19 août 2007

La Redoutable, de Maurice Desmazures

Mise en scène : Jacques Mornas
D’abord il y a l’affiche, violacée, flamboyante, parfaitement érotique qui montre à l’intérieur d’un cadre argenté et à l’allure vieillotte quatre pommes dont l’une est entamée. Très « mise en scène », elle intrigue. Puis il y a le titre La redoutable : ça pourrait être un navire de course, terreur des mers, cauchemar de nos ennemis héréditaires il y a quelques siècles ; il réveille en nous de vieux souvenirs de BD. Côté « vous-voulez-t-y de l’émotion et des coups- euh-dans le plexus ? » vous ne seriez pas loin du compte. Même si après l’avoir vue on est parfaitement incapable de la raconter (heureusement pour ceux qui la découvriront) cette pièce du genre toboggan trimballe les spectateurs de confrontations d’un réalisme à faire grincer des dents en épisodes rocambolesques, y compris un duel où les rivales ont de vrais fleurets à la main. Quant à la dimension corrida que l’auteur revendique , elle est pratiquement métaphorique. Donc sur scène ils sont trois plus un, comme sur l’affiche. Rainer, le macho de service, se raconte avec complaisance. Son fantasme ? Il veut assister à la confrontation des deux femmes qu’il a successivement ou conjointement aimées. Mufle radical, il se réjouit à l’évocation d’un huis (presque)clos le confrontant à Hélène et à Clara . Il y sera impeccablement odieux jusqu’au bout. En tête à tête les deux femmes auront eu forcément le temps de se dire beaucoup de choses à son propos. Et une mort sera peut-être évitée de justesse avant le dénouement où un pasteur, confident en position de médiateur, tentera d’épiloguer et de conclure l’affaire avec un Libera me domine. Vous avez peut-être pensé tour à tour à Montherlant, Shakespeare, Guitry et aussi Sartre, Ibsen ou même Tennessee Williams ou même encore Arthur Miller, possibles parrains de l’auteur mais la pièce, très écrite, est rondement menée. Ponctuée de peu de noirs elle bouscule dans une mise en scène réaliste et habile avec des images parlantes comme cette cage où volète un oiseau et plus tard la corde sinistre qui pend des cintres. La musique de scène hypnotise presque, et des chants sont confiés aux comédiennes qui les interprètent très joliment. Si Céline Liquière est une Hélène péremptoire, femme à poigne au tempérament de diva, Mélisante Guessoum est gracieuse et touchante en Clara. Serge Cassagnol est un Rainer résolument odieux, mufle et lâche sous le masque rassurante d’un fin psychologue à la sincérité louable. Garcin, le pasteur au visage d’ange est l’impeccable Ludovic Pirazzoli. C’est du vrai bon théâtre, ragaillardissant en cette morose fin d’été.
Théâtre le Méry, du mercredi au samedi à 21h30, dimanche à 15h.
Réservations : 01 45 22 03 06

15 août 2007

Mesure pour mesure, de Shakespeare

Mise en scène de Béla Grushka
Coleridge disait de toutes les comédies de Shakespeare que c’était la plus douloureuse, et son contexte est effectivement assez trouble voire malsain. A Vienne où la corruption règne, la jeune et sincère Juliette est enceinte des œuvres de Claudio. En l’absence du duc Vincentio officiellement en voyage en Pologne, Angelo, régent nommé par lui (capable de mettre en avant « l’austérité de ma vie… mon nom sans tâche ») le condamne à mort pour immoralité. Claudio est jeté en prison. Sa sœur Isabella, qui envisage de se faire nonne, vient implorer Angelo de le gracier, mais celui-ci qui la désire aussitôt lui propose un marché odieux : qu’elle lui cède et son frère vivra. Cependant le duc, se faisant passer pour un moine, parcourt le pays pour savoir ce qui s’y passe et démasquer les impostures. Au terme d’épisodes imprévus et d imbroglios impliquant toutes sortes de personnages, de il réapparaît pour restaurer l’ordre, pardonnant à tous ceux qui se sont rendus coupables de cruautés et d’ impiétés. Une certaine lumière se fera et il épousera Isabella puis, comme c’est la coutume pour les comédies de l’époque, d’autres unions jugées harmonieuses seront célébrées dans leur entourage. Cette pièce troublante cherche à voir de la noblesse dans la passion. C’est une réflexion sur le pouvoir, la vertu, la justice et le pardon. En témoignent les monologues et les dialogues où le bon sens est transcendé par un amour autre qu’humain. Des vérités sont assénées de façon fulgurante par des personnages soit tourmentés, soit inspirés ou les deux à la fois. Le duc, bien sûr, mais aussi l’éloquente Isabelle. Béla Grushka met alertement et presque goulûment la pièce en scène dans une version aussi fidèle que fantaisiste ou pléthorique : on pense parfois à du Brecht. Ils sont dix-sept sur le plateau dans des registres complémentaires. Le rythme choisi fait que tout semble parfois décousu, emberlificoté, mais c’est probablement ce que souhaitait, du temps de l’auteur, le public qui accourait à Londres pour assister à ce genre de sagas incompressibles. Certains comédiens déclament presque et forcent le ton ; on ne leur en veut pas, ils sont certainement sincères, bien qu’à deux doigts de faire un numéro. En jeans et manteaux de cuir, avec des dégaines de loubards, tripotant leur braguette, crachant, d’autres gouailleurs, sont moins métaphysiques et plus convaincants. Ça chante, ça joue au piano dans la coulisse. Et dans le rôle du duc, Mathias Marty, moine encapuchonné à l’accent voluptueusement transalpin, comédien sidérant, fait qu’il est urgent que vous alliez prendre la mesure de ce spectacle.
Théâtre du Nord-Ouest, les 19, 22, 27 août et les 1er,10 et 30 septembre. Programmation jusqu’au 9 mars; horaires et réservations : 01 47 70 32 75

13 août 2007

Timon d'Athènes, de Shakespeare

Mise en scène: Cyril le Grix
Tenter de donner le ‘pitch’ de la dernière en date des tragédies de Shakespeare s’avère plus envisageable que résumer une quelconque des précédentes. Peut-être parce que celle-ci se veut avant tout parabole. Timon, riche et noble Athénien n’en finit pas de combler de présents ceux dont il s’est entouré. « Ma richesse ce sont mes amis » dit-il avec une sincérité qui ne peut être mise en doute. Il dilapide son patrimoine, malgré les mises en garde de Flavius son intendant navré, et celles plus virulentes d’Apemantus, philosophe sagace, blasé ou simple stoïque qui se voudrait son mentor. Ruiné, Timon déclare que ses amis vont lui venir en aide. C’est l’inverse qui se produit, tous se révélant plus cyniques encore qu’ingrats. S’ensuit la descente de Timon l’utopiste aux enfers. Révolté dans un premier temps contre toutes sortes de flatteurs et d’intrigants, ex-naïf, il vient de découvrir leur vrai rapport à l’argent . Réfugié dans une grotte pour fuir le monde, il y déterre par hasard un trésor de pièces d’or et le distribue en hâte à ceux qui viennent le trouver. Dont le général Alcibiade, ancien invité de ses banquets. Révolté contre les responsables de la pagaïe qui règne à Athènes, ce dernier voudrait remobiliser Timon et marcher avec lui sur la cité pour qu’il y soit réhabilité. Trop tard, Timon s’est laissé mourir : il a « bâti sa demeure éternelle sur la plage » où « une fois par jour la houle turbulente me recouvrira de son écume ». L’épilogue en forme d’épitaphe est dite par ce même Alcibiade ; il évoque l’olivier qui neutralisera le glaive et une certaine sérénité est alors au rendez-vous : ce que n’a pas envisagé de montrer Cyril le Grix qui met en scène la pièce. Toutes sortes d’épisodes majeurs ou collatéraux supprimés elle devient un spectacle d’une heure et demie où l’émotion est au rendez-vous en permanence et la performance des comédiens étonnante. On est d’abord quelque part du côté de Guermantes: distingués, en costumes trois pièces beiges, prisant du tabac et se serrant onctueusement la main, voici nos mondains attablés autour d’un Timon suave qui leur ressemble. Un noir : la table du banquet métaphorique qu’il leur offre est ramenée en coulisses. Martèlements de tambours de guerre à l’antique. Tout bascule. Il est maintenant question de détestation, de haine, d’écœurement, de mépris pour les flatteurs et pour l’humanité entière qui pour lui leur ressemble. Dans son pantalon troué Timon, excellentissime Jérôme Keen, guetté par la folie, est devenu ce quasi caractériel à genoux qui gratte le sol. Monologues insensés, imprécations en rafales. Son serviteur Flavius, Tom Costalini, également bouleversant, a la voix détimbrée à force d’être assourdie par le chagrin. « Tu pleures, dans ce cas je t’aime, tu es une femme », l’émotion le submergeant à son tour, Timon lui caresse la joue avec une sensualité et une tendresse infinies et finit par presque murmurer. Ce spectacle qui utilise la traduction raffinée de Jean-Claude Carrière est servi par une troupe de comédiens tout en nuances et tous habités. Dans le rôle majeur d’Apemantus Franz Debrebant, le seul à être vêtu de noir, est spectaculaire. Une véritable réussite.
Théâtre du Nord-Ouest: les 15, 17, 22 ,25, et 30 août et les 1er, 7 et 9 septembre. Horaires, dates jusqu’en mars et réservations : 01 47 70 32 75

03 août 2007

La tempête, de Shakespeare

Mise en scène Bernard Mallek et Paola Rizza
Prospéro a été chassé du trône ducal de Milan par son frère, au motif qu’il négligeait sa gouvernance. Il s’adonnait en effet à des explorations d’un au-delà douteux, et cela le rendait inapte à des fonctions exigeant pragmatisme voire cynisme. Il aurait dû refouler ses états d’âme et surtout ne tenir aucun compte du fait que certains de ses rêves ne coïncidaient pas avec ceux de son entourage. Avec sa fille Miranda il s’est réfugié sur une île à laquelle quiconque aborde ne peut être, devenir ou redevenir que ce qu’il est. Usant d’une de ses magies habituelles, aidé par Ariel, son complice fantasque et l’un de ses doubles visible de lui seul , Prospéro suscite une tempête qui après un naufrage fait atterrir chez lui son frère l’usurpateur, flanqué de son allié le roi de Naples, du fils de ce dernier : Ferdinand, et d’autres gentilshommes et marins. Tout peut alors vraiment commencer, et le délicieux Ferdinand tomber logiquement amoureux de cette petite merveille de Miranda , pour assurer l’avenir de la dynastie. Mais les confrontations inévitables ne donnent pas lieu à de simples règlements de comptes, elles sont l’occasion de confessions dépassionnées et d’aveux de faiblesses par trop humaines. Le désir de vengeance étant l’une des pires. Cette pièce archi-shakespearienne se vit comme toujours à d’autres niveaux. A la scène finale Prospéro redevenu comédien confie au spectateur que son désir était de lui plaire, et que seule son indulgence le libérera, comprenez : légitimera sa condition de personnage de théâtre. La mise en scène de Bernard Mallek et Paola Rizza rime avec hauteur, ampleur mais encore souffle et embrasements. Le décor a pour éléments de base des voiles aux couleurs rugueuses. Les costumes sont à peine stylisés, les lumières sont travaillées pour qu’une pénombre comporte des trouées où les visages sont comme irradiés. Le son est immatériel, incantatoire et dérangeant : tambours, cloches et didgeridoo, pourquoi pas ? Une certaine audace des metteurs en scène a choisi Carlos Ouedraogo pour être Ariel : comédien à la peau noire, torse nu, il met sa sensualité au service de l’esprit aérien qu’il incarne mais à qui il greffe les sortilèges d’un autre continent . Frédéric Touitou est Caliban, hôte de l’île plutôt malfaisant, cabossé, mal dans sa peau, ambigu et tenté de faire le mal parce qu’il ne peut redevenir le bon enfant qu’il se souvient avoir rêvé d’être. Inquiétant, il intègre parfaitement une distribution qui étonne autant qu’elle détone .Que dire d’Alexia Papineschi, Miranda évanescente et de la Reine Marine Gandibleu, clone de celle du Conte d’hiver, un brin mélodramatique, qui convie inlassablement les hommes à se reprendre. Leurs camarades sont tous aussi remarquables. Infiniment troublé, au bout d’un parcours dangereux et étrange, mais paternel, fraternel , tendre, d’un charme hérité d’une grâce évidente, François-Paul Dubois est Prospéro. Avec lui tout redevient humain. « On est vraiment dans Shakespeare » disait une spectatrice. On atteint une apothéose dans cette saga qui en aura forcément d’autres d’ici septembre, date de la création de la dernière des trente quatre pièces constituant le cycle Shakespeare.
Théâtre du Nord-Ouest, jusqu’au 19 septembre. Dates et réservations : 01 47 70 32 75

02 août 2007

Je t'avais dit, tu m'avais dit, de Jean Tardieu

Je t’avais dit, tu m’avais dit, comédies de Jean Tardieu
Mise en scène de Christophe Luthringer
Quel titre aimable, et puis ce ping-pong, n’est-ce pas ? Donc ça ‘communique’, ou mieux : deux personnages se sont parlé. Y a-t-il un brin de mélancolie ou de regret puisque c’est du passé ? Ces pièces courtes mises bout à bout ont souvent été réduites à des saynètes exutoires interprétées dans des « clubs théâtre » par des lycéens et lycéennes qui s’y livraient avec ravissement à toute sortes de pitreries. Leur but étant de se faire « remarquer » par leurs frères, sœurs, camarades, parents ou profs. C’était dans les années… Cette mise en scène-ci fait évoluer un quota raisonnable d’hommes et de femmes : trois dans chaque camp, se tricotant et se déclinant en couples, trios, quatuors, avec sextuor au final. Mais si, se référant à la musique qu’il aimait tant, Jean Tardieu a intitulé le sien « théâtre de chambre », on y fait souvent chambre à part. Cela pour une durée plus ou moins limitée et fantasmée parce que l’auteur, perplexe, se glisse dans votre inévitable brèche existentielle. Ainsi s’invite la dramaturgie d’un spectacle dont nous voudrions dire tout le bien qu’il vous fera. Le texte est affriolant ; minutieusement charpenté il escorte la pensée d’un poète dont les mots ont tout enjambé. Surréaliste, Tardieu est l’arbitre d’un inventaire de mots menant à des abysses, des étourdissements. Sa référence à eux, sa révérence envers eux , qui font que nous ne sommes que ce que nous sommes, nous enverraient allègrement en enfer. Sortant d’un si mauvais pas on serait pris de vertige, signe qu’on existe quand même. Pour ce spectacle il fallait une scénographie délirante, épaulant une dramaturgie lisible : en effet les consignes imposant la présence sur scène d’un meneur de jeu, et les autres didascalies de l’auteur ne sont pas au rendez-vous. Les comédiens respectent tout cela ,quitte à devenir faussement interloqués ou plus facétieux encore que facétieux. Potaches concoctant leur prochain canular, vrais sales gosses ou amis-amoureux façon fleur bleue prétendument candide, ils ont un charisme et une empathie faramineuses. Au départ et à l’avant-scène, masquant le reste, une demi-douzaine de portes hétéroclites et à tout-touche, couleur vert grenouille. Prétextes. L’une d’elles, retournée, devient vite un piano crapaud sur lequel fait mine de jouer Madame de Perleminouze. Miracle de la bande-son : la musique répond présent. Madame c’est elle, Carole Massana, diva retorse à l’œil allumé. Sandrine Molaro a une présence de fraîche-fausse ingénue qui nous accroche voluptueusement. Quant à Evelyne Bork, à peine sophistiquée, elle fait rêver dans un numéro d’hôtesse, de complice intense, et fait mine de s’effacer devant ceux qu’elle présente. Gilles-Vincent Kapps, Laurent Gérard et Franck Mercadal se sont résignés à n’être qu’excellents avec leurs commentaires à la cantonade, leurs éclats et leurs interventions de machos au départ, dépassés par tout ce qu’une telle attitude implique et dont la métaphysique est au radar . On ne vous dira surtout pas ce qu’il arrive à celui d’entre eux dont la tête se trouve coincée au milieu de la table où les autres festoient, non plus que pourquoi on la lui recouvre d’une cloche, comme on le ferait d’un plat destiné à être conservé au chaud pour être servi ensuite, à température, à des clients d’une table prestigieuse. Chez, mais chez qui donc déjà et dans quel quartier, à quelle adresse ? L’Absurdie ? Le lieu, le restaurant, le bar n’existent pas, ne sont pas répertoriés…Le Lucernaire fera parfaitement l’affaire.
Théâtre du Lucernaire, du mardi au samedi à 21h30. Réservations : 01 45 44 57 34