23 février 2007

Un p'tit jardin sus l'ventre, de Jean-François Maurier

Côté cour un tableau avec un paysage d’une France romantique et aussi profonde que celle d’un Angelus de Millet. Au centre un pioupiou, uniforme bleu sur horizon de même métal. On se doute qu’il était l’un d’entre « ceux qui pieusement sont morts pour la patrie » et sa vue nous invite presque déjà à la reconnaissance. Mais le comédien dont le visage figurait sur la toile est devant nous, habillé bien comme il faut, comme un bon fonctionnaire. Est-il le Dédé du portrait, son copain, son biographe, son fils, son petit ou arrière-petit-fils? Il nous prend à témoin, et on sait que par les temps qui courent il n’a pas intérêt à faire l’apologie de la grande guerre ni même de la guerre tout court. On suppose aussi que le propos de Jean-François Maurier qui a conçu ce spectacle, ne peut être que de nous rafraîchir la mémoire, de nous attendrir et de nous étonner tout en nous révélant des détails que nous ignorions ou que nous avions gommés sur la vie au front. Avec rigueur il a sélectionné et réuni pour les doser au plus juste les anecdotes, les récits, les témoignages, les lettres qui rendent compte de ce qu’ont vécu les Dédé d’alors. Le sien nous prend par la main et le tournis nous gagne. L’absurde, l’atroce, l’héroïque, le stupide, le sordide, l’ambigu, le loufoque, le simplement cocasse sont à l’appel, mais dans un désordre exemplaire, surréaliste…parfois savoureux. Sont aussi en première ligne l’ébahissement, les petits et les moyens désespoirs, mais d’abord la mort sous toutes ses coutures, entrevue, envisagée, côtoyée, en filigrane ou en gros plan, mesquine ou grandiose: « On s’en va là-haut en baissant la tête ». Et le petit jardin sur le ventre est une façon faussement détachée et rigolotte de désigner une tombe sommaire. Mais ce qui sidère toujours, même si c’est apparemment un poncif, c’est le gouffre creusé entre les militaires, ceux qui font la guerre, et les autres qui la vivent ou la subissent, comme s’ils étaient sur une autre planète. La révélation que les Boches et nos troufions ont plus de choses en commun que ces derniers ne le soupçonnent nous vaut un épisode bouffon mais pédagogique où de part et d’autre de la ligne ‘ça’ chante la Madelon. Plus comédien que clown, plus conteur que comédien, plus instit même sans blouse grise, à la fois agile, disert, empathique, Gilles Berry est un bon conteur au côté gamin qui mime, imite, joue, devient des dizaines de personnages, avec ou sans accent de terroir. Les incidents, les aventures, les dates s’égrènent et puis le 10 novembre 1918 Dédé meurt, avant sa grand-mère: voilà pour votre injustice en prime. On ne saurait trop vous conseiller ces contes de tranchées en début de soirée. Mieux encore: emmenez vos enfants et petits-enfants les découvrir.
Le Lucernaire, du mardi au samedi à 18h30. Réservations: 01 45 44 57 34

16 février 2007

Coriolan 22.04, de Jean-François Mariotti

Coriolan, général romain et habile conquérant, se déclara l’ennemi d’une patrie qu’il jugeait peu reconnaissante. Il prit les armes contre elle, ne renonçant finalement à l’envahir que touché par les exhortations de sa mère et de sa femme entourée de ses enfants. Ce remarquable stratège doublé d’un patricien arrogant n’éprouvait que mépris pour le peuple par lequel il ambitionnait pourtant se faire élire consul. Quand le tribun Brutus mit ses concitoyens en garde contre ce futur tyran, il rejoignit en Italie centrale les Volsques, peuplade féroce qu’il avait autrefois soumise, pour marcher sur Rome avec eux dans l’intention de se venger. Il mourut dans la foulée; on ne sut jamais si ce fut un suicide ou une liquidation. L’auteur qui connaît à fond son Plutarque et son Shakespeare a fait de cette histoire d’alliance contre nature en vue de conquérir le pouvoir, le canevas de sa tragi-comédie. A vocation d’éxutoire sa pièce est peut-être simplement prémonitoire et ne constitue qu’une analyse politique goguenarde par ces temps d’élections (la date du premier tour des présidentielles figurant dans le titre). Confiant à un coryphée la mission de commenter l’action, il le reconvertit en correspondant de guerre alias commentateur pour télé « Coriolan ne sera pas consul et moi je suis le roi des médias ». Ce qui lui permet à l’antenne, ou hors antenne, de se défouler dans un langage plus que cru, ressassant le mépris de l’auteur pour les puissants hypocrites et les traîneurs de sabre grotesques. La scènographie fait appel à d’impressionnants bruitages et des interventions musicales efficaces. Le décor tout en tentures recouvrant la scène est chatoyant. Mais un bébé, poupée emmitonnée, un autre plus virtuel encore et une poupée gonflable sont des accessoires explicites et dérisoires. Les comédiens ont à cœur d’imposer la densité du texte et l’exaspération qui le parcourt. On trouve vite souhaitable que ce caricatural Coriolan soit éliminé pour que triomphe une éventuelle légitimité. Thibaut Corrion dans le rôle titre a les moues hallucinées et les mimiques haineuses qu’il affichait dans le Maldoror d’après Lautréamont, récemment adapté et mis en scène par Jean-François Mariotti aux Déchargeurs. Lee Fou Messica, séduisante Camille reine des Volsques a une présence poétique puis, énigmatique elle finit par inquiéter son monde. Frédéric Jessua à la fausse bonhomie décapante est épatant en Coryphée caustique. Thibault Sommain est un Brutus baroque voire burlesque; son épouse Virgilie est jouée par une Clémentine Marmey acide. Amandine Gaymard, prophétesse aveugle, a la voix rauque qui convient à cette pièce vitupérante et âpre aux ambitions trop évidentes.
Les Déchargeurs, mardi à samedi 21h30. Réservations : 0 892 70 12 28

15 février 2007

Coquin d'caf'conc' avec Alycia et Tony Tram

L’élégant pianiste jouotte de son instrument comme distraitement, en sourdine.
Du fond de la salle une voix gouailleuse interpelle ce charmant Raoul et rapataplan Rose est là. Dans sa robe corsettée rouge et violine au décolleté affriolant, avec sa volumineuse coiffure du début du siècle dernier, c’est une créature plus que pétulante. On comprend qu’on ne pourra plus quitter des yeux cette fougueuse beauté qui se lance avec un entrain ravageur dans Viens poupoule, Mon homme, Tel qu’il est…il me plait, le Fiacre ou Madame Arthur. Suivra une vingtaine d’airs que chantèrent Edith Piaf, Yvette Guilbert ou Arletty entre autres, mais écrits par des gens aussi célèbres et surtout talentueux que Sacha Guitry, Vincent Scotto, Maurice Yvain. On ne cherche même plus à savoir si on les reconnaît au passage tant on les adore déjà. Elle les transforme en sketches, s’adjoignant des accessoires d’époque joliment choisis. Ses minauderies sont autant de jolis pieds de nez faits aux vraies minaudeuses; en parfaite rouée elle peut s’offrir des nunucheries de fausse nunuche. Le registre des personnages irrésistiblement féminins qu’elle aborde n’a pas vraiment de limites. Elle slalome entre ses voix multiples, de la plus acidulée à la plus râpeuse: celle de l’amadoueuse amadouée, de la femme qui s’étonne d’en pincer follement pour son jules, de la gourde qui répète les propos égrillards saisis au vol d’une conversation dont elle ne soupçonne ni la teneur ni les sous-entendus, et naturellement celle de la diva ou de la meneuse de revue qu’elle est, dont l’abattage laisse sur le flan. Le tandem Rose-Raoul fonctionne comme sur des roulettes; elle le houspille, il est ravi, elle le prend à témoin, il opine du chef, elle l’invite à donner son avis, il le fait d’extrême bonne grâce l’accompagnant toujours avec un brio ébouriffant, l’air de ne pas y toucher. Bien sûr les hommes de cette Rose trop insinuante pour être honnête ne sont pas toujours des foudres d’amour. En leur taillant un fameux costard, la formule de l’ancien caf’conc’permettait à ses aînées de se défouler à l’évocation de leurs contre-performances. Cela émoustillait et faisait glousser les légitimes ou les régulières de ceux qui, pris pour cibles, étaient en train à leur table de se ruiner pour elles en champagne. Alycia qui s’en délecte visiblement ressuscite ce mini-monde, mais pas un instant elle ne verse dans une grivoiserie racoleuse. Comédienne et chanteuse au métier d’enfer, avec son parfait musicien de complice elle vous a confectionné un spectacle qu’on a envie de revoir avec des amis.
Essaïon, le mardi à 20h. Réservations : 01 42 78 46 42

11 février 2007

Cap au pire, de Samuel Beckett

Rarement l’expression "à voix nue" n’aura mieux convenu à une lecture. Rarement aussi un texte ‘dit’ laissera à un auditoire à la fois rassasié et désemparé une telle impression d’avoir compris ce que radoter veut dire. Pourtant ici le radoteur est Samuel Beckett. La démarche ultime d’un dramaturge le conduit parfois à recenser les ruminations d’un individu atteint ou non de schizophrénie, à en faire aussi quelque chose d’insolite destiné à le rendre plus proche si ce n’est prophétique. Que dire d’un comédien ayant fait mieux que ses preuves, qui cherche à théâtraliser une telle circumnavigation labyrinthique aux sinuosités sidérantes. Le décor est aussi noir que le costume de Sami Frey. Assis face à ce qui ressemble à la lucarne où le souffleur anticipait le trou de mémoire des acteurs, il lit comme sur un prompteur un texte qu’il ne connaît que trop bien . Il serait effectivement hasardeux de chercher à le mémoriser, tant les phrases ressassées s’enchevêtrant, se mordant la queue ou se faisant écho, au lieu de transcrire une démarche philosophisante, prennent des allures de ritournelles saugrenues. Les Irlandais de la génération de Beckett ont fait aimer au reste de l’Europe l’absurde intégral et les manipulations de langage. Ici l’auteur ressemble à un peintre incapable de dire ce que sera son tableau, mais s’obstinant à répéter ce qu’il ne veut pas qu’il soit. Le comédien au demi-sourire élégant fait comme s’il tournait des pages . Les phrases qu’il nous livre débutent par des verbes à l’infinitif convenant aux ordres qu’il se donne : « Dire encore…non… ». Très vite « les mots empirent » on est « dans une étroite vastitude ». Donc « dire…tout au plus le minime minimum, l’iminimisable minime minimum ». Légers ronflements dans le public, mais les mêmes spectateurs qui ont piqué du nez sont hilares aux saluts. Peut-être pas pour les bonnes raisons. C’est leur affaire s’ils sont passés à côté de la vraie qualité des pages dont Edith Fournier est la traductrice vituose .
Théâtre de l’Atelier, mercredi à dimanche à 19h. Réservations : 01 46 06 49 24






10 février 2007

Les retours de Don Quichotte, de J.Cagnard, A. Gaufré et G.Aufray

Les retours de Don Quichotte, de Jean Cagnard, Alain Gautré et François Chaffin, par la Compagnie Che Panses Vertes et le Théâtre de la Marionnette de Paris
Trois approches de ce héros, démesuré présumé dérisoire, dont on croit tout savoir sans avoir jamais lu une ligne de Cervantès. Sans en faire une pâle copie ni même une caricature trois auteurs ont accepté de lui assigner des missions plus impossibles encore. Ils ne se sont pas laissé prendre au piège ; l’inverse se produit : Quichote les redécouvre et les renvoie à eux-mêmes. Ils étaient certes consentants mais le résultat est désopilant. Jean Cagnard est l’auteur de la première séquence : ce "Mon cœur est parti dans mon cheval" fait vaciller la raison. Sur scène s’instaure une chorégraphie de l’absurde. Des tabourets mis bout à bout deviennent un toboggan, sur lequel deux petites figurines de bois articulées, montées sur des chevaux à bascule, incarnent le chevalier Don Quichotte et son domestique Sancho. Robots dérobotisés, ils sont manipulés par les deux comédiens qui disent un texte où il est question d’une traversée du temps, sorte de quête ponctuée de petites révoltes et de raz le bol. Concentrant son regard sur les petits personnages, suivant les gestes des comédiens, guettant peut-être une manœuvre étrange de leur part, le spectateur perd un peu le fil du discours pourtant singulier de l’auteur. Un (trop) long temps de préparation, avec installations de dispositifs scéniques destinés à suggérer un chaos, précède la deuxième séquence. Un musicien arpente le plateau pour faire patienter le public avec des musiques ronflantes. Dans le Rocamadour d’Alain Gaufré un Dominique Chotte franchouillard et fanfaronnant célèbre la France éternelle et part en guerre contre les incongruités issues de l’Europe de Bruxelles. Face à lui un faire valoir l’engage à « prendre ses gouttes » mais son délire verbal s’emballe ; la prestation du comédien donne le vertige. Signé François Chaffin Les voix me disent se déroule dans un univers plus étrange et chaotique encore. Un homme est assis à une table de bistrot en pente recouverte d’une toile cirée; des marionnettes en costumes de l’époque de Cervantés y sont installées. L’homme désabusé qui boit et philosophe en compagnie du serveur ressemble du père de Don Quichotte. De son discours, à la poésie prenante il ressort qu’il a tué le personnage de son roman et ne s’en remet pas. Une jeune fille rebelle mais cherchant à donner un sens à son existence se joint à eux ; elle les fait se ressaissir et le tout s’achève dans une euphorie accompagnée de chants. Le rythme de la représentation est contrarié par des changements de costumes et la mise en place intempestive de décors par trop explicites, mais ce spectacle singulier reste touchant. Il témoigne de la recherche d’un mode d’expression riche et complexe, démarche habituelle du Théâtre de la Marionnette à Paris. Les trois excellents comédiens et leur camarade musicien s’y investissent à fond, pour un résultat inégal.
Maison du Geste et de l’Image, 42 rue saint Denis, Paris, du 6 au 9 mars à 20h30 et le 10 mars à 14h. Réservations : 01 44 64 79 70

09 février 2007

Montaigne, de Robert Poudérou

Le titre originel de la pièce Parce que c’était lui, parce que c’était moi a failli être Dieu que la femme me reste obscure. Devenue Montaigne une quinzaine d’années après sa création, elle est écrite dans la langue que parlait l’auteur des Essais. Cela la rend d’autant plus singulière et exemplaire à une époque où peu de dramaturges se risquent à composer un "à la manière de" vite maladroit ou approximatif. Marie de Gournay, picarde d’une vingtaine d’années est une admiratrice de Montaigne. Il la considère comme sa « fille d’alliance » l’admire et dit qu’elle est « son espérance en ce monde ». Nourrie de ses écrits et de sa pensée elle se veut la disciple de celui auprès de qui elle aurait aimé être plus encore, tant brûle en elle le feu de«l’union suprêmement accomplie ». La bonne quarantaine, Madame de Montaigne vient de lire les propos sur les femmes et le mariage figurant dans les Essais de son époux. Soupçonnant que, malade, le temps lui est compté, elle lui déclare « votre épouse veut libérer aujourd’hui Françoise » cet autre versant d’elle-même, femme ni résignée ni dévouée qui rêvait d’un mariage différent du «sage marché» que Montaigne évoque. Elle le soupçonne d’avoir une sorte de mépris pour celles de son sexe et avoue avoir été choquée par certaines de ses formulations par trop définitives. Marie l’a été également. Que dire de cette force inexplicable et fatale que constituait l’amitié ardente de Montaigne pour la Boétie, dont la mort le plongea dans une détresse métaphysique ? Marie qui éprouve à son encontre une jalousie posthume pense cependant que la disparition du poète a permis au génie de Montaigne de se révéler. Dans une mise en scène un peu statique et un décor comportant un minimum d’accessoires, le Montaigne que joue Marc Mauguin, seul ou confronté à l’une et l’autre des femmes qui comptèrent le plus pour lui, sourit ou se rembrunit comme s’il était simplement intrigué par ces procès d’intention tardifs. Il leur oppose sa sincérité, son honnêteté et un parcours intellectuel rigoureux. L’amour qu’il a de la langue dans laquelle il s’exprime et écrit est manifeste. Marie (Virginie Dupressoir) a de l’allant et de la pétulance. Françoise (Marie-Laure Copie) digne, à la voix sourde, émeut. En sept scènes et quelques monologues ou tirades d’une grande force cette pièce subtile et émouvante ressuscite tout un monde.
Théâtre du Nord-Ouest, les 11,14, 16 février, les 3, 4, 8, 10 et 11 mars et jusqu’ au 10 juin. Dates et réservations : 01 47 70 32 75

04 février 2007

On s'embrassera plus tard, textes de Xavier Durringer et Gérard Levoyer.

Mise en scène : Stéphanie Collette
Dans le noir des voix de femmes jeunes ; leurs propos lestes et goguenards tournent autour de petits détails intimes concernant leurs partenaires. L’une d’elles déclare vite qu’elle « veut voir le prochain ». Rires. Lumières : sur fond noir quelques panneaux évoquent des cartes à jouer, des croquis de cœurs et de lèvres XXL. Des silhouettes de femmes gagesques, peut-être bâclées volontairement, comme tracées par un enfant du CP. La dérision s’est installée, l’une après l’autre les quatre jeunes femmes en robes décolletées avec escarpins à talons très hauts (et qui pourraient fort bien poser pour de la lingerie chic dans vos magazines préférés) entreprennent de nous faire leurs confidences. Cela débute par des récits de femmes embobinées par des individus qui vont du macho le plus traditionnel faisant du chantage à celle qu’il a rendu accro, à celui qui « lui met un coup dans la gueule ». Plus grave, il y a la demi-douzaine de clients avinés qui abusent de Martha la serveuse qu’on prend pour une gouine parce que les hommes ne la tentent pas, bref qu’elle n’a pas envie, et qui se vengera, arme à la main. Une autre va voir sa psy qu’elle finit par houspiller et accuser d’incompétence. Elles sont terriblement actuelles : pour elles le romantisme est synonyme de « pays où le shit est bleu ». Une comédienne joue et mime la pré-ado ingénue qui, serrant le cou de ses parents l’un après l’autre, leur « fait le collier de la mort » apparemment pour les délivrer de leurs souffrances. On se demande pourquoi ces jolies créatures fort peu naïves et cousines de celles que Jeanne Charhal ou Anaïs croquent dans leurs chansons acidulées, se sont laissé pièger par des garçons sur lesquels elles n’avaient guère d’illusions. Elles s’en sortiront peut-être parce que dans leurs têtes elles sont toujours « la fille de quinze ans qui court sur la plage ». Fascinées, déçues, amères et de nouveau insouciantes, elles repartent pour un tour. Juliette Maillot, Julie Dorléans, Muriel Poletti et Stéphanie Collette, toutes les quatre en nuances et en autorité se succèdent sur la scène pour des confidences ou des récits à plusieurs voix. Les textes de ce montage sont cocasses, pétillants, poignants ; leur écriture méticuleuse, imagée ou brillante est scènique. Ils s’enchaînent selon une mécanique si bien huilée qu’on ne sait pas duquel des deux auteurs chacun est issu. Comme nous le confie le personnage porte-parole de Gérard Levoyer dans les Douze femmes pour une scène « le théâtre ça peut être des gens comme nous qui racontent leur vie et la jouent, et font rire avec et donnent du plaisir aux autres ». Même si au récit de leurs désillusions on rit souvent jaune ou trop fort…ce qui revient au même.
Théâtre du Nord-Ouest, cycle « Le Cœur et l’Esprit », jusqu’au 10 juin, dates et réservations : 01 47 70 32 75

Spectacle René Char par le Théâtre de l'Impossible

En toile de fond l’immense photo d’un homme venant à nous sur un chemin du Vaucluse. Une canne à la main, l’indispensable chapeau du campagnard masque son front haut. Cet homme, le poète, « au soir, malgré sur sa joue plusieurs fossettes d’apprenti, c’est un passant courtois qui brusque les adieux pour être là quand le pain sort du four ». Pour le centenaire de sa naissance, le Théâtre de l’Impossible reprend un montage des textes de René Char qui, il y a vingt ans, écrivait à son interprête féminine : « doublement merci à Corine Thézier, l’admirable sur le plus noble et beau ruisseau de ma mémoire revenue à la constance ».Vibrant au chant de la méditation d’un esprit singulier, Robert Bensimon nous fait redécouvrir l’écrivain, poète, homme de théâtre et prosateur exigeant qui voulait « agir en primitif et prévoir en stratège », mais aussi l’homme embrasé dont l’engagement lui fit risquer sa vie de Résistant, révulsé à la simple évocation de la barbarie. Le comédien a choisi pour nous le récit de l’épisode où, galvanisés par une énergie inouïe, se pressant en foule, les habitants d’un village investi par des SS les empêchent de se livrer à une sauvagerie programmée. Jean-Philippe Grometto aux flûtes traversière et baroque convoque Bach, Telemann et Marin Marie. Leurs partita, fantaisie et variation sur thème somptueux, loin d’être des illustrations, des contrepoints ou des respirations, se font aussi promenade de l’âme. De visions en paysages, Corine Thézier, vive ou apaisante, est « l’éternité d’une olive » ou la fauvette des roseaux qui répète « Libre, libre, libre, libre…», le musicien nous dédiant des fragements du Merle de Messiaen. « Un poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves. Seules les traces font rêver ». Ce spectacle qui vous y convie s’achève par « Dans mon pays…on n’emprunte que ce qui peut se rendre augmenté… dans mon pays on remercie ». C’est dans ce pays-là que leThéâtre de l’Impossible souhaite vous rencontrer bientôt.
Théâtre de l’Impossible au musée Carnavalet, les 9 et 16 mars à 15h. Prochains spectacles : « Je suis né Jean…de la Fontaine », le 9 février à 15h et « Verlaine, vivre autrement » les 6 et 8 mars à 15h. Réservations : 01 43 44 81 19

02 février 2007

Journalistes, de Pierre Notte

Avec au départ des allures de petit dictionnaire du théâtre pour les nuls, l’entreprise se révèle vite pédagogiquement à rebours, puisqu’ici ce sont les nuls qui recensent ceux qui « font » la scène contemporaine. Ils sont trois pigistes, même pas usurpateurs de postes aléatoires dans des médias cultureux ; ils ne sont pas non plus des forcenés vraiment pressés d’arriver grâce à leurs relations ou la fréquentation des endroits où tout se manigance. Enjoints par leur chef de rubrique de réaliser une enquête « pour l’instant, j’enquête ; le sujet je m’en occuperai après » ou d’interviewer tel grantauteur contemporain « pour les fausses valeurs tu as des pistes ? » ou telle monstresse sacrée cacochyme pour qui « le théâtre c’est interroger le monde, et du monde », ils naviguent de bar du Lutétia à l’église Saint-Roch (celle des comédiens), de TGV pour Dijon en bureau de la rédactrice en chef, de salon du ministère de la Culture en verger jouxtant le Palais des Papes, festival oblige . Petits paumés, personnages sans identité ni densité, le nez sur l’obstacle, entre cocktails de presse, brunchs et petits déj’ à l’hôtel où les logent les productions, ils nous répercutent des aphorismes creux, à peine vachards ni même vengeurs et des discours de « maîtres », metteurs en scènes ou autres, dont ils sollicitent les confidences. Avec en prime l’interview d’un personnage totalement muet et vu de dos dont un pigiste transcrit laborieusement ce qu’il croit être le « message ». Un autre zozo croit entendre punch quand son confrère lui parle du putsch qu’il a décidé de faire pour « en finir avec la critique dramatique ». Quelques allusions à leur vie privée sur fond de portable avec double appel et le tour est joué. Cette pochade qui se veut décapante s’essoufle vite, tourne en rond et part en vrille. Mais elle met visiblement en joie les comédiens dans leurs rôles de fantoches, comme cela a amusé Pierre Notte de railler un milieu qu’il connaît à fond. Prenez cela comme un quizz : nombre de comédiens et comédiennes cités à qui des costards sont taillés ? Réponse : 21 , d’Isabelle Huppert à Isabelle Huppert en passant par Fabrice Lucchini avec Meryl Streep en vedette américaine. Metteurs en scène recensés ? plus d’une douzaine. Auteurs : 15 à l’appel. Théâtres et lieux de spectacles ? plus de 25, de l’Hexagone à Phnom Penh, avec retour à Mulhouse après détour par la décentralisation : Bobigny, Nanterre et Gennevilliers. Bistrots à la mode, journaux et magazines, maisons d’édition, structures genre DRAC et ADAMI, gens de médias variés, cours d’art dramatique incontournables, combien de bars outre le Harry’s ? Stop ! On vous passe le relais. Vous rirez autant que s’esclaffent vos voisins que le titre prend pour cible puisque selon la parabole de la paille et de la poutre ils ne se reconnaîssent pas, mais ont tout de suite identifié un collègue dans la peau d’un de ces « petits barbares mondains » avec lesquels Pierre Notte règle - gentiment - ses comptes.
Théâtre Tristan Bernard, du mardi au samedi à 21h, samedi à 18h. Réservations : 01 45 22 08 40

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