier… on était bourré ». Il va ainsi raconter sa journée heure par heure, parfois minute après minute, jusqu'à la nuit. « Il » c’est Paul Lemeur, vendeur dans une grande librairie, régulièrement aux prises avec des clients à orienter, mais surtout préoccupé par une fuite d’eau chez lui dont il se résigne à envisager qu’elle ne sera certainement pas réparée en son absence par le plombier habituel, pour cause de coup dans le nez rituel. Et ce, malgré l’entremise et la vigilance de l’excellente madame Roméro, concierge. Parallèlement il est l’écrivain au Panthéon littéraire ne comportant que des auteurs mythiques disparus dans les seventies et qui peine à mettre sur pied l’épisode central d’un roman psychologisant et historique. Les héros en sont Lisa, épouse de Jocundo et maîtresse d’Ettore, sous le regard de Léonardo. Par ailleurs, séparé de sa femme dont il a une fille Faustine, il en pince pour une Monna, bien vivante celle-là, censée être aux sports d’hivers avec son rival, époux cocu. Moyennant quoi Paul Lemeur est en permanence à l’écoute de sa radio, à l’affût de faits divers sidérants. Les aspects tricotés de sa personnalité sont du genre : « une maille à l’endroit une maille à l’envers, tiens il y en a une qui a sauté ». Vous seriez en droit de dire : « Stop, mettez ça là on va le trier ». Or il ne trie surtout pas, il élimine au fur et à mesure. Le voilà qui parle de lui-même à la troisième personne et se laisse aller a des minces accès de lyrisme, évoque son copain Omar qui lui a prêté un flingue avec lequel il irait bien trouver monsieur Monna, s’il ne crevait pas de trouille à l’idée de l’intervention de la police et de ses bavures. Parano, lui, ou seulement un brin maso ? Il « a imaginé le pire » une fois de plus. Culpabilisant, se laissera-t-il aller à de quelconques pulsions ? Mais il y a Faustine qu’il doit retrouver à l’heure du dîner… A propos aime-t-elle encore les rouleaux de printemps ? Moment de tendresse désemparée. Mais ça le reprend : qu’est ce qu’il faut faire maintenant, tout à l’heure, demain ? 16h10, la journée de travail est terminée : « j’ai froid, je souffre », ça lui a échappé. Temps de rentrer…Faustine dort déjà. Il se laissera prendre par la nuit, son refuge. Les lumières ont baissées, une seule le cerne ; l’affaire en restera là pour le moment. Paul Astrié, l’auteur, signe une mise en scène qui en est à peine une, tellement elle est anti-démonstrative, sans exubérance ; les déplacements se font au compte-goutte, la gestuelle est plus que maîtrisée. François Machery, grave, perplexe sans jamais sourire, nous livre ce qui pourrait être le texte d’une pièce conçue pour la radio. Il maintient une tension plus efficace que celle engendrée par un suspens ordinaire. Il habite impeccablement l’homme sous pression réduit à une cervelle en effervescence qui héberge ceux qui lui font prendre conscience qu’il n’est pas uniquement le produit de sa propre imagination. Tout le long de ce spectacle exigeant, sa prestation est étonnante.
La Manufacture des Abbesses, lundi, mardi, mercredi à 19h. Réservations : 01 42 33 42 03