07 décembre 2007

Road to Mecca, d'Athol Fugard

Mise en scène:Habib Naghmouchin
La pièce débute dans la pénombre et se déroulera quasiment en l’absence de lumière, mais des bougies seront allumées l’une après l’autre jusqu’à ce qu’on ne puisse plus les compter à la toute fin. Une petite table ronde avec deux chaises de part et d’autre, une troisième au milieu de la salle ; une échelle figure un escalier menant à un étage incertain. Au fond, une toile masque à peine ce qui pourrait être la cuisine de la petite maison où vit Helen femme charmante et sans âge en robe rouge surannée. Une jeune femme énergique à l’allure sportive fait irruption, visiblement fatiguée et énervée. Elle a fait mille kilomètres dans le bush sud-africain pour rendre visite à sa vieille amie, mais pourquoi, au juste, fallait-il qu’elle organise à la hâte un tel voyage ? Retrouvailles avec papotages, les révélations nous sont soigneusement dosées. Cela se passe dans le monde rétréci de ces Afrikaners qui « cachent leurs sentiments » dans un village où le pasteur, confident de ses paroissiens, se prend pour un conciliateur, un fédérateur indispensable. Alors que la pièce semble marcher sur la pointe des pieds, se posent des questions de plus en plus troublantes. Que penser de vérités qu’on fait semblant de découvrir ou qu’on découvre non pas quand on les dit à d’autres mais plutôt quand on les énonce en leur présence ? Chacun des personnages aide l’autre à se reconnaître. Entre regrets, remords et confessions, petit à petit ils en arrivent à poser les vraies questions : l’amour ? oui, mais s’il n’est pas étayé par la confiance ? La foi ? oui, mais si elle était momentanément aux abonnés absents ? l’art, oui, s’il peut prendre leur relais. « On se croirait dans une pièce de Tchekhov» est une réplique symptomatique : On peut penser que l’auteur de la Cerisaie parti soigner des indigents à l’autre bout de la Russie peut-être pour y découvrir une spiritualité différente de la sienne, en fut comme éclairé. A l’automne de sa vie Helen, veuve, s’est mise à sculpter dans son jardin des animaux décrétés monstrueux par ses voisins offusqués. Des rois mages et leurs chameaux marchent non pas vers Bethléem, mais vers une Mecque qu’elle imagine peuplée de palais illuminés… elle qui ne s’éclaire qu’à la bougie ! Elsa sort à peine d’un désastre sentimental. Le pasteur ne se remet toujours pas de la disparition de sa femme, il y a des années pourtant. La mort les fascine et les hante plus qu’ils ne veulent se l’avouer. Comment alors, dépassant leurs souvenirs, pourraient-ils envisager un avenir ? La mise en scène minimaliste est d’abord musicale, c’est une partition à trois voix : celle infiniment mélodieuse, toute en nuances d’Helen (Geneviève Mnich), celle sourde et parfois monocorde du pasteur Marius (Eric Prigent) et celle vibrante d’Elsa (Cécile Lehn). Leurs échanges sont entrecoupés par des exclamations, des interpellations, des cris d’exaspération ou de douleur. Vers la fin, les face-à-face silencieux des personnages soudain figés laissent présager le dénouement. Il marque la fin de quiproquos graves. Une certaine harmonie restaurée, la lumière peut revenir. Cette pièce intimiste mais dérangeante surprend aussi par son écriture qui inclue des échappées poétiques. Habib Naghmouchin et ses comédiens la servent étonnement.
Théâtre de la Boutonnière, du mardi au samedi à 20h30. Réservations : 01 48 05 97 23