25 juin 2007

La nuit des rois, de Shakespeare

Adaptation et mise en scène : Nicole Gros
Tenter de faire un « pitch » de la pièce ? Feste le pourrait, ce bouffon, fou appointé qui préfère ne pas être témoin à plein temps des tribulations du microcosme qu’est la cour du Duc, souverain d’un mini-état imaginaire. Il pressent ou prédit tout et apparaît inopinément, mais pas forcément quand sa noble maîtresse le convoque, parce qu’il se veut libre avant tout. Alter-ego de Shakespeare, engendré par ses méditations, ses certitudes, ses doutes, ses rêveries, il nous donne des conseils en forme de charades et d’aphorismes fulgurants. Ses raccourcis sont évanescents, et ses séquences prophétiques constellées de bons mots. Feste survole tout et saisit le moindre prétexte pour chanter. Nous sommes en Illyrie. Un frère et sa sœur jumelle, très liés, y ont échoué à la suite du naufrage de leur vaisseau brisé en deux. Viola croit que son frère Sébastien a péri dans les flots déchaînés. Sauvé par un ami, Sébastien est aussi persuadé qu’elle s’est noyée . Leur faculté de faire face à de tels revers de fortune, leur spontanéité, leur fantaisie séduiront tous ceux qui les côtoieront. Ils les prendront l’un pour l’autre, puisque Viola s’est déguisée en homme pour être autonome et respectée d’emblée. Imbroglios, duels évités de justesse, scènes de joyeuses orgies, et au final deux happy end plus un. Et toujours la langue envoûtante de Shakespeare dont Nicole Gros adapte et met en scène la plus romanesque, la plus tendre et la plus follement drôle des comédies. Pas de vrai décor, quelques buissons, des portes s’ouvrant sur des lieux multiples où ce petit monde s’esbaudit, se court après, s’apostrophe. Costumes d’une élégance raffinée déclinés en blanc, gris et argent pour la dizaine de personnages entourant le frère, la sœur et le Duc, eux-même en beige doré . Airs d’époque chantés ou en fond sonore. Feste, Alexandre Mousset, est un faux boute en train plutôt mélancolique. Rémy Oppert : Malvolio devrait être un puritain coincé, odieux ou cynique. Hâbleur, il ressemble plus à un académicien faisant des communications à ses pairs ce parti pris est plaisant. Le Duc, Antonio Labatti, est un romantique invétéré. Philippe Renon a la fougue et le charme convenant à Sébastien. Isabelle Hétier joue une Viola fragile, estomaquée par les quiproquos causés par son déguisement. Esméralda Marzo est Olivia que courtise le Duc, éclatante elle est sincère et franche. Leurs camarades se répartissent les rôles de gentilshommes, suivante, serviteurs et comparses, avec efficacité . Même si ces premières représentations comportent des séquences un peu lentes où les comédiens semblent plus fascinés par leur texte que par le rocambolesque de leurs situations. Ils se forcent un peu à pleurer de rire; heureusement, ce rire est communicatif.
Théâtre du Nord-Ouest, les 8, 11, 14, 15, 17, 20, 21, 22, 23 et 31 juillet. Pour les horaires, le reste du calendrier jusqu’en septembre, et pour les réservations : 01 47 70 32

21 juin 2007

Rose Cats, de Timothée de Fombelle

Mise en scène de Timothée de Fombelle, avec Laetitia de Fombelle et Stéphane Massard .
Un mini-plateau incliné, posé sur la scène; dessus, un encombrement de malles et de valises. A gauche un tableau affichant des numéros : c’est un ascenseur. Au-dessus de la porte que vous avez franchie en entrant, une inscription : « Les spectateurs sont informés que les titres, dialogues, personnages de films cités par Rose Cats sont tous imaginaires ». Ce ton, par trop sérieux, fait que cette avertissement ressemble moins à une mise en garde qu’à un fameux clin d’œil. Noir… pleins feux sur Lui, petit, costaud, effaré, et sur Elle, longuissime et goguenarde. Vous allez vous emballer pour cette pièce dont on ne sait trop comment rendre compte, sans donner dans la paraphrase ou enchevêtrer toutes sortes de superlatifs. Tout simplement parce qu’elle est excellente. Cocher ses plus? d’abord un scénario plus qu’ingénieux. Lui est groom dans cet Hôtel Impérial mythique: on est en 1937 précise le programme. La violence s’invitait alors aisément dans le paysage. Témoin, braqué sur Elle, ce pistolet, ustensile indissociable des westerns où campent ses fantasmes à Lui , pâle héritier de cow-boys. Peu importe ce que Lui et Elle se diront dans cet ascenseur folâtre, et la relation qu’ils établiront ; les mots de Timothée montent à l’assaut. Charnus, gouleyants, rigolos, incisifs, ils peuvent aussi être « cabossés » selon l’auteur. Les tournures de phrases, rarement raisonnables, s’imposent aux personnages et les formatent. Le groom se dénommerait Léger, mais Elle l’appelle facétieusement Groomy. Immanquablement fatale, elle est shootée aux films américains dont elle décline le nom des vedettes, comme on dégaîne, quitte à en bafouiller. Ambiance: la bande-son émanant d’un antique poste monumental qu’ausculte Groomy, restitue ce qu’on entendait à la radio de l’époque, annonces ou musiques de jazz. Déconvenue pour lui en forme de coup de théâtre : elle est en fait Rose Cats et surtout pas cette Madame Bulot, richissime femme du propriétaire de l’hôtel où il a atterri. Ex-vendeur de tissus dans un magasin urf aux étages aussi innombrables qu’hypothétiques, il entreprend à son tour de se raconter avec volubilité. Les deux comédiens semblent s’émerveiller de la cocasserie phénoménale de leurs répliques et de leurs échanges, qu’ils enchaînent comme s’ils les découvraient ou les inventaient. Un bon, un suave et un vigoureux délire sur un rythme ébouriffant qui dure une trop courte heure et quelque . Et que dire de l’usage que le metteur en scène-écrivain fait de la scénographie, de ses coffres , des lumières et des costumes ? Une indication gagesque de plus au rayon farces et attrapes: le Groom constate, stupéfié, qu’un à un les boutons dorés de sa veste rutilante disparaissent après chaque noir ; il se sent devenir nu. Suivez notre regard: elle rit sous cape. On ne peut que vous engager à aller découvrir une pièce originale d’un auteur trentenaire déjà reconnu car, à l’évidence, il s’impose parmi ceux de sa génération, et les autres.
Les Déchargeurs, du mardi au samedi à 20 heures. Réservations : 0 892 70 12 28

20 juin 2007

Troïlus et Cressida, de Shakespeare

Troïlus et Cressida, de Shakespeare
Mise en scène : Jean-Luc Jeener
L’œuvre est traditionnellement considérée comme déroutante ; doit-on la classer parmi les pièces historiques puisqu’elle contient des épisodes de la guerre de Troie ? Ses épisodes burlesques l’empêchent-elle d’être qualifiée de tragédie, ou même de tragi-comédie ? Trois intrigues s’y côtoient et la baptiser problem play n’est guère satisfaisant. Les troupes qui choisissent de la monter jouent le plus souvent sur tous ces tableaux à la fois , quitte à faire de ce méli-mélo un fourre-tout, ou bien une relecture fracassante. Jean-Luc Jeener, lui, a tout simplement « dégraissé ». On l’imagine face à la carcasse de son bovin (William était un taureau du 23 avril ) : un grand coutelas à la main il démembre, dépèce, désosse, taillade . Pourtant sa version de la pièce qui dure environ une heure trente n’est pas light, même si l’on peut la résumer à l’aide de la formule shakespearienne : « Fidèle comme Troïlus, fausse comme Cressida » . Des vingt-huit protagonistes au départ, il n’en reste ici que six. La guerre homérique est devenu un prétexte. Débarquée la scandaleuse Hélène, cause du conflit. Dans le clan des Troyens les rescapés se nomment Hector, fils de Priam, et Enée. Dans celui d’en face, Diomède, chef grec, est seul. Quatre comédiens et deux comédiennes sourient, rient, s’embrassent, s’enlacent, s’entrelacent, se défient, se sidèrent, s’empoignent ou roulent à terre. Troïlus, blond et élancé, tombe raide amoureux de la radieuse Cressida en direct sous nos yeux et ceux de l’espiègle Pandare, cette entremetteuse qui est aussi la tante de la jeune fille. La suite est tour à tour violente ou tendre : on se dissimule derrière des poteaux, on écoute ce que l’on ne devrait pas entendre, on dévale des escaliers, on sort en criant. Et c’est déjà le deuxième épisode : sur décision de Priam et de son conseil, Cressida doit quitter Troie et Troïlus qui , fair-play, s’y résigne, car elle a été choisie pour être échangée contre un certain Anténor. Diomède vient la chercher et elle lui tombe presque dans les bras. Caresses, effusions, puis hurlements. Moralité : Cressida a cru aimer Troïlus, mais ça n’était rien à côté de ce qu’elle éprouve maintenant pour Diomède. Troïlus, forcé de l’admettre, reste hébété puis fait semblant d’avoir rêvé sa passion pour la traîtresse. Point quasiment final. George Bernard Shaw disait que Cressida était “Shakespeare’s first real woman”. Dans une mise en scène alerte et des costumes aussi sobres que somptueux, Alicia Roda est une Cressida éblouissante, Benoit Dugas un Troïlus élégant, vibrant et grave. Dans le rôle de Pandare, Ellyn Dargance est pétulante puis touchante. Gildas Loupiac est un Diomède infiniment séduisant. Jean-Yves Lemoine et Jan-Luck Levasseur se donnent à fond dans les rôles plus épisodiques d’Hector et d’Enée . La langue de Shakespeare est peut-être plus enchanteresse encore dans cette pièce que dans les autres et ce qui se joue au Nord Ouest, quoiqu’un peu décousu, est joli et émouvant .
Théâtre du Nord-Ouest, les 18, 22, 23, 24, 28, 29 et 30 juin; pour les horaires, les dates en juillet, août, septembre et les réservations : 01 47 70 32 75

14 juin 2007

Dard dard, de Freddy Viau

Dard dard, comédie insecticide, écrite et mise en scène par Freddy Viau
Donc, ça va foncer, transpercer, mais vos sourcils se froncent : pesticides et cie, en principe l’humanité n’y survivrait pas. Soulagement: quatre gaillards bottés, en tenue verte d’employés de parcs municipaux font mine de se pencher sur le gazon. Ah les braves hommes et quel beau métier! Pas le temps de s’extasier: la mécanique s’est déclenchée au quart de tour, et à la scène deux, un plongeon en chute libre à l'image de celui d’Alice basculant au pays des merveilles. Atterrissage dans un univers de cigales, libellules, fourmis, bourdons, moustiques et leur clique, aussi impitoyable que le nôtre. On transite un peu du côté de chez Shakespeare, par une fameuse nuit d’été propice aux magies ou travestissements. Le microcosme de Freddy Viau fait cohabiter la gent ailée avec l’autre, la ‘pattue’. Mais le désir de pouvoir fait gigoter la fausse reine des abeilles, née ouvrière, usurpatrice à plein temps. Ancienne favorite d’un vieux roi frelon, elle a un passé sûrement chargé et le tempérament d’une vraie héroïne de tragi-comédie Elle finit par vouloir s’unir au représentant d’une autre espèce pour engendrer une race mixte doublement puissante. De plus en plus proche de l’hystérie, elle dégaine contre tous ceux ou celles qui entravent ses désirs hégémoniques , plante son dard (en bois et dérisoire) dans leur abdomen, mais comme on est dans une comédie festive, déraisonnable, loufoque et déjantée, les victimes, traîtres ou pas, ont le temps de l’insulter copieusement avant d’aller s’écrouler en coulisses. Parce qu’il y a une justice, même chez les insectes, la reine, personnage aussi actuel que complexe, terminera KO et hors-circuit. Mais rassurez-vous, ici aucune tentation de récupérer l’actualité ou la politique comme l’ont fait tant de pseudo-pièces aussi racoleuses que navrantes, ces derniers mois. Sur un plateau qu’ils occupent parfaitement, ils sont sept, dans des costumes gracieux avec des accessoires cocasses dont ils changent pour jouer une vingtaine de rôles. Tous ont de l’abattage, une présence et une énergie réjouissantes. Et beaux et belles avec ça. Ils dansent, chantent, façon comédie musicale. Le comique a plusieurs niveaux, avec par-ci par-là quelques gauloiseries et des exclamations en anglais, pour faire bon poids . La mesure de cette comédie astucieuse, burlesque et pince sans rire est généreuse et on ne décroche jamais, même quand les rebondissements s’enchaînent et que ça s’embrouille un peu. L’humour et le talent de Freddy et de ses camarades font mouche.
Aktéon Théâtre, à partir du 20 juin, du mercredi au samedi à 21h30. Réservations : 01 43 38 74 62

07 juin 2007

Deux frères, de Fausto Paravidino

Traduction et mise en scène de Jean-Romain Vesperini.
L’auteur Génois et trentenaire est la coqueluche de sa génération et des autres, dans son pays et même ailleurs. Acteur de théâtre et de cinéma, metteur en scène, traducteur de Shakespeare et de Pinter, scénariste, son CV est une biographie édifiante. Il s’est vu attribuer des prix littéraires pour Due fratelli ( Prix Tondelli 1999 et Ubu en 2001) dont la traduction française paraîtra à la rentrée aux Editions de l’Arche. Deux autres de ses pièces ont été montées à Paris par Stanislas Nordey dans le cadre du Théâtre Ouvert, lequel bannit toute complaisance côté choix. Vous imaginez l’envie qu’on éprouve de découvrir ces Deux frères au dos de la butte Montmartre, là où souffle un certain esprit, dans ce théâtre du Funambule qui prend de vrais risques rayon programmation. Le décor symbolise le décalage et l’ambiguïté revendiqués par Jean-Marie Vesperini qui veut « mettre le spectateur sur le fil du rasoir jusqu’au coup final » Côté jardin, à des éléments de portière en bambou pendent des dizaines de couteaux. A la cour un dispositif jumeau, mais avec des dizaines de tasses. Au mur du fond trois horloges indiquent trois heures différentes. Ils sont effectivement trois : deux comédiens dont on a peine à croire qu’ils puissent être frères ou demi-frères, tant leurs physiques sont aux antipodes l’un de l’autre et dont on ne peut pas non plus imaginer qu’ils soient les adolescents prolongés, vrais protagonistes de la pièce. Leur camarade est une colocataire imposée par qui ou subie pourquoi ?… Cette Erica est destinée à tout faire exploser et manie un langage aussi ordurier, ses préoccupations sont aussi minces que celles de Boris et de Lev. Deux frères titillés par la même nana. Et que dire du rapport de ces garçons avec leur mamma omniprésente sans être présente, qu’on soupçonne d’être à l’origine de leur infantilisation autant que de leur haine de toute femelle ‘primale.’ Lettres à maman, appels au secours et pleurnicheries de celui des deux qui avoue ne pas être une lumière. Puisque la nana sème la zizanie entre Lev et Boris, pourquoi ne pas la tuer ? Lequel de ces êtres, incapables de s’engager dans quoique ce soit qui les dépasserait, a eu le premier cette idée de génie ? Propos sans nuances, bêtement contemporains : ça vole bas. Affrontements et gestes rageurs, Lev a un visage fermé, une moue hargneuse. On est soulagé quand il est absent, effectuant son service militaire. Boris est un dadais mais Erica est une provocatrice efficace. On ne comprend pas toujours où chacun veut en venir, donc peu nous importe le dénouement . Mais que dire d’une écriture victime de tant de clichés. Qu’elle est un parti-pris, un outil pour dénoncer ce qui l’a été mille et une fois : le monde est devenu un bas-fond. Est-ce là le message de votre dramaturge encensé ?
Le Funambule, lundi, mardi, mercredi à 21h30. Réservations : 01 42 23 88 83

05 juin 2007

La Maîtresse , de Jules Renard

Mise en scène: Jacques Bondoux
Parue entre novembre 1895 et janvier 1896 dans la revue « Le rire », l’aventure de Blanche qui partage par intermittences l’existence de Monsieur Guireau, « ami paternel », « homme périodique et rangé » et celle de son Maurice fringant, imaginatif , poète à ses heures, fasciné par cette dame expérimentée qui a peut-être l’âge de sa mère, est une étape-clé dans la carrière dramatique d’un écrivain qui n’aura signé que huit pièces. Dont le délicieux et quasi-mythique Plaisir de rompre, daté de mars 1897, doux-amer, furieusement actuel où l’on retrouve Blanche et son Maurice prêts à se séparer, lui au bord de convoler avec un tendron. La Maîtresse est un vaudeville à l’envers d’une saveur rare. Dans des lieux aussi aléatoires que traditionnels où l’on peut faire sa cour, et se laisser faire - fiacre, bois nuitamment, chambre d’hôtel- Jacques Bondoux, metteur en scène et troisième personnage, meneur de jeu aussi méphistophélesque qu’inopportun, est leur complice. C’est l’homme au chapeau rouge qui commente, le cocher qui les emmène, le copain, intrus intempestif qui fera paniquer la dame au moment où elle pourrait enfin… Il rectifie les draps du gigantesque lit monté sur roulettes, mini-scène sur la scène, le fait tournoyer. Eux s’installent sur son rebord, grimpent dessus, y plantent leurs chaises. Lui les promène, puis s’occupe de leur garde-robe quand ils se déshabillent pour n’être bientôt plus qu’en caleçon long, chemise pour lui ou dessous à volants avec bustier pour elle. Blanche somme Maurice de lui tourner le dos : « quand j’aurai fini, je tousserai…patientez, comptez jusqu’à trois ». Les voilà sous un drap immense. Au moment où lui va vraisemblablement arriver à ses fins, il crie : « maman ». ( très-très-cher monsieur Freud). Ce n’est pas grave: « nous nous aimons raisonnablement ». Sidérante de bon sens autant que de rouerie la dame a pris toutes ses précautions pour ne pas risquer de désagréments sentimentaux. Elle fait le catalogue de leurs séductions et de leurs mérites respectifs et assène à son trop jeune amant qu’« un homme est toujours plus vieux qu’une femme » . Elle lui caresse le menton, lui, délace ses bottines . Ils se palpent les mains. «Parlons sérieusement ». « Epousez votre vieux »…« Rompons». « Te tuerais-tu à cause de moi ? » Incertitudes mais surtout pas de dégâts, aucun regret et ne pas s’attendrir. Musiques d’Offenbach, de cirque et de films avec atmosphères . Le lit refait quelques tours de piste, emmené par l’homme au chapeau rouge, ce redoutable Jacques Bondoux qui manipule tout .On n’en peut plus de bonheur, parce que la délicieuse Catherine Chauvière qui est Blanche, monstre de bon sens, aussi convaincante quand elle est péremptoire que quand elle pleurniche, a adopté le ton maniéré de la bourgeoise de l’époque, sans pour autant minauder. La finesse et la justesse de son jeu, sa jovialité vous intimideraient presque si Eric Cénat, son partenaire, n’était pas en reste. Il mouille élégamment la chemise, faussement interloqué, jamais pris de court dans le rôle du Maurice à qui sa Blanche impose précautions et mode d’emploi. « Je ne suis pas un bœuf en fonte » proteste t-il. Il est merveilleux. Et ce spectacle est un pur bonheur .
Artistic Athévains, mercredi, vendredi à 19h, jeudi, mardi à 20h45, samedi à 16h et 20h45, dimanche : 18h. Réservations : 01 43 56 38 32



03 juin 2007

Mélite, de Pierre Corneille

Mise en scène : Jan-Oliver Schroeder
Corneille nous met dans le coup dès le quatrième vers de l’acte un, scène un, quand Eraste avoue à son ami Tircis : « Mais malgré ses dédains Mélite a tout mon cœur ». Il nous informe ensuite que sa vie sera mise entre parenthèses tant que la jeune personne n’acceptera pas de l’épouser. Tircis commente : « S’attacher pour jamais aux côtés d’une femme ! / Perdre pour des enfants le repos de son âme ! Voir leur nombre importun remplir une maison, !/ Ah ! qu’on aime ce joug avec peu de raison ! » Preuve qu’un certain bon sens ou un certain cynisme avaient déjà cours dans les années 1630. La suite de la pièce ne peut consister qu’en la façon dont s’y prendra Eraste pour arriver à convoler avec cette beauté inaccessible. Elle paraît, se montre exigeante, plus ou moins prude ; c’est une coquette, et l’héritière d’une tradition qui veut qu’une jeune personne mette à l’épreuve ses galants. Cascades d’épisodes rocambolesques, enchevêtrements de rivalités amoureuses, lettres enflammées perfidement envoyées aux mauvais destinataires. On frise le mélo avec la mort que s’est donnée, paraît-il, un prétendant à bout d’arguments. Et ici c’est furieusement relooké et exoticisé. On est en Amérique hispanophone. Mélite est l’exquise Mélita, attraction du bar du même nom au bord de la mer. Elle chante à faire se pâmer ceux qui pieds nus et en bermudas, après l’heure de la plage se retrouvent pour un verre, ou plus, au comptoir du patron, vêtu de blanc, chapeau compris. C’est un avatar du Cliton originel, voisin de Mélite, et plus un commentateur qu’un meneur de jeu. On passe à la vitesse supérieure , les comédiens disant un texte resserré par rapport à l’original et l’on bascule dans le farfelu. Effusions limite torrides entre partenaires ou gifles sonores, prises de bec avec jets en l’air d’un matériel de bar qui atterrit dans le public. Mais la mise en cène, la scénographie, les éclairages sont simples, séduisants et efficaces. On rit beaucoup, même si l’on regrette un peu que des blancs récurrents, mini-silences, fassent piler le tout régulièrement. Ils sont visiblement destinés à ce que le public apprécie la musique de vers bien assénés , mais devenant des hiatus ils finiraient par agacer ceux qui n’ont envie que d’aimer l’inventivité du metteur en scène et l’implication de ses comédiens.
Vingtième Théâtre, du mercredi au samedi à 19h30, dimanche à 15h. Réservations : 01 43 66 01 13