30 mai 2007

La Mouette, d'Anton Tchekhov

Tchekhov aimait répéter qu’il n’écrivait que des comédies; on lui fait confiance, mais que dire de sa Mouette puisque c’est de "comédie humaine" qu’il s’agit. La mise en scène d’Anne Bourgeois a des relents de révision péremptoire, intempestive, iconoclaste, de la copie du maître. Laquelle, défroquée, rafistolée, se dégonfle ou s’enfle pour se réduire à une farce piteuse d’où toute fraîcheur et toute grâce sont bannies. L’humour est lui aussi pilonné par de grotesques effets, du pire aloi. Aucune progression dramatique: tout tourne en rond et l’âme est évacuée . Dans la vraie Mouette les couples sont déchirés, chacun ou chacune brûle en secret pour celui ou celle qu’il ne faudrait pas et l’évocation de la mort d’un enfant est suivie d’un suicide sur scène. Chez Anne Bourgeois tout est anecdotique, nerveux, hystérique. Des astuces, des trucs plutôt, vous laissent plus effarés que touchés. Quelques moments de répit, havres involontaires: ce sont les instants où ce bon docteur Anton qui soignait ses patients gratuitement se révèle visionnaire, augurant mal de l’avenir de la planète et de ceux qui la peuplent. Des perplexités et des fulgurances font dire à un vieillard aussi lucide que désabusé qu’« on ne peut pas se passer de théâtre ». Mais les perplexités et la métaphysique, même de salon, de cette petite société qui devise et rêvasse, vodka aidant ou non, sont limées. Assis au fond de la scène et muets, peut-être assoupis, les personnages de deuxième plan réagissent pourtant à une phrase particulièrement troublante d’un de leurs camarades et leur gestuelle est efficace. Ces quelques joliesses sont rares, elles engendrent aussitôt dans la salle une qualité d’écoute qui ne dure pas. Epris de Nina « la mouette», elle-même d’une fadeur à pleurer, lui-même pitre cabotinant aux intonations fausses, clown avec nez rouge, tel est Treplev, auteur dramatique en devenir, par trop proche de sa mère. Celle-ci, Arkadina, est une fofolle atteinte de danse de Saint-Guy. Pas une minute on ne suppose qu’elle puisse avoir le moindre talent bien que prétendant être la coqueluche des meilleurs auteurs de vaudeville de son temps. Le reste est du même acabit et le parti-pris veut que Trigorine, écrivain brillant et tourmenté (Tchekhov se remettait toujours en question) mais à la séduction ravageuse, est devenu un discoureur fumeux, terne, un handicapé en fauteuil roulant. On vous épargne la suite ambitieuse mais consternante. Cette mouette figurera à l’obituaire des oiseaux massacrés. Ah! si elle avait été simple pigeon ou pigeonne: imaginez qu’un Esprit Saint l’ait saisie… Mais ici, d’esprit point, seul le saccage. Et la petite musique dont on aurait aimé qu’elle soit intérieure est jouée à la guitare par un musicien au sourire sucré ; c’est une succession de ritournelles folklo-tradi. Le fameux « otchi tchornaïa » repris par tous, insolemment et à contre-temps, finit par agacer.
Théâtre 14, mardi, mercredi, vendredi, samedi à 20h30, jeudi à 19h30, samedi matinée à 16h. Réservations : 01 45 45 49 77

La bête au bois dormant, par les Caramels Fous

La bête au bois dormant, par les Caramels Fous
Direction Michel Heim
Les Caramels se disent héritiers de ces chorales anglo-saxonnes dont sont aussi issus les Village People à qui nous devons l’air disco YMCA (prononcez « ouaaillèmmesiyé ») créé en 1978. Il fut plébiscité et fredonné par tous, même ceux qui ignoraient que ces associations de jeunes gens étaient connues pour rassembler les gay. Du moins aux USA. Sur scène, ils sont une petite trentaine à chanter en solo, en chœur, ou à voix multiples des tubes anciens et récents, des chansons dont l’air a été gardé mais les paroles détournées, travesties, parodiées. Ils virevoltent, galopent, dansent, lèvent la gambette comme des miss de cabaret. Les gentilshommes d’une cour princière très conte de Perrault, ou peut-être de pièce shakespearienne sont en habits chatoyants époque Renaissance. Les tutus longs et les hennins sont pour les fées, de délirantes fanfreluches pour les lutins. Manteaux longs de cuir noir pour les sinistres sbires du souverain. Déboulent des employés de l’EDF en tenue de travail munis des torches, prétextant une panne. L’enchanteur Merlin est un mage presque roi et le chaperon rouge tout à fait répertoriable. Mais elle tient un fusil à la main pour éviter de se faire « avoir » par d’ éventuels loups. Le prince héritier roule en mini-vélo, les hallebardes des gardes suisses ont des allures de balais recyclés et le reste est du même métal, dérisoire, décalé, fantaisiste, burlesque. L’intrigue est mieux qu’un prétexte : c’est un enchevêtrement de situations aussi traditionnelles que rocambolesques. Une substitution d’enfants royaux, des gardiens zélés élevant des rejetons mal venus ou non désirés, voire orphelins, sans leur révéler leur identité. On n’est pas loin des anciens Grecs ou même de Marivaux . Mais ici les fées, gaffeuses, ont oublié d’expliquer à la jeune princesse Henriette, leur pupille, qu’elle est en fait un garçon.
Ça dérape, déjante, désopile. Gags, imbroglios soulignés par des gaillardises non-équivoques: on ne vous dira surtout pas ce que le bilboquet brandi en cadeau de pseudo-noces de la vrai-fausse Henriette avec le vrai mais peut-être ambigu Henri, a inspiré à Michel Heim comme réflexions et extrapolations, avec démonstrations à l’appui. Mais c’est la fin de l’acte deux ; tout s’y est forcément corsé, s’est emballé, et le message passe . Aucun militantisme, aucune revendication, à peine une vague mélancolie parce que n’être pas conformes, selon bien des gens, marginalise toujours ces messieurs. Pourtant personne ici n’en veut à qui que ce soit et tout est transcendé. L’art peut-être, ou la simple joie de vivre et même de vivre avec ? Parfaitement dirigés, ces Caramels ludiques et professionnels sont en fait des amateurs. Dans le civil, ils exercent des professions très diverses. Cette originalité de la troupe explique qu’elle ne donne que peu de fois cette « comédie chantée et enchantée », selon une formule qui ne laisse pas vraiment le plaisir que vous éprouverez à les découvrir ou à les retrouver. Même s’il va vous falloir accepter qu’ils sont tous sonorisés, acoustique et lieu obligent, avec les inconvénients que l’on sait. Leur plus récent spectacle Les Dindes Galantes tourne encore (www.lescaramelsfous.com). Il s’est vu attribuer une collection de nominations pour les Molières 2006, dans la catégorie comédie musicale .
Le Trianon les 8, 15, 22 novembre. On vous conseille de réserver : 01 48 24 40 61.

27 mai 2007

Aux larmes citoyens, de Raymond Acquaviva

Aux larmes citoyens, spectacle poético-satirique (1914-1940)
mis en scène par Raymond Acquaviva
Ce spectacle a une histoire que Raymond Acquaviva, son metteur en scène, raconte volontiers. Sachez qu’il est aussi directeur du Sudden « pôle culturel » pour Montmartrois et autres, même si cette formule un peu ronflante est vaguement cuistre. En 1976 il a joué à la Comédie Française, sa maison d’alors, un spectacle monté par Jacques Destoop dans le même esprit mais à la trame et au titre différents. Le souvenir qu’il en a gardé est tel qu’il a voulu le remonter, non pas pour raviver les mémoires des fils et filles des protagonistes ou des témoins forcés des deux guerres mondiales, mais pour dire à leurs petits et arrières petits-enfants que « si la jeunesse a été le sang de la guerre, elle est aussi notre espoir pour demain ». Un accordéon « piano du pauvre » ou pas, nostalgique, langoureux, gouailleur, mais surtout parigot, accompagne ce montage de textes qui n’a rien à voir avec ces exercices de style bâclés, anecdotiques, pièces (mal) montées à la mode récemment encore. Cinq femmes et leurs camarades hommes servent avec rectitude et tendresse Péguy, Claudel, Apollinaire, Dorgelès, Jules Romain, Queneau, Aragon, Tardieu, Camus, mais aussi Obaldia et Bernard Dimey. Cœurs, corps et âmes mobilisés, ils disent la guerre, la lassitude des tranchées, le décalage inouï d’avec la réalité que représentent les permissions, mais aussi la mort évitée et la mort à venir, tout cela à coup de poèmes, chansons ou airs pour cabaret. A l’inévitable « j’en ai ma claque » (du conflit, de ce qui va avec) fait écho l’inquiétude: « vous croyez que la guerre va durer longtemps ? ». Minutie de la mise en scène et des évolutions, diction excellente des jeunes gens . La démarche aurait pu virer au pathos : soit un très court épisode où tous exhibant des étoiles de David et des triangles roses nous replonge dans une horreur indicible que l’on ne connaît que trop. Il et insoutenable, mais joué avec la pudeur qui convient. Images superbes comme celle de cette femme hissée symboliquement dans les cintres et dont l’immense manteau redescend sur la scène qu’elle illumine. Déguisements fous, mini-ballets, lumières sidérantes, la ballade douce-amère est tonique, drôle et surréaliste quand il le faut . On aime cette fidélité aux engagements et au souvenir de celui qui nous propose un tel spectacle. C’est un must.
Sudden Théâtre, tous les mardis de juin à 21 heures. Réservations : 01 42 62 35 00



21 mai 2007

Le Songe d'une nuit d'été, de William Shakespeare

Le songe d’une nuit d’été, de Shakespeare, mise en scène Raymond Acquaviva.
La plus fantasmagorique, la plus difficile à raconter des pièces de Shakespeare. La plus « culte » pour ceux de ses sectateurs qui veulent décerner la palme à l’une de ses comédies ; recherchée aussi par les jeunes compagnies d’étudiants ou d’amateurs. Mais eux savent que monter et jouer ce Shakespeare-ci est une aventure qu’ils n’oublieront pas. Il y est question de Thésée, duc d’Athènes, aimable et très bon prince. A la veille d’épouser Hippolyta, reine des Amazones, il organise des festivités auxquelles il souhaite que le petit peuple participe. Parmi les jeunes membres de sa suite se trouvent deux couples d’amoureux transis. Ils vont se déprendre de leurs partenaires à la suite d’une petite magie à base de suc de fleurs dûe à ce farceur de roi des fées, hôte du bois voisin, mais qui a échoué. Des charpentiers, menuisiers, et autres tisserands farauds ou simplets se sont mis en tête de donner une représentation théâtrale pour charmer leur prince lors de ses noces. Trois intrigues au moins s’imbriquent les unes dans les autres. Tournis garanti. Au milieu de tout ça Shakespeare le philosophe, l’homme, le poète à l’esprit aux images et aux formulations fulgurantes ne nous ménage pas. Au détour d’une tirade un de ses doubles affirme : « l’amour ne regarde pas avec les yeux, mais avec l’âme ». Quant à Puck ce lutin, vibrion, ludion, factotum du roi des fées, il conclut la pièce disant que ce à quoi nous avons assisté n’était qu’un défilé de visions dignes d’un demi-sommeil, et que si l’effet escompté n’a pas été atteint, lui et la bande dont il est le porte-parole « feront mieux » (la prochaine fois) avant de nous souhaiter bonne nuit. Une distribution inégale réunit de jeunes comédiens trop heureux d’être sur scène pour y déployer leur énergie en effectuant des performances quasiment sportives. Il est vrai que la mise en scène, par ailleurs très respectueuse du texte, les y convie. Dans une scénographie sommaire à base de rideaux en tulle blanc, ils caracolent sur le plateau, s’empoignent, se traînent sur le sol. Une passion très charnelle expédie au tapis les amoureux et les fait se rouler par terre. Ils s’immolent façon Roméo et Juliette, l’un sur le corps de l’autre, l’arme employée étant ici un balai. Pitreries pour dessins animés ou feuilletons délirants avec extra-terrestres; une fée aux ailes de libellule est en bikini sous sa tunique translucide. Certains interprètes se débarrassent du texte qu’ils ne veulent ni ne peuvent s’approprier comme si, trop auguste, il leur faisait peur, quoiqu’il soit propre à être déclamé, pour prouver qu’on est à sa portée. Beaucoup d’entre eux cependant sont particulièrement convaincants, voire désopilants. Au final, la pièce fait mouche, sa magie opère, bien qu’elle ressemble quelque peu à un patchwork de scènes mises bout à bout.
Sudden Théâtre, vendredi et samedi à 21 h. Réservations : 01 42 62 35 00

Hééé Mariamou, de Maïmouna Coulibaly

Hééé Mariamou… écrit et mise en scène par Maïmouna Coulibaly.
Le titre ressemble au hurlement que pousse la M’man africaine qui réclame auprès d’elle sa Mariamou de quinze ans. Cette sorte de rappel à l’ordre agit sur le public comme une sirène de pompiers ou de voiture de police. Paraît Kathy Manyongo, mère enturbannée en boubou. Actrice et danseuse prodigieuse, aussi généreuse que le sont ses formes, elle tonitruera constamment, nous rivant à nos fauteuils, édifiés. Face à elle, Maïmouna Coulibaly est une adolescente gracile qu’elle surprend en train de lire un magazine djeune et cheap au lieu de faire ses devoirs. Les immenses yeux de la jeune fille nous ont déjà scotchés autant que le feront ses moues ravissantes et expressives, son métier d’enfer de comédienne-interprète, de danseuse, de chorégraphe, de chef et meneuse de troupe. Elle a conçu ce spectacle sous la forme d’une chronique de ses années de lycée avec beurettes et blackettes pour copines de classe et de cité. Un keum représente tous les autres : Sexy Choco, particulièrement appétissant, suscite l’émoi pour ne pas dire plus, de ses camarades, Mariamou la première. Sommée par sa mère d’expliquer la présence dans sa chambre de cigarettes et d’un préservatif, elle lui rétorque qu’on les lui a remis en classe dans le cadre d’un programme de prévention de la tabagie et du sida. Ladite mère, outrée, ne cesse de dire qu’il faut qu’elle arrête d’aller l’école puisqu’on s’occupe si mal de ses enfants. Elle lève les bras au ciel. Surtout ne pas croire que tout cela est au premier degré et ressemble à une quelconque dénonciation, aux objectifs plus ou moins douteux. Autodérision, bonne humeur, bonne santé, bonhomie, appétit de vivre, langage qui va droit au but sont les atouts de ce spectacle. Il est dansé de manière irrésistible sur des musiques répertoriables ou non- clins d’yeux que nous fait un DJ facétieux- et sur des modes dont la définition échappe aux néophytes, mais qui stimulent ces jeunes femmes aux déhanchements gracieux et fascinants, coureuses de fond jamais hors d’haleine. Mention particulière pour celle qui joue une proviseur réprobatrice, genre Frankenstein femelle quand elle danse, mais qui lâche que sa fille a épousé un maghrébin…un arabe, quoi, pouffent les lycéennes. Six autres épisodes évoquent leur parcours aux côtés de Mariamou. Elles se rencontrent des années plus tard. Mariamou en costume traditionnel et avec bébé dans le dos a été mariée « de force » avec son cousin du bled ; mais elle a décidé que la polygamie peut être une bonne invention, l’épouse numéro un sachant au moins avec qui est son mari. Sa copine beurette qui a trois mouflets se drogue toujours mais, solidarité oblige, négocie des crédits avec son pourvoyeur. Une autre, voilée, est maintenant « dans les sourates ». Une autre encore, nunuche et poule mouillée dite «la suiveuse », se vante d’être l’assistante d’un PDG de multinationale. Lequel, un macho de plus, se moque grossièrement d’elle sur son portable. Un temps, ces péripéties les sonnent : « Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? la star académie ? la révolution ? » Non, opinent-elles provisoirement , il faut surtout respecter les anciens et les autres même s’ils ne sont pas du même pays, et puis « être ensemble ». Voilà pour le message final, un peu téléphoné. Mais on a un spectacle tonique, farfelu, (voyez les proverbes facétieusement recyclés : « œil pour dent, dent pour œil ») et surtout touchant, servi par une troupe au tonus et au professionnalisme à citer en exemple. Dans des costumes flamboyants qui valent mieux qu’un décor, ils sont onze à occuper remarquablement l’espace scénique sur des cadences et des rythmes ensorcelants. Ne laissez pas passer ça.
Les Déchargeurs, du mardi au samedi à 21h30. Réservations : 0 892 70 12 28

12 mai 2007

Ermen, titre provisoire, de Pascal Tokatlian

Ermen, titre provisoire, de et par Pascal Tokatlian
Le terme provisoire fait judicieusement écho à la démarche de Pascal Tokatlian, et ce sous-titre devient touchant quand on comprend que le comédien-auteur se situe à mi-chemin d’un parcours qui le fascine. Ses premiers mots sont : « Je suis Arménien… » suivis un quart de fraction de seconde plus tard (à peine décelable) par «… d’origine ». Il fait aussi référence à des ascendances italiennes et un tel ‘métissage’l’intrigue. Héritier d’exils, d’errances involontaires ou pas, il est le descendant de ceux qui furent marqués au front, parqués, déportés, décrétés « hors-normes » par des visionnaires opportunistes ou de simples détraqués. Il est difficile de se réapproprier un passé quand on ne peut plus partager la conscience de ceux qui se sont tus après avoir vécu tout cela. Pascal Tokatlian fait appel au témoignage d’Aram Andonian, lui-même déporté dans les années 1915 . Les dates tombent. Les récits s’imbriquent. Celui de la jeunesse de l’auteur débute par l’apparition sur un écran d’une vieille dame avenante et bien droite face à la caméra; muette, elle ne parlera qu’à la toute fin interviewée par son petit-fils. Gaguik Mouradian interrompt la narration en jouant des mélodies sur son tamantcha, ce cousin d’autres instruments à cordes de l’ancienne Asie mineure. Il prend aussi la parole dans sa langue maternelle. Le ton du comédien est un peu haletant, il court d’un bout de la scène à l’autre, ne cesse de déplacer la table, les chaises et les modestes panneaux du fond, suggérant l’exode, l’exil. Les dates se font implacables, comme le sont les descriptions des déportations. Pillards, convois, enfants abandonnés par leurs parents, hommes et femmes nus, affamés qui avalent la soupe versée dans leurs chaussures, seuls récipients qu’ils aient et puis ces enchevêtrements de morts et de vivants, l’amoncellement des cadavres livrés aux chiens et aux oiseaux de proie. Puis c’est la France et la maison des grands parents de Pascal Tokatlian, une histoire de trésor découvert par un membre de la famille et d’une bague superbe : cela ressemble à un conte. Il y a encore une séquence évoquant son père qui chante le flamenco, « plus tard j’ai compris le flamenco de mon père », commente t-il. C’est la fin .Sur l’écran la vieille dame s’anime : « Si tu veux chanter, chante… » elle sourit et s’exécute. Tout est provisoirement dit, Pascal reprend : « Je suis Arménien… » un peu laborieusement, comme s’il débutait une de ces rédactions à l’école d’autrefois. Il est dans la même posture qu’au début. Mais il nous a beaucoup remués.
Théâtre de l’Aquarium, Cartoucherie de Vincennes, du mardi au samedi à 20h30, dimanche à 16h. Réservations : 01 43 74 99 61

07 mai 2007

Le massacre des innocents, de Fabrice Hadjadj

Le massacre des innocents, texte et mise en scène de Fabrice Hadjadj.
Jeu : Emmanuelle Bonnet, Véronique Ebel, Siffreine Michel. Avec Sarah Durteste : violon et violoncelle et Stéphane Lyonnet : bandonéon.
Un décor évanescent qui suggère à peine…mais quoi au juste ? trois jeunes femmes arpentent le plateau pendant deux heures, monologuant ou dialoguant et à peine déguisées …mais en quoi ? Au pied de la scène un musicien et une musicienne ponctuent systématiquement les treize épisodes de ce qui n’est pas vraiment une pièce selon les définitions classiques, c’est à dire avec intrigue, progression dramatique et même coups de théâtre ; résumer ainsi ce spectacle, étrange et grave, serait commettre une mauvaise action. Fabrice Hadjadj qui avoue son parcours de Juif ayant un jour reconnu que Jésus était le Messie, s’est donné pour mission de nous resituer par rapport aux ancrages premiers. Nourrissant et entretenant nos pauvres incrédulités il nous fait douter, puis nous demande de comprendre et de dépasser tous les seuils atteints jusque là. Habitées par la parole, hantées et transfigurées par elle, les trois jeunes femmes interprètent tous les personnages de cette saga composée d’épisodes faisant alterner de façon excentrique les « scènes de ménage » et celles dites « de tragédie » . Soliloques, confessions, conversations, exhortations au public, réconciliations, joies scandaleuses : tout évoque un peuple de rescapés et l’odeur de l’extermination de ces nouveaux-nés, dont la pureté est un mystère qui illumine l’âme de l’écrivain. Philosophe et poète, sa langue théâtrale est fleurie, charnue, insatiable. Parmi les scènes qui font retenir son souffle à la salle certaines sont espiègles. D’autres sont plus pathétiques : l’une a pour personnage principal un boucher ; au rabbin qui l’amène à approfondir sa connaissance des textes sacrés et accepter la volonté de Dieu, ce boucher se voit chargé de lui révéler que son fils emmené hors de Bethléem pour échapper au massacre est pourtant mort. Plus loin une mère rappelle à sa fille comment elle l’a aidée à avorter, de même qu’elle l’avait fait elle-même, refusant la venue au monde d’éventuels sœurs ou frères . Toutes deux sont liées par cet anéantissement d’êtres à venir, mais la fille révoltée clame son désir de tuer sa mère avant de crier: « Seigneur, jusques à quand resterons-nous dans ces ténèbres ? ». Tout ici témoigne de la violence et de la sincérité de celui qui, comme du fond d’un ancien abîme, s’étonne , s’émerveille ou s’indigne d’appartenir à la création, crie, prie ,loue et questionne encore et encore. Aux trois comédiennes inspirées, s’adjoignent une musicienne interprétant au violon et au violoncelle des mélodies poignantes ; son camarade l’escorte au bandonéon, cet instrument à la voix réconfortante. Et l’action de grâces du public est sincère.
Espace Georges Bernanos, du mardi au samedi à 20h30, dimanche à 16h . Réservations : 01 75 85 68

03 mai 2007

Pour un homard à la moutarde, Alfred de Musset l’insolite, de Jean-Gérard Héranger

Insolite? Le portrait que l’auteur nous propose n’a rien que de très convenable, voire convenu ; Musset ressemble à ce que nous savions du vrai dandy et faux iconoclaste… ou l’inverse ? Ici il est rarement question de l’homme désabusé, de l’amoureux torturé jusqu’à vouloir mettre sa vie et son talent en danger. Jean-Gérard Héranger raconte le poète-auteur de théâtre, séduisant et surdoué, perpétuellement en représentation. Des comédiens et comédiennes virevoltant en costumes d’époque disent ses poèmes culte ‘en situation’ et jouent les extraits de pièces que, potaches prolongés, nous chérissons pour les bonnes raisons. De ravissantes jeunes femmes tourbillonnent et minaudent, inspiratrices passées ou à venir d’Alfred. Des messieurs sentencieux du genre académiciens, au sourire un peu mécanique et de circonstance cherchent le mot juste pour raconter et commenter le parcours du jeune énergumène, ce personnage qu’ils n’ont pas osé être, et dont l’insolence et parfois l’inconséquence les ravit. Musset jeune est beau, multiple, peut-être même persuadé de son éternité. Eperdu d’amour il déclare sa flamme à ses muses et flirte avec toutes comme on le faisait dans les boudoirs. La plus exigeante d’entre elles étant l’irrépressible George Sand dont on sait qu’après l’épisode piteux de leur rupture, elle ne cessa d’être une mère pour lui. Et les messieurs de re-surgir sur scène, de se rengorger, disant à peu près : « quel homme charmant, voyez-vous, mais nous en avons connu d’autres ». En cela ils ont parfaitement tort et c’est l’ultime clin d’œil que nous fait Jean-Gérard Héranger. Geneviève Brunet et Odile Mallet signent la mise en scène festive de ce spectacle divertissant, sans plus, à la philosophie de salon y compris épisode où l’on joue à colin-maillard.
Théâtre du Nord-Ouest, jusqu’au 2 juin, dates et réservations : 01 47 70 32 75