14 novembre 2007

Montaigne et le commerce conjugal, de Robert Poudérou

Depuis sa création en 1993, cette pièce s’est intitulée successivement Parce que c’était lui, parce que c’était moi, puis Dieu que la femme me reste obscure, et plus récemment Montaigne tout court. Elle a été jouée par neuf compagnies professionnelles… plus une, nous confie l’auteur que le succès qu’elle ne finit pas de rencontrer rend un peu perplexe. Benoît Marbot qui la programme à Neuilly respecte inifiniment un texte qui a de la hauteur et dont l’auteur n’avait peut-être pas mesuré toute la portée à l’époque où il s'imposait à lui : un écrivain peut donc utiliser, à son insu, des mots qu’il croit avoir amadoués, cependant qu’ils l’ont précédé ou même qu'ils l'inventent et le réinventent en permanence, mais ceci est un autre histoire. Au seuil de la soixantaine, Montaigne qui se sait très atteint par la gravelle mais fait front contre la maladie avec panache, ressasse ses certitudes qui côtoient, nourrissent et confortent ses doutes. Françoise son épouse vient lui demander quelles sont la vraie portée et la signification de ces Essais qu’elle a découverts tardivement : une part de la jeunesse de son époux ayant été occultée par l’ amitié sans bornes qu’il a voué à cet incomparable ami et poète, ce La Boétie dont il ne s’est jamais vraiment consolé de la mort. Mais elle, conjointe d’un homme de lettres remarquable et admiré, est d’abord et avant tout Françoise, femme étonnamment lucide mais tendre. A-t-elle vraiment compté pour lui en tant qu’épouse - voyez les mariages de convenance à l’époque - ou mère d’enfants dont si peu ont survécu, ou encore, dans un autre contexte, compagne genre aide de camp? Elle le lui demande une première et dernière fois. Cependant qu’apparaît sur scène la charmante Marie de Gournay, 'fille d’alliance' de l’écrivain, sa moitié de rêve, compagne qui ne le sera jamais que dans un imaginaire troublant, nullement incestueux. Jeune femme passionnée de littérature elle aurait rêvé d’être plus encore qu’une simple admiratrice et confidente de celui qu’elle considère comme son maître. Une relation ‘aboutie’, selon elle si jeune et si impatiente, leur aurait permis à tous deux de vivre plus intensément. La pièce n’a rien à voir avec un quelconque sordide règlement de comptes entre époux ni avec l’autopsie d’un mariage bancal : l’auteur transcende tout cela grâce à la langue imagée, exploratoire et gouleyante de l’époque. Les comédiens, parfaitement dirigés, se l’approprient comme s’ils l’inventaient. Que dire des épisodes où Montaigne et Françoise se laissent aller à des gestes d’une tendresse involontaire, de la danse genre ‘de cour’ qui leur fait remonter un temps qu’ils ont aimé ensemble ? Marie et Françoise s’assoient alternativement dans le fauteuil de Montaigne, là où a travaillé cet esprit singulier qui leur revient à l’une et à l’autre comme en héritage. Les costumes réalisés dans des étoffes somptueuses par Cécile Flamand , corsets et tournures pour les dames, fraises pour Montaigne et son épouse donnent aux comédiens maintien, historicité, authenticité. Laurent Benoît est Montaigne, gentilhomme interloqué qui tient forcément tout à bout de bras. Rosa Ruiz, coiffe austère enserrant son visage aux pommettes accrocheuses est cette Françoise incisive d’abord, déstabilisée parfois, mais tellement humaine. Sabrina Bus est Marie de Gournay, petite dame fraîche qui, pragmatique, tirera toutes sortes de conclusions d’une aventure destinée à prolonger son existence et, qui sait, redonner du sens à la nôtre. Parce que telle est bien la dimension du spectacle.
Théâtre du Petit Parmentier, Neuilly-sur-Seine, du mercredi au samedi à 20h30. Réservations : 01 46 24 03 83