28 janvier 2007

Esquisses viennoises, de Peter Altenberg

Une musique convie à se rassembler, comme à se recueillir. Côté jardin un banc, de ceux sans accoudoirs qui vous attendent dans des parcs immémoriaux. A la cour une chaise de jardin traditionnellement provisoire. Le comédien est debout, en costume de conférencier qui refuserait les cravates. Il parle d’un homme, de fillettes, d’un poisson, de ballons, d’un paysage avec des montagnes, d’un lac avec des vagues et même trente-huit cygnes.
Il est à la fois les petites filles, leur mère, le passant qui les regarde. Il prend des notes avec ravissement : tout ce qui fige le temps dans l’instant est pour lui essentiel. Il est devenu ce maestro actionnant une lanterne magique dont le vrai et le seul sortilège est sa voix. Dans des froissements de soie ou de taffetas des mains de jeunes filles… « un baiser sur votre joue… non, sur votre bouche ? non, sur le bas de votre robe ? » . Une certaine Bernardine dont on ne sait que penser est devenue essentielle, on la rencontre au détour de tant de récits… « et le type de l’autre jour? ». Des jeunes filles, leurs parents, des soldats de plomb, Anita et Albert, des passants encore. Le manège tourne, une valse précieuse l’escorte un temps, puis une autre, mais le fonctionnement du monde n’est pas remis en question. Un petit théâtre s’est mis en place qui existe grâce à la voix du comédien. Elle est multiple avec un vibrato et des sonorités graves qui entament. Lui est imperturbable, le regard candide ou amusé, ou bien ni l’un ni l’autre, ou les deux à la fois. On passe de gouffres de perplexité à des abimes de plaisir. L’homme est habité, presque impassible, il fait quelques pirouettes, chantonne, sifflote, il pourrait être un ventriloque. Sa voix caresse les phrases, les dompte, les menant où elles n’osent pas aller, les suspend, répond aux demandes qu’elles n’ont pas encore formulées. On se dit que jamais un titre n’a aussi parfaitement correspondu à un spectacle, que jamais le mot ‘esquisses’n’a semblé aussi exquis. Le comédien est devenu l’alter ego de ce Peter Altenberg funambulesque qui avait intitulé « Comme je le vois » son premier recueil dont sont tirés ses textes. Il parle de sa mère, recense ceux qu’il vient de convoquer, ferme les yeux. Une musique encore… « l’enregistrement est ancien » quelque chose en si bémol de Chopin ou alors du Schubert ?…« mes cheveux sont blancs, j’ai six ans ». Claude Aufaure s’incline, s’en va . On cligne des yeux, ça n’est pas vrai, il ne peut pas… on avait oublié qu’il y a des heures auxquelles toutes sortes de parcs sont tenus de fermer.
Le Lucernaire, du mardi au samedi à 20h, dimanche à 15h. Réservations : 01 45 44 57 34

Le barbecue, d'Alexandra Demoy et Jocelyn Messina

Ça démarre comme on s’y attendrait, vu le menu : faites comme chez vous quand vous êtes en week-end dans la maison normande et paumée des parents devenu le lieu sympa ou leurs deux filles Marianne et Nina peuvent amener en week-end leurs jules respectifs, pendant qu’eux-mêmes gardent les enfants de l’aînée. On a invité Audrey (Alexandra Deloy) la copine de toujours, superbe créature l’air un tantinet désabusé, qui est censée y rejoindra Igor (Jocelyn Messina) son chéri, retour des States. On est tous du même monde, qui photographe travaillant pour une agence de presse, qui comédien, etc… Donc Marianne (Martine Boutin), maîtresse de maison par intérim, est responsable de la bonne marche de la petite troupe et de l’ambiance, même si on sait d’expérience que ça exigerait de sa part diplomatie et colossale bonne humeur. Cette grande gueule à l’énergie débordante, n’est pas de tout repos. Elle a des idées bien arrêtées sur les comportements à exiger de ses hôtes. Son compagnon, Richard (Frédéric Deplanque), apparemment bonne pâte est obnubilé par son propre début de carrière d’écrivain voué aux best sellers nécessaires à l’entretien d’une famille légèrement recomposée. Classique mais cool. Nina (Sophie Salva), sœur de Marianne, affligée d’un complexe de loser en amour, qui décourage par ce qu’elle est peut-être elle-même découragée, a débarqué flanquée de Michel (Arnaud de Furst) : autre grande gueule irrépressible, jovial, désinvolte, il est du genre donneur de conseils à trois balles fichant son nez partout . Mais gratifié d’un bon sens monumental, il se révèle "plus convivial tu meurs"… normal, il est barman. Ultra-performant par ailleurs, il se vante d’avoir de quoi rendre dingue les nanas. D’emblée il ne plait pas à Marianne, qui lui interdit de fumer, de mettre sa musique, etc. Ça serait déjà mal parti si le ténébreux Igor qui vient de tourner un film avec Tom Cruise, et son Audrey ne se faisaient pas la gueule depuis qu’ils se sont retrouvés. Et c’est là le coup de génie de Richard : en panne d’inspiration pour son bouquin en cours il parie qu’ils se sépareront pour de bon pendant le week-end, Marianne soutenant qu’au contraire ça repartira comme jamais. On ne vous dira pas les enjeux du pari, ni qui gagnera, ni encore à quel prix. L’intrigue est plus qu’astucieusement menée, les six camarades jouant parfaitement des situations dont les rebondissements sont liés aux découvertes que l’on fait sur les personnalités de chacun. Rien à voir avec des déballages nauséabonds ou des réglements de comptes à grand renfort de cadavres métaphoriques dans des placards. Les comédiens s’identifient à leurs personnages avec bonne humeur, talent et astuce et jouent tout en force et en finesse. Ils font de ces 90 minutes un spectacle tonique n’ayant rien de commun avec certaines récentes productions affligeantes d’auteurs branchés qui s’y croient.
Théâtre Darius Milhaud, à 21h le jeudi, jusqu’au 26 avril. Réservations : 01 42 01 92 26

27 janvier 2007

La Femme coquelicot, de Noëlle Chatelet

A 70 ans Marthe est veuve, mère et grand-mère «comblée». Elle vit seule, se porte plutôt bien malgré une hanche fragile. Aux Trois Canons où elle a ses habitudes, comprenez une verveine l’après-midi , elle a remarqué un homme lègèrement plus âgé qui s’attable aux mêmes heures qu’elle. Ce Félix l’aborde le jour où une explosion ayant endommagé leur brasserie , il admet pudiquement avoir craint qu’il ne lui soit arrivé malheur. Et elle qui mourait de peur que l’inverse se soit produit ! De conversations en petits portos, soirée à l’Opéra ou séances de pose pour qu’il fasse son portrait, se noue une relation qui les amènera à un rapprochement des esprits, des sensibilités, jusqu’à ce que les corps « se joignent ». Résumer la pièce, adaptée du roman de Noëlle Chatelet, à une simple histoire touchante d’amours satistiquement vérifiables entre seniors, serait passer à côté de la démarche de l’auteur, de l’adaptateur-metteur en scène et de la comédienne. Cela équivaudrait même à un massacre. Face à nous dans sa robe noire à la jupe ample, la femme primesautière, claire, légère, nous fait part des émois que ne cesse de lui causer sa fréquentation de Félix. Pour elle le temps n’a plus le même contenu, elle revoit sa vie passée comme dans un brouillard dérisoire. Elle s’était préparée sans le savoir à ce qu’elle ose tout juste nommer l’amour et zappe plus de cinquante ans de son existence, redevenant la jeune fille à qui son père reprochait d’être romanesque. Elle portait alors un corsage couleur coquelicot comme cette femme dans la rue à laquelle, ébahie, elle sourit et qui lui rend son sourire. Peu importe la solitude qu’elle a vécue auprès de feu son mari. « Maussade, bilieux, tatillon, pointilleux, incolore, plein de principes et de morgue, mais surtout incompétent », la liste de tout ce que n’a pas su ou voulu faire cet Edmond fait presque sourire Thérèse Roussel, lumineuse Marthe. Elle se débarasse de ses escarpins, s’asseoit ou s’allonge à demi sur une table genre billard dans de jolies postures et évoque Félix l’homme aux mille cache-col. Artiste, esthète, cet initiateur a fait que « le film en couleur de sa vie » commence. Dénudant le haut de son corps qu’elle sent transfiguré, elle laisse glisser à terre sa robe noire, la repousse du pied, se coule dans la rouge et lentement se met à danser. C’est tout . Aucune amertume ni esprit revanchard, Marthe n’est pas une suffragette. Pas un moment elle ne dit en vouloir à qui que ce soit d’avoir vécu dans un monde aux horizons rétrécis où les parents d’une fille confiante et obéissante lui imposérent un fiancé. Elle est née romanesque et fleur-bleue, comme d’autres naîtraient myopes. A la tendresse de Noëlle Chatelet pour son héroïne,Yann le Gouic de Kervéno, l’adaptateur, joint la sienne qui est devenue de l’adoration. Il a sorti la Marthe du roman, de son emballage de descriptions pourtant fines et pleines d’humour, l’a débarassée de ses cortèges de responsabilités passées ou de souvenirs qui ne prouvent plus rien .Au vestiaire les comparses, concierge, serveur, petits-enfants charmants, famille trop présente ! Il la rend à elle-même et nous l’offre. Thérèse Roussel est ici tout bonnement admirable.
Théâtre Mouffetard, jeudi, vendredi, samedi à 19h. Réservations : 01 43 31 11 99

26 janvier 2007

Georges Dandin, de Molière

Le mariage de Georges Dandin, paysan cossu, avec Angélique de Sottenville a été arrangé par les parents de la demoiselle en grande nécessité de redorer leur blason. Constatant qu’il est peut-être déjà cocufié par le jeune Clitandre, leur gendre aussi dépité que désemparé s’en ouvre à eux, espérant qu’ils feront cesser l’inconduite de leur fille. L’intrigue comportant déjà des aspects peu vraisemblables servait de prétexte à une explication qui ne devait en aucun cas tourner à l’avantage de ce balourd de parvenu. Telle était la convention applicable à une comédie de cour flagorneuse ou irrévencieuse. Marcel Maréchal est le mari floué à plus d’un titre, mais pourquoi ce bateleur a-t-il voulu incarner un personnage à deux doigts de déposer son bilan et de tirer sa révérence? Même si les adresses au public où il est censé faire une ébauche de mea culpa laissent présager un geste fatal . Il semble se repasser le film de sa déconfiture pour se persuader que le personnage sur l’écran lui ressemblant comme un clône n’est qu’un usurpateur, et qu’il suffira d’actionner la télécommande pour faire cesser le cauchemar. Un Dandin qui se fait embobiner de la sorte n’est-ce pas un contre-emploi pour celui qui, ultra-finassier et archi-retors, se démène, minaude, ricane, glousse, marmouille, nous gratifiant de numéros hilarants. L’instant d’après il fait mine de tomber le masque et joue au désabusé lucide, cruel, fataliste et métaphysique. Ça grince, ça coince. Comment s’étonner alors qu’Angélique (Flore Grimaud) et son amant nous chantent un petit air strident. Dans l’improbable mais astucieuse transposition qui situe l’action autour des années trente, la jeune génération a court-circuité les préalables amoureux. Sur cette plage où tout est censé se passer, personne n’a envie de se livrer au farniente ; au bord de la Manche il fait frisquet, et puis on est là pour parader sur les fameuses planches. Clitandre (Mathias Maréchal) mi-dadais mi-dandy, et Angélique icône pour magazines portraiturant des femmes de décision, paraîssent dans des tenues de bain pudiques mais sophistiquées. Le reste des costumes se conjugue dans des tonalités sans éxubérance. Les voix sont sèches, pointues. Monsieur de Sottenville (Michel Demiautte) est un vieux militaire dont la carrière se serait déroulée aux colonies. Il porte une tenue ad-hoc avec culotte de cheval et suggestion de guêtres. Sa femme (jouée par Jacques Angéniol) est une dégingandée lugubre. Aux épisodes carnavalesques et colorés et aux ballets et roucoulades, succèdent grimaces et pitreries. Le beau-père régurgite, la belle-mère vacille et, hébétée, dansotte sa bottine à la main. Les serviteurs et entremetteurs sont gouailleurs, insolents, déplaisants. Claudine la soubrette a une voix cassante. Les femmes font la révérence et s’adressent au public moins pour le mettre dans le coup que pour montrer que Dandin n’est plus un interlocuteur valable. Deauville est ramené à un écran vide, la cabine de déshabillage, lieu de la transgression, se déploie habilement pour devenir la demeure dont Dandin nous dit « Ma maison m’est effroyable maintenant ». Au final on a souri, ri et aimé l’emballage, mais on est obligé de convenir que Marcel (nous) fait ici du Maréchal. On ne lui en veut même pas, cela fait si longtemps qu’on l’aime.
Théâtre 14, mardi, mercredi, vendredi à 20h30, jeudi à 19h, samedi à 16h et 20h30. Réservations : 0145 45 49 77

24 janvier 2007

Il était une fois un sous-lieutenant, de Mario de Carvalho

Les ultimes démêlés du Portugal avec ses colonies africaines sont le sujet du Cul de Judas, cette pièce excellemment adaptée du roman d’Antonio Lobo Antunes par François Duval qui l’a jouée cette saison de façon tout à fait étonnante. Mario de Carvalho est l’exact contemporain de son compatriote Antunes et cette autre pièce au propos complémentaire est tirée d’une de ses fameuses nouvelles. Elle rend admirablement l’écoeurement devant ce qui relève, selon eux, de la barbarie et de l’absurdité, éprouvé par des jeunes gens souvent enbringués de force dans l’armée parce qu’idéalistes, rebelles ou militants opposés à la politique de Salazar. Ce récit implacable est également exemplaire et sa trame simple ménage un vrai suspense. Il met en scène des personnages cernés et définis autant qu’emblématiques. Un sous-lieutenant libérable accomplit sa dernière mission ; il rêve de couchers de soleil à Lisbonne et aussi d’une certaine Wanda, peut-être immatérielle. Son guide local a beau être ingénieux et de bonne composition, il reste sceptique quant aux mœurs et aux priorités que ses maîtres métropolains lui imposent. Un médecin militaire carburant au whisky tente d’y dissoudre ses crises de conscience et sert son pays avec infiniment plus de réticences que le sous-lieutenant. Le supérieur de ce dernier, capitaine stéréotypé, caricatural, débite à en donner la nausée les principes dont il est pétri et que l’armée lui a inculqués. Coq dressé sur ses ergots, arrogant et prétentieux il se révéle abject quand le sous-lieutenant ayant posé le pied sur une mine est contraint de ne plus bouger en attendant une équipe de démineurs ; il en profite pour l’agonir de cruelles remontrances. Des proçès d’intentions qui ne peuvent que culpabiliser et fragiliser son subalterne et lui ôter les forces dont il a besoin pour ne pas causer l’explosion qui le guette. Une fin atroce prouve que le médecin avait vu juste en soupçonnant le capitaine de machiavélisme. Le découpage de la nouvelle, composite et séduisante respecte scrupuleusement le récit. Tout tourne très vite autour du personnage central réduit à l’immobilité d’un supplicié cloué à sa croix. Mais le parti pris de mise en scène consistant à faire figurer sur le plateau des personnages qui n’ont pas grand-chose à y faire déroute quelque peu. Obliger le médecin à subir les tirades du capitaine pontifiant, tandis que l’Africain «meuble» en jouant sans trop de conviction d’un instrument de chez lui, nous fait regretter que Jacqueline Ordas qui signe la mise en scène, n’ait pas opté pour un rythme plus nerveux, un découpage en plans plus courts. Cela aurait évité à la rhétorique et au propos sous-jascent de l’auteur de devenir envahissants lorsque le discours prime sur le dialogue. Dans un décor et des lumières d’une extrême économie, Christophe Pinon est un sous-lieutenant plausible. Alain Dzukam se tire bien d’un rôle succulent mais trop souvent muet. Jorge Tomé, le capitaine, est facilement avantageux et odieux. Louis-Basile Samier campe irréprochablement un médécin aussi tourmenté que pitoyable.
Les Déchargeurs, jusqu’au 6 février, lundi à samedi à 20h, réservations : 08 92 70 12 28

23 janvier 2007

Les Pouces du PANDA, de Norbert Aboudarham

Cela commence dans la salle et comme dans les deux précédents spectacles de cette trilogie, il y aura avec le public beaucoup d’« interactivité ». Ne soyez pas dupe ce n’est qu’un clin d’œil, et certainement pas un procédé récupérateur. Le spectacle n’en a nul besoin; tout ce qu’il met en oeuvre est synonyme d’intelligence et d’astuce. Simplement de petites sorcelleries, des gags et tours de passe-passe l’agrémentent et relèvent de l’art délectable du prestidigitateur. Tout ce que dit, suggère, montre ou démontre grâce à eux ou malgré eux Norbert Aboudarham, est digne de ce vrai professeur de bio-physique au bon regard rassurant sous sa crignasse ébouriffante. Il est épris de ses découvertes et nous y convie. L’idée de départ étant que l’étude de l’évolution de l’univers et des espèces animales, homme inclus, envisagée selon des théories plus ou moins contradictoires, est indispensable à quiconque vit sur cette planète. La conscience est le premier bien et le meilleur outil de l’homme et si ce que l’on nomme la création semble relever d’une invention loufoque pour ne pas dire absurde, il faut néanmoins la regarder en face et l’accepter comme un cadeau. Ils sont quatre sur scène; le savant brillant causeur, bienveillant et un tantinent docte alors on ne s’y attend pas, assez cependant pour « re-cadrer » le jeune homme et la jeune fille qui sont ses interlocuteurs. Ils pourraient être ses assistants de laboratoire, ses étudiants en faculté ou de simples figurants, machinistes, accessoiristes, bref des accolytes qu’il s’est adjoints en mégalomane. D’abord ils sont la ré-incarnation de Lucie, notre ancêtre tchadienne et de Toumaï, le premier homme dont le crâne ait été retrouvé. Disjonctant allègrement, affublés de masques et transformés en bêtes préhistoriques ils se livrent à des combats rituels ou effectuent des pirouettes en sorte de ballets farfelus concoctés par l’auteur. Le quatrième larron est le Dalama-laï conférencier-embrigadeur de service; dans sa tenue safranée il affiche un sourire mi-suave mi bon-enfant et débarque à contre-temps pour débiter ses vérités. Son discours labyrinthique contraindra le savant, prostré près du bassin à poissons rouges à rester coi vers la fin. Elle arrive si vite qu’on en reste presque sur sa faim. Mais la fable, farce, parabole ou leçon magistrale, quoiqu’impertinente, a ravi les enfants. Et même si beaucoup de son contenu leur a passé très au-dessus la tête, à voir leur sourire à la sortie du théâtre on est sûr qu’ils s’en souviendront. On en est doublement heureux.
Théâtre Daniel-Sorano, Vincennes jusqu’au 24 février , du mardi au samedi à 20 h45
réservations : 01 43 74 73 74

22 janvier 2007

A la porte, de Vincent Delecroix

Peut-être sollicité par un média dans la perspective d’une interview plutôt amusante, ou alors comme s’il confiait une anecdote à un collègue, l’homme entreprend de rapporter un épisode cocasse de son existence. Ayant reconduit hors de son appartement avec un rien de lassitude ou d’exaspération un étudiant bavard, la porte d’entrée s’est refermée ; il n’a pas la clé sur lui. Posé sur une chaise banale Michel Aumont est cet ex-professeur de philo reconverti dans l’écriture, esthète, peut-être hédoniste, plutôt affable, parfaitement disert, qui relate ou commente. Aussi lucide que caustique il dénonce les stéréotypes, les absurdités du moment et les travers habituels de ses contemporains. Donc, une fois à la porte de chez lui…se décrivant l’instant d’après attablé dans un restaurant, tentant de joindre au téléphone ceux qui possèdent un double de ses clés, il affirme le plus sérieusement du monde avoir été abordé par son père. Mais le cadre de la rencontre date d’un demi-siècle. Le spectateur, en proie à un vague tournis, ne sait plus s’il se trouve devant un affabulateur ou un personnage bon pour l’asile. Tout ce qu’il dit devient de moins en moins plausible, les épisodes confrontés les uns aux autres se contredisent et, comme dans un cauchemar ordinaire, les personnages se métamorphosent à vue. On devine qu’on ne saura rien de lui, à part que ses deux enfants sont morts dans un accident de voiture. La mise à la porte de son logement devient la métaphore de son existence, puis celle de la quête de soi et du questionnement, seules démarches du philosophe. On a peur qu’il se réveille et sorte de cette bulle où il est installé, et on se surprend à éprouver sympathie et compassion pour notre homme. A cela s’ajoute une admiration grandissante pour le comédien devenu insensiblement et si parfaitement l’individu en exil de lui-même. Il semble maîtriser la situation, surmonter ses désagréments, excépté aux moments où il s’apitoie brièvement sur lui-même lorsque ceux à qui il demande de l’aide font la sourde oreille. La fin est évasive et presque surréaliste; mais la jubilation engendrée par cette adaptation judicieuse et brillante d’un roman dense, démontre une fois encore, s’il était nécessaire, qu’une écriture de qualité est un espace théâtral authentique. A condition qu’elle soit limpide, riche et souple, qu’elle comporte un phrasé, qu’elle adopte un rythme correspondant à la hauteur de vue et à l’ampleur du propos. De façon réjouissante Vincent Delecroix maîtrise insolemment une langue nuancée, exploratoire et à plusieurs niveaux. Elle donne le change et dans un premier temps le public saisit uniquement ce que le comédien prétend lui livrer de son aventure rocambolesque puis de son parcours, peut-être imaginé. Au milieu du plateau, au sortir d’un noir, quelques chaises vides apparaissent, une seule suspendue dans le vide semble hésiter à descendre, puis remonte dans les cintres. Dans l’adaptation et la mise en scène épurées et parfaitement efficaces de Marcel Bluwal, Michel Aumont empathique, pathétique, prodigieux de naturel, trouve ici un rôle à sa hauteur, et nous procure une émotion de théâtre rare.
Théâtre de l’Oeuvre, du mardi au samedi à 21 h, samedi à 18h, dimanche à 15h30, réservations : 01 44 53 88 88

20 janvier 2007

Ruy Blas, de Victor Hugo

Tous les ingrédients de la pièce lui conferrant un panache inouï, des générations de potaches ont vibré à sa lecture, les plus chanceux à sa représentation: ils sentaient bien l’auteur épris de ses héros, des amoureux transfigurés par la passion. Que dire de celle, noble donc si peu coupable, d’une reine pour un cœur pur ayant entrepris de remettre de l’ordre dans son royaume. Le roi paralysé par la nostalgie que lui cause la perte de sa première femme, l’a effectivement mené au bord du gouffre. Mais plus encore c’est l’amour fou conçu pour cette même Dona Maria de Neubourg par l’ex-valet Ruy Blas, son rêveur de chevalier servant, qui a ému les adolescents, rêveurs impénitents, Dieu merci. Comment taxer d’arrivisme un domestique qui, croyant servir le patron l’ayant affecté à la protection d’une reine adorée, se fait atrocement pièger à coups de : « Je vous veux faire un destin plus large ». C’est d’ascenseur social qu’il s’agit, dirait-on si l’on n’avait pas peur de transposer. William Mesguich n’a pas reculé devant une entreprise de cet ordre. Tout en rendant parfois désinvolte l’alexandrin mais court-circuitant l’emphase qu’on croit indissociable de la langue du sublime Totor, il nous suggère que celui-ci, trentenaire révéré par la critique, avait peut-être conservé lui aussi un côté archi-facétieux et aurait cautionné son parti pris de faire de sa pièce un mélodrame digne du Boulevard du Crime, un re-make des Enfants du paradis. Après tout Frédérick Lemaître, personnage central du film de Carné, avait été le comédien choisi par Hugo en 1838 pour jouer Ruy Blas et n’était son aîné que de deux ans. Quant à Mary Shelley, mère de Frankenstein, elle n’avait que cinq ans de plus qu’Hugo et on sait combien ces romantiques à la cervelle enfièvrée par les histoires gothiques avaient, en revanche, un sens exacerbé de la dérision. Mélange de tragique bon teint et de burlesque avec pitreries, nez rouges et pantins pour dessin animé, cette mise en scène est débridée. Le mot et la situation étant joués au premier degré, les métaphores se dégonflent comme des baudruches. On navigue de trouvailles en trucs ; les grands d’Espagne sont cagoulés, l’un d’eux est un mafieux corse à l’accent caricatural et aux grimaces dignes des Marx Brothers. Entre les actes on se démène beaucoup sur le plateau pour manipuler les rideaux et les tissus, seul attirail constituant le décor, mais les jeux de scène et les didascalies prévus par de l’auteur sont parfois escamotés . Après tout pourquoi pas, puisque le plaisir du théâtre est vite là et que l’émotion arrive à la toute fin. Mathieu Cruciani, Ruy Blas, est un bon jeune homme au sourire éclatant qui, se rendant compte qu’il est dans de vilains draps, arbore des airs désemparés. Sa sincérité est cependant indubitable. Marie Mengès, Dona Maria, a la grace et la santé d’une Sissi de cinéma et sa suivante Casilda, Charlotte Popon, est craquante.William Mesguich se veut un Salluste blême à la voix de fausset machiavélique ou simplement sardonique. Laurent Prévot a la faconde et la désinvolture qui conviennent à Don César. Le reste de la troupe à l’unisson est visiblement ravi de l’aventure dans laquelle elle a choisi de se laisser embarquer avec un enthousiasme communicatif. Rien là que de très sain, même si on frôle la pantalonnade, et si cela ressemble à un pari digne d’une vraie bande de potaches.
Théâtre Mouffetard, jusqu’au 10 mars, mercredi au samedi à 21h, dimanche à 15h, réservations : 01 43 31 11 99

16 janvier 2007

La Vie est belle, de et par Philippe Seurin

Ce titre évoque-t-il pour vous le fameux film de Roberto Benigni, souriez-vous en pensant que cette boutade narquoise transformée en interrogation est peut-être toujours d’actualité?
Si vous questionniez Philippe Seurin il soulèverait probablement un sourcil incrédule. Le titre s’est imposé à lui, il résume la conclusion à laquelle arrive celui qui va inlassablement «au delà des cloisons et des souffrances" indissociables de la condition d’homme, selon lui. Philippe Seurin est un comédien à la présence magnétique, au visage et à la silhouette qui accrochent la lumière. Les registres musicaux de sa voix, modulable à souhait et dont il n’abuse pas, auraient pu en faire un imitateur courtisé par les médias. Il est obstinément amoureux du langage qui constitue son outil de travail allié à ce corps dans lequel s’incarne la une parole à laquelle il s’est voué comme à un sacerdoce. Auteur de pièces de théâtre, il a publié une dizaine de recueils de poèmes et de contes où, en spécialiste, il manipule les mots, ses partenaires, avec leur aimable complicité « J’écris comme je parle, en suivant la pulsion, le rythme, et la voix off qui est mienne », confie-t-il .Des dialogues aux propos bourrus de petits personnages frustes et râleurs au bon sens raplapla constituent des séquences truculentes. La loufoquerie y joue à cache-cache avec l’amertume. Mais Obaldia qui lui sait gré d’avoir été un des premiers à dire en scène ses Innocentines, aime chez lui « la crudité du langage, les fureurs » derrière lesquelles « se révèle une véritable tendresse ». C’est le cas quand il évoque son enfance ou une autre innocence à choyer ou reconquérir. Il possède le sens du raccourci, des formules choc et de ces petites respirations que sont les anecdotes drôlatiques. Fleur bleue, il évoque des rencontres avec un être de rêve, fragile, et qu’il attend depuis longtemps pour le prendre par la main. Il enchaîne sur des conseils fraternels, amicaux, qui sont la reformulation de leçons tirées de son parcours d’artiste et d’humaniste exigeant, jalonné d’ajustements ou de remises en question. Au moment de quitter la scène il semble se raviser : « Excusez-moi, je ne suis pas poète ». Ne le poursuivez pas en coulisses pour lui dire « mais vous savez bien que si ». Philippe Seurin refuse avec modestie de se targuer d’un titre risquant de le faire figurer dans un quelconque panthéon, aux côtés des très grands maîtres qu’il révère. Sa dernière réplique est la phrase qui termine Mots-Maux*, recueil qui constitue la trame de ce spectacle. Tranchant sur d’autres que l’on classe hâtivement ou abusivement dans la catégorie « poétique », il s’ouvre et se clôt « sur un air de jazz et de bleu retrouvé ». Il vous remuera.
Théâtre du Nord-Ouest, jusqu’au 10 juin. Janvier : les 21, 28 à 20h 45, les 18, 19, 24 à 19h, le 27 à 17h. Réservations : 01 47 70 32 75
*Mots-Maux, Le Temps des Cerises, 2003



14 janvier 2007

Nous ne sommes pas séparés, d’Henry Bauchau

Que sont les « contraintes de papier » dont il faut, selon Benoit Théberge, libérer l’écriture du poète grâce à ce spectacle dont il est le scénographe, le metteur en scène et l’interprète aux côtés de Marie Delmas ? La parole n’est-elle pas faite de mots portés par la voix qui, seule, les met d’abord au monde, pour qu’ils soient ensuite accueillis par ceux auxquels ils sont destinés, qu’ils le sachent ou non! On connaît les dangers d’un parti pris convoquant des images esthétisantes, travaillées jusqu’à en devenir intempestives, des gesticulations et des acrobaties certes raffinées, des musiques superbes mais que le volume sonore rend insupportables. Le texte, même et surtout en voix off, risque de devenir un discours parallèle, pléonastique ou chargé de contresens, ce qui est une gageure, et les spectateurs se sentir récupérés et comme pris en ôtages. Le comédien ne plonge plus son regard dans le nôtre, ne tend plus à être le double ou le porte parole du poète, un livre à la main . Il ne nous fait plus partager l’affectueuse révérence qu’il a pour lui. Comment suivre la quête, jalonnée d’autant de doutes que de certitudes, du visionnaire installé au coeur de la poésie et qui s’étonne presque : « je suis à ma juste place ». Il lui a dédié une vie traversée d’êtres aimés qu’il nomme avec tendresse et auxquels il redit sa fidélité grâce à des évocations justes, simples et belles.Sous la voûte modeste de la salle Lautréamont qui invite au recueillement , pourquoi à coup d’artifices de scénographie, en faisant littéralement grimper au rideau des comédiens talentueux et sympathiques, réduire des pans entiers du spectacle à une prestation, et ne pas les laisser nous convier à la méditation ou à la jubilation comme ils le font à de précieux moments ? Qu’il existe un public acceptant de voir badigeonner d’une telle sauce à la mode l’œuvre d’un immense poète, pour s’en goberger voire en redemander, laisse un peu perplexe.
Maison de la Poésie, mercredi et samedi à 19h, jeudi, vendredi à 20h 30, dimanche à 17h. réservations : 01 44 54 53 00.

13 janvier 2007

Je rien Te deum, de Fabrice Melquiot

Mise en scène Jean-Pierre Garnier, scènographie et lumière Yves Collet.
« Dans ses yeux je me vois tel que je suis » disait le personnage principal de Percolateur Blues parlant de la femme qui lui était devenue indispensable. Le nôtre qui dit s’appeler Bone évoque Clue, elle aussi essentielle, dans les lavabos où il se lave les mains pour éliminer une souillure. On songe à celle que tente d’évacuer le Pilate qui a participé, même de loin, à l’élimination de l’innocent que l’on sait . Si le titre du monologue fait référence à l’action de grâces redue à son créateur par le vainqueur, à l’issu d’une bataille, Melquiot précise qu’il ne tutoie Dieu que « par goût de l’injure ou pour quémander ». Toutes les autres références plus ou moins intentionnelles à une religion devront être abandonnées ici. Au moment de l’indicible, le grand plongeon que va exécuter l’univers quand le premier avion percute la Tour à Manhattan, Bone était-il physiquement présent dans l’un de ces batiments dignes d’une Babel ? Peu importe, mais l’auteur fait sien le vertige d’une mort salutaire parce que seule perspective pouvant « reprendre l’homme à zéro ». Ground zero en vue : ne plus tenir compte de ses « je veux me sauver » et « j’ai besoin du ciel ». Bone est mort sans l’être, et Sylvain Dieuaide, son interprète, à la beauté incandescente et la plastique d’éphèbe ou de jeune dieu, n’en finira pas de se laisser glisser le long de cette structure évoquant un pan de carlingue avec sa porte qui donne sur un ailleurs, vide inenvisageable et pourtant nécessaire. La paroi blanche constitue un écran sur lequel défilent et tourbillonnent des images évanescentes, parfois réconfortantes. Le texte s’y adosse tandis que les lumières et les sons deviennent la partition lancinante et incantatoire qui se gravera en vous.
Maison de la Poésie, mercredi et samedi à 19 h, jeudi et vendredi à 20h30, dimanche à 17h.
Réservations : 01 44 54 53 00

Fin de terre, de Georges de Cagliari

Si le titre explicite de la pièce ne laisse pas envisager de suspense, elle nous réserve cependant des surprises. Nous sommes en 2093. Attablée dans un bistrot intemporel dont il ne reste que le comptoir et quelques tables, une femme dont le nom est simplement Madame, confie qu’elle lit Georges Orwell à Annia. Elle a recueilli cette très jeune femme violée et contrainte à la prostitution, et éprouve pour elle une tendresse qui lui fait envisager de revenir sur des décisions qu’elle semble avoir prises. En effet,coupées du reste d’un monde dont elle ne veut apparemment rien savoir, elle est installée là depuis deux ans, dans une presqu’île aux confins de notre terre qui tremble et dont l’engloutissement est tout proche. Au dehors, les hommes livrés à eux-mêmes s’entretuent : telles sont les nouvelles apocalyptiques que leur apporte le jeune Radjick, faisant irruption hagard et couvert de boue. La pièce prend une ampleur nouvelle ; ce qui ressemblait à un réquisitoire contre la barbarie, asservissant les corps et les cœurs des innocents, se charge d’espoir. Bien que Radjick ait contribué à l’humiliation d’Annia, elle lui pardonne et tous deux deviennent ces amoureux éperdus à qui Madame conseille alors de s’enfuir pour survivre ; ce qu’ils feront. Auparavant elle a joint un personnage appartenant à l’entourage qui fut le sien quand elle était climatologue. Coup de théâtre, il débarque, flanqué de sa femme. John Voltness est effectivement responsable de l’instauration d’un ordre nouveau. Après avoir refusé de prendre les décisions responsables qui auraient sauvé la planète, il fait partie de ceux qui ont donné des ordres pour réduire au silence de manière atroce les dernières voix s’élevant encore. Vanessa, son âme damnée plus encore que son épouse, n’éprouve que mépris ou haine pour les « infra-hommes » qu’ils ont abandonnés à eux-mêmes et qu’ils traquent s’ils se révoltent. Taraudé par le doute et la conscience d’avoir abdiqué ses vraies responsabilités, Voltness refuse d’écouter cette fois son épouse et tombe dans les bras de Madame, demeurée son unique amour et qu’il nomme alors Erinie. Un ultime moment de sérénité leur étant peut-être accordé, ils mourront serrés l’un contre l’autre dans les dernières convulsions d’une terre qu’ils n’ont pas su ni voulu aimer. Prémonitoire et poignante la pièce veut stigmatiser nos lâchetés ordinaires. Elle est écrite dans une langue ample et vigoureuse. Imprégnés de son lyrisme les comédiens nous convient aussi à une poésie plus quotidienne. Madame, Yoland Folliot, bouleverse dès le départ, Hélène Bizot est une Annia vibrante, Annick Roux, une Vanessa sophistiquée et venimeuse. Jochen Haegele, Radjick, est tour à tour amer et fougueux. Jean de Coninck est un de ces comédiens fascinants dont la justesse et la puissance donnent comme un surcroît d’épaisseur au personnage qu’ils investissent. Réaliste sans outrance, la mise en scène de Sara Veyron est rendue plus percutante par les éclairages de Jacques Rouveyrollis.
Théâtre Clavel, jusqu’au 10 mars, du mardi au samedi à 19h30, réservations : 01 43 61 90 05

12 janvier 2007

La Veuve rusée, de Goldoni

On espère que cette rusée à la connotation péjorative est dû à une traduction malencontreuse, car la dame en question se doit simplement d’être avisée. Mettez-vous à sa place ; séduisante veuve récente d’un barbon au-dessus de sa condition, Rosaura est dans une position plus délicate que celle d’une jeune fille dont le père choisirait l’époux, après avoir mis à l’épreuve les candidats selon un usage admis. Il lui faut rapidement prendre un second mari pour assurer sa protection. Son père est trop occupé par ses obligations de médecin et a une fille cadette à caser; débonnaire ou simplement confiant dans le jugement de l’aînée, il la laisse mener l’affaire. Goldoni nous fait un fameux clin d’œil car les quatre prétendants, de nationalités différentes, sont des stéréotypes correspondant aux clichés de l’époque, à peine décalés aujourd’hui. L’Italien est jaloux, l’Anglais inconstant, le Français affecté et l’Espagnol grave, note la jeune femme même si l’un semble fidèle, un autre sincère, un autre encore galant, un autre enfin amoureux. Ils sont néanmoins irréalistes, tout en proie à leurs désirs : ils plastronnent, sûrs de l’avantage et des privilèges dont les a gratifiés leurs naissances respectives. Rosaura, secondée par une servante industrieuse et un valet un poil gaffeur les piègera pour les démasquera chacun à leur tour. Ne voir ici aucun parti pris évoquant une utopique Europe actuelle.Vincent Viotti, adaptateur et metteur en scène, nous embarque dans une comédie brillantissime à coup de scènes enchaînées à un rythme ébouriffant. Des quiproquos, des parodies de duels, des intermèdes dansés, des sérénades et des musiques incomparables. Le spectateur ravi ne comprend qu’à la toute fin que ces douze personnages plus les musiciens, masqués ou pas, qui ont mené leur élégante sarabande sur le plateau, ne sont en fait que huit . Musiciens, danseurs ou acrobates, comédiens parfaitement polyvalents, ils adoptent aussi des accents pour milords, hidalgos ou cavaliere plus vrais que nature. Ces dernières années la Compagnie Cathar6 qui présente cette « farce fine » a installé ses trétaux sur les places publiques, et y a acquis cette maestria qu’exige tout spectacle donné ailleurs que dans des salles traditionnelles. Elle a également peaufiné son approche de ce théâtre subtil de Goldoni qui prend le relais de la commedia dell’arte. Sur de vraies planches, avec des simples rideaux en toile de fond et des balcons à l’allure brinquebalante: tout cela nous est offert dans des costumes en soies indiennes aux couleurs exquises. Tout rappelle que la Sérénissime était synonyme de raffinement indicible autant que de vitalité débordante. Si ce spectacle divertit au sens le plus noble du terme, votre sourire en quittant le théâtre risque de faire se retourner les gens sur votre passage.
Théâtre 13, jusqu’au 18 février, mardi, mercredi, vendredi à 20h30, jeudi et samedi à 19h30, dimanche 15h30, réservations : 01 45 88 62 22

Osée Joséphine, de Jean-Yves Dretzolis

Titre plein de promesses qui nous ramène en 1991, année où l’album de Bashung créait l’événement. Mise à part une première scène furtive derrière un rideau évoquant vaguement des souverains, des berlines et autre figurines, on se demande bien ce que cette pièce qui lui emprunte phonétiquement son titre, peut avoir de commun avec la chanson-phare de l’auteur-compositeur-interprète. On connaît dans les recoins l’histoire de Napoléon, de sa mère et de sa première épouse, vrais monstres sacrés pétris de contradictions, personnalités à la trempe peu commune. Mais très vite le spectacle ne sera au mieux qu’une succession d’images d’Epinal, de vignettes, et au pire une bande dessinée réalisée par des collégiens, un feuilleton à deux balles, un roman-photos pour midinettes prolongées. L’Empereur confesse piteusement qu’il « a besoin d’un héritier et d’une alliance avec un monarque » et la ci-devant veuve Beauharnais, qui le tient par l’effet des sens, malgré sa bonne volonté, n’assure pas. Ils se sont livrés à des ébats dont elle émerge tentant d’être affriolante entre des draps de satin , d’autres se veulent teintés d’érotisme raffiné, semble t-il, puisqu’elle garde ses gants. L’empereur dans l’uniforme dont il ne se départit pas aligne proverbes, aphorismes et formulations dans un langage conventionnel qui se cherche des accents hugoliens ou chateaubrianesques : « le capitaine coule avec le navire, mais la sirène continue de chanter », « Si l’amitié ne peut rien l’amour peut tout ». Format de poche, c’est un petit caporal qui a besoin de se rémémorer ses exploits pour y croire ; cela nous vaut des récits de stratégies propres à édifier des auditoires de bistrots. Fouché, duc d’Otrante, l’indic-espion de service à la voix caverneuse, a tout du traître de mélodrame. Madame Laetitia est une caractérielle au regard de diseuse de bonne aventure pour couloir de métro. Insinuations infamantes pour les deux dames, déballages d’épisodes relevant du vaudeville avec amants dans les placards : Madame Bonaparte a-t-elle bien eu untel pour partenaire ? qu’en est-il des aventures et des compromissions de Joséphine avec des révolutionnaires de haut vol ? Re-plongées dans le passé, re-mensonges, traîtrises et calomnies. Van Armin, le chéri supposé de Joséphine, dont l’exhumation ou plutôt l’invention semblent témoigner de la créativité de l’auteur, est un voyant tireur de cartes. Il dévoile un avenir qui se revèlera d’une précision hallucinante, avec Waterloo en prime. Quant à Joséphine c’est finalement une gentille secrétaire à la voix fluette, avec qui on aimerait commenter la soirée télé d’hier devant la machine à café. Noirs très longs pour changements de décor consistant à empiler et désempiler des estrades blanches, musiques schubertiennes alors qu’on est plus proche du monde de l’opérette. « Je deviens plus grand » proclame l’Empereur qui, déchiré, a pris la décision de répudier sa « bonne étoile ». Moralité: novembre 1812, c’est sa Bérésina. Pour nous, pouce, on ne joue plus, le supposé péplum a viré au canular.
Petit Hébertot, du mardi au samedi à 19h, réservations : 01 43 87 23 23

08 janvier 2007

La Clôture, de Jean-Luc Jeener

La jeune femme est devant une pile de livres, entourée de cartons et se prépare visiblement à déménager. Arrive un jeune homme qui, d’abord faussement jovial, entre brusquement dans le vif du sujet. Vincent est venu demander des comptes à la charmante Isabelle dont il a été l’amant parce qu’il estime que sa décision de se faire moniale dans un ordre dont on ne franchit plus la clôture, une fois les vœux prononcés, s’apparente, selon lui, à un naufrage ou à un suicide. Avec tendresse et application elle entreprend de lui exposer ce qui l’a menée là mais lui dit d’abord sa joie d’un tel choix . Isabelle parle comme un livre, sa parole touche tant elle est illuminée de l’intérieur quand elle cite les enseignements de cette Eglise qu’elle s’apprêt à servir de façon si singulière. Elle convoque les paroles des mystiques, cite Jean-Paul II, et abondamment Saint Jean de la Croix, pour lui montrer le mystère de la vraie liberté, le temps de l’homme et le temps de Dieu, les dimensions respectives de l’amour humain et de l’amour divin. Elle affirme que si certains reçoivent la grâce de rencontrer Celui qu’ils cherchent, c’est justement parce qu’ils veulent Le trouver, mais que cela ne leur garantit aucunement un confort moral à court ou à long terme. Elle évoque un parfait renoncement, une meilleur part. Comment voulez-vous que cela ne fasse pas bouillir intérieurement puis bondir Vincent que le metteur en scène a voulu un peu balourd, impulsif, presque violent et si peu conforme à l’idée que l’on se fait d’un partenaire pour Isabelle. Peu à peu comme transfigurée par la joie qu’elle évoque, elle tente de la lui faire entre-apercevoir, au risque de s’enfermer dans un argumentaire didactique. Il l’interrompt de temps à autre, mettant en avant des objections dont il vante le bon sens et qu’on n’a guère de peine à imaginer. Il qualifie sa démarche de lâche et d’illusoire, répète qu’il l’aime, lui demande de l’épouser, évoque une vie avec des enfants, un épanouissement, se vante de « vouloir créer… agir ». Le sourire d’Isabelle se fait de plus en plus ineffable. Que peut-il comprendre quand elle affirme que c’est parce qu’elle est l’épouse de Dieu qu’elle est vierge à nouveau. « Je suis à mon bien-aimé, de servante je suis devenue épouse ». Vincent n’ôtera pas son manteau jusqu’à la fin, et après avoir tourné comme une bête en cage, ayant épuisé ses énergies, il abandonne la partie non pas convaincu mais vaincu. La tête posée sur ses genoux il sanglote. Et elle « Tu es le seul homme que j’ai aimé, tu m’as aidée à faire mon chemin… je ne suis pas seule…tu vois bien que je suis heureuse ». S’il avoue « je n’arrive plus à partir » ce n’est pas seulement parce qu’il ne la reverra plus, mais parce qu’il est conscient de quitter une autre personne que celle qu’il était venu retrouver. On écouterait les yeux fermés ce qui pourrait n’être qu’une pièce radiophonique, si face à Jean Tom qui se tire fort bien de son rôle ingrat, la présence lumineux d’Anne Coutureau et son sourire désarmant ne nous escortaient pas tout le long de ce beau texte.
Théâtre du Nord-Ouest, jusqu’au 10 juin, dates et réservations : 01 47 70 32 75