30 septembre 2007

Adèle a ses raisons, de Jacques Hadjaje

écrit et mis en scène par l'auteur
Face au public quatre hommes et trois femmes en gabardines sombres, serrés les uns contre les autres assistent à l’enterrement d’un membre de leur famille. Leurs commentaires allient bon sens à un brin de fatalisme résigné. Très vite ils s’envoient des piques et bougeant ensemble comme dans un ballet, ils sont rigolos. «… de Dieu ! » explose une jeune femme fixant le cercueil invisible : « Elle a bougé ! » L’instant d’après le long rideau sur sa tringle en demi-cercle qui est une des nombreuses astuces de la scénographie pivote et «Elle» , Adèle, est là. Jeune femme lumineuse au large front carré d’obstinée dans sa robe sans mode elle se présente : « je m’appelle Adèle, veuve Lanternet » . « Lanternet avec un " t " insiste-t-elle pour éclairer la nôtre, de lanterne. Notez que les mots de Jacques Hadjaje sont souvent à tiroir. Folâtres, ils riment comme par hasard, poétiquement ou avec dérision. Adèle a plus de cent ans « … après j’ai arrêté de compter ». Si elle est bel et bien là, nous autres nous sommes en plein rêve, ne sachant plus si ce qui se passe sur scène n’est pas simplement fantasmé. Le photographe de groupe, genre mariages et autres célébrations, arrivera-t-il enfin à fixer sur sa pellicule ceux qu’il est censé immortaliser? Adèle et ses copines de jeunesse, deux des comédiennes sans leurs costumes de deuil, se mettent à remonter ensemble le cours du temps. Piano, bandonéon et accordéon, deux de leurs camarades ponctuent ou accompagnent le récit. Dans la France profonde d’autrefois ces gamines découvrent les ébats d’un taureau et de ses partenaires. L’amour!… Au départ Adèle, gourmande, avait avoué…est-ce ingénument ? « j’ai fait l’amour partout ». C’est parti, on a droit à la saga de son premier mariage, de son premier veuvage, de son mariage suivant, de voyages de noce la menant de Valparaiso à l’Annapurna. Zigzaguant à travers temps et espace avec petits freinages et marches arrière, on survole deux guerres mondiales. Pour tout ce qu’elle fait Adèle a ses raisons, commentent les autres avec respect et admiration pour cette sacrée bonne femme. Forcément, la première est d’aimer sa famille et surtout ceux qu’elle a mis au monde. Des personnages d’un exotisme réjouissant semblent sortis d’une revue de cabaret, et sur scène ça tourbillonne et s’emballe. A la toute fin Adèle restera seule dans la pénombre, séquence émotion et tendresse : la toute petite Leïla vient dire à sa Mémé qu’elle veut l’entendre raconter, une fois encore. Sur un rythme décoiffant le texte, spirituel, met dans le mille à chaque seconde. Mieux qu’une simple troupe, les comédiens de la Compagnie des Camerluches, généreux et tout en nuances, donnent plus l’impression de constituer une famille qu’une bande de copains. La salle, remuée, pleure de rire. Entendu à la sortie : « c’est un spectacle qui va cartonner. »
Le Lucernaire, du mardi au samedi à 21h30, dimanche à 15h. Réservations : 01 45 44 57 34

23 septembre 2007

Hamlet ou les suites de la pitié filiale, de Jules Laforgue

Mise en scène et interprétation : Paul Lera
Semblant émerger d’une réunion mondaine ou rentrer d’une pérégrination nocturne, vêtu de noir, légère écharpe blanche autour du cou , voix assourdie l’homme parle comme marchant sur la pointe des pieds. Il conclura son monologue en déclarant qu’ il y a maintenant « un Hamlet de moins »… mais est-ce si grave que cela ? Il l’avait commencé par un « Ophélie, reviens ! » Le prince danois plus qu’oedipien hait le roi, frère de son père assassiné, que Gertrude sa mère, a épousé en secondes noces. Le Hamlet de Laforgue, demi et faux-frère du premier, prétend quant à lui qu’il « aide les femmes qu’il aime à se faner ». Son anti-héros s’apitoie sur le corps exquis de son amoureuse : Ophélie, mais file vite fait au bras d’une jeune comédienne qui admire en lui l’acteur célèbre depuis des lustres et le poète extravagant. D’ailleurs « aujourd’hui il n’y a plus de jeunes filles, seulement des gardes-malades ». Discours plein de méandres, combinaisons de mots saugrenus, associations d’images dérapantes, le texte est machiavéliquement contrôlé avec autant de dérision que de délicatesse. Tout vous pétille au visage comme les bulles d’une coupe de champagne trop vite approchée de vos lèvres. Laforgue ayant « intercalé des hors d’œuvre profanes » dans ses descriptions extravagantes ou désarmantes : « c’est tout cabossé » telle est une de ses conclusions provisoires. Puis avec son « qualis artifex pereo » il devient Néron, prêt à basculer dans une éternité où il aimerait figurer à tout jamais, en tant qu’artiste singulier. Dans un halo de lumière lunaire, Paul Lera, acteur confirmé et magistral, nous fait ses confidences avec un sourire souvent faussement désolé ou un regard à peine interloqué. Il prend des temps, semble méditer, ses silences se prolongent. Moins prince que clown ébahi, ses gestes sont mesurés. Jamais démonstratif ou spectaculaire, il aborde le texte vertigineux et jubilatoire de Laforgue plus en poète et musicien qu’en comédien ou en amoureux fou du théâtre. Ce spectacle de qualité deviendrait sans doute plus offensif et troublant au moyen de quelques coupures.
Théâtre du Nord-Ouest, jusqu’en mars. Dates et réservations : 01 47 70 32 75

21 septembre 2007

Sonnets in love, d'après Shakespeare

Montage d’une sélection des sonnets de Shakespeare, d’après une traduction de Jean Mataplate
Mise en scène: Antoinette Guédy; adaptation scénique: Marie-Véronique Raban.
Les termes montage, sélection, traduction et même d’après disent assez le respect avec lequel la metteur en scène et l’adaptatrice ont abordé ces sonnets dont André Mansart, l’un de leurs si nombreux traducteurs, disait que les psychologues, les moralistes et les métaphysiciens pouvaient « y trouver une riche pâture ». Il ajoutait que toute tentative d’explication intellectualiste de ces sonnets était « vouée à l’échec ». Dits en situation, mais surtout joués par trois comédiennes et un comédien dont les voix s’entrelacent, se marient, se répondent, se font écho, les vers deviennent de vrais dialogues. Sur le plateau, très peu d’accessoires : un banc symbolise le temps figé l’instant d’une pause. Accompagné par le bruit sourd d’un cœur qui bat ou par un choix de musiques d’époque, des mélodies et des gigues, cela devient une partition. Un quatuor l’interprète composé de trois femmes de générations différentes en costumes aussi sobres que chatoyants, et d’un jeune homme vêtu d’un rouge profond, couleur de passion (Sébastien Coënt). C’est un beau ténébreux, ou blasé ou dépité, en proie à des doute qu’une femme mûre (Marie-Véronique Raban) tente d’apaiser. Une autre, plus âgée, (Antoinette Guédy) est la voix de la sagesse et de la résignation. Quant à la très gracieuse jeune personne en blanc (Odila Caminos) c’ est une amoureuse véhémente aussi tourmentée que le jeune homme. Ils s’interpellent, se font des procès d’intention, se tancent presque, se raisonnent aussi. Les sonnets s’enchaînant se transforment peu à peu en une leçon de vie. Il y est question de l’amour, d’un amour suprême et partagé, des peines qui l’accompagnent dans: jalousie, haine, vanité, cruauté; tout se bouscule . Le temps est défié, la mort omniprésente, ainsi que l’immortalité légitimement conférée par l’art à celui qui s’y voue. Les images, nobles, puissantes et les métaphores enflamment et magnifient le tout. Quelques moments d’humour rendent l’air plus léger : « Sois sage ô ma douleur » se surprend à dire la femme mûre. Puis le sonnet 71 nous est offert intégralement en anglais : on est sous la charme du rythme authentique et de la musicalité des monosyllabes « dead, bell, fled, dwell, mock, gone » qui n’en finissent pas d’y sonner un certain glas. Tout devient alors magique. La seule réserve à faire porte sur la traduction choisie en alexandrins; cet exercice de style est ici un peu artificiel et anachronique. Comme l’écrit encore André Mansart, à propos de la langue de Shakespeare, il est particulièrement dangereux de vouloir « versifier la réalité et la poétiser ».
Théâtre du Nord Ouest, dans le cadre de l’intégrale Shakespeare, jusqu’au 9 mars . Dates et réservations : 01 47 70 32 75

19 septembre 2007

Cargo 7906, de Sandra Korol

Avec Darius Kehtari
Stupeur du public dès les premières minutes du spectacle; on souhaiterait que la fin d’un pareil monologue n’ait jamais été envisagée. Pourtant, une vitre sans tain s’interposant au départ entre le public et le comédien au visage d’une beauté troublante sous sa perruque de clown, vous a peut-être mis mal à l’aise. Normal, il parle si vite du rêve et d’un certain exil qui n’est pas une simple métaphore, disant venir d’un pays où la parole est sacrée, où son père « était un roi… que puis-je être d’autre qu’un clown ? ». Ne pas tenter de freudiser la chose ou de faire coïncider clown avec clone. Et pourtant… Avant qu’il n’apparaisse, une séquence en super 8 , passerelle entre le vrai et le moins vrai, nous a montré un homme maîtrisé par ceux qui vont l’incarcérer. Ça rime avec guerre et tout un cortège d’absurdités et de violences très ordinaires. Notre anti-héros, rêveur qui prétend n’avoir jamais eu de rêves et n’avoir jamais reçu aucun don à sa naissance, revient sur ses mots comme on reviendrait sur ses pas, instinctivement, machinalement, parce qu’il ne peut se défaire de tout ce qui le hante. Il avoue son appétit d’ogre ou de poète. Touchante, contradictoire, on assiste avec ravissement à la troublante collaboration entre l’auteur et son comédien. Reprenons: cet homme-là qui aurait aussi aimé être un héros a, dans sa jeunesse, fréquenté une académie militaire. Flash-back: nous sommes en Iran au temps de la guerre avec l’Irak. Mais son roman à lui est celui d’un homme qui a infiniment aimé la femme de son frère aîné devenu «gardien de la révolution ». A la demande de cette Yeleen, mère d’un jeune Yahé et épouvantée par ce qu’elle pressent, il fuit avec son neveu chéri et s’enfourne dans les soutes du cargo matricule 7906. Destination ce pays où il survivra d’abord et qui se révélera peut-être un alibi décevant. Brandissant ses mains menottées, Darius Kehtari , athlète superbe, bondit de table en chaise, quitte à en briser une. Roi et clown à la fois , passeur incandescent d’une mémoire dérangeante, dans la mise en scène conçue par Daniel Roussel pour ce texte éblouissant, il galvanise la salle.
Le Funambule, mardi, mercredi et jeudi à 19h30. Réservations : 01 42 23 88 83

Nuit d'été loin des Andes de Susana Lastreto-Prieto

Nuit d’ été loin des Andes ou dialogue avec mon dentiste, de Susana Lastreto-Prieto
Il y a des gens de théâtre bêtes de scène et monstres sacrés. Et il y en a d’autres qui sont tout simplement des ‘évènements’. Susana en est un dans ce spectacle créé à Avignon - Off en 2005, aussitôt plébiscité et qui tourne depuis en Uruguay, en Bolivie et même ailleurs. Elle raconte : « Hier j’étais chez moi… » dans un faux désordre parfaitement maîtrisé il est d’abord question de son premier dentiste, là-bas , dans ces pays qu’elle a résolu de quitter où régnaient les dictatures, toile de fond dans sa pièce troublante ‘Dans l’ombre’ également à l’affiche à l’Atalante. Elle fait officiellement partie de ceux « qui ont de l’espoir en un monde meilleur », mais déjà sa malice si particulière pointe le bout de l’oreille. Petit ventilateur dans une main, lampe de poche dans l’autre, elle est à la fois la patiente qui lui fait ses confidences et l’indispensable dentiste compassionnel : « Ça sera déjà assez extraordinaire si j’arrive à sauver votre dent ». Dans la foulée, elle « se confesse au destin » se mettant à parler à un chat virtuel. Bandonéon entre les bras, assise dans un fauteuil qui se déplace malicieusement, sa complice Annabel de Courson, musicienne et compositrice singulière, devient ce chat-là. Conteuse, chroniqueuse, humoriste à la faculté d’observation pharamineuse et qu’elle cultive inlassablement, Susana, un pied sur chaque continent, nous invite dans son monde à elle , recomposé, et qui est tout à la fois celui de la tendresse, du farfelu , du dérisoire . Allusions pêle-mêle à la canicule de 2003, aux personnes âgées mortes cet été-là où tous les médecins étaient en vacances comme d’habitude, à la construction pyramidale (ou est-ce horizontale ?) de la société française et … de la rue Bertinnepoïré dans le quartier des Halles (Bertin Poiré en version française) où elle se retrouve régulièrement comme aux premiers temps de son épopée parisienne. Evocation des bizarreries de la vie française, du passé simple cataclysmique de la langue qu’on y employait il n’y a pas si longtemps. Le mot « survivre » dans sa bouche nous surprend autant que sa déclaration selon laquelle un mari « ça vous structure »…en principe. Tout redémarre et se rebouscule : rencontre avec un Jack pas encore adoubé ministre de la culture et celle avec ce Jean-Paul S. déclinant, attablé dans un café germanopratin en compagnie de… non, justement pas du Castor. Faux suspense et joli truc : elle fait mine d’arrêter le spectacle et de sortir de scène. Et la revoilà qui se rassoit, reprend sa lampe et son petit ventilo dérisoires, et se met à articuler un texte dont le son, comme zappé cette fois, ne nous parvient plus. Nous voilà bouche-bée et ravis. Philosophique, élucubrante, sensuelle, clownesque, ébouriffante sous sa perruque mi-Louis XIV-mi oreilles de caniche, cette Susana quasiment fellinienne nous offre un spectacle déménageant qui s’annonce un must.
Théâtre de l’Atalante, lundi, mercredi, jeudi , vendredi à 21h45, samedi à 20h30, dimanche à 19h30. Réservations : 01 46 06 11 90

18 septembre 2007

Les riches reprennent confiance, de Louis-Charles Sirjacq

Mise en scène : Etienne Bierry
Le décor élégamment géométrique et fonctionnel devient paradoxalement émouvant par ce qu’il annonce, souligne, et dénonce l’inhumanité d’un monde trop lisse où tout est parfaitement virtuel. Soit la finance et tout ce qui pollue si insidieusement nos existences. Si vous n’êtes pas accro aux suppléments style gazettes financières de vos chers quotidiens, vous direz peut-être que cette pièce est saturante. Or elle contient des ingrédients qui la rendent exemplaire: un scénario scandaleusement rigoureux, un suspense haletant, des personnages plus que cernés ou définis, franchement explosifs, ancrés dans une démesure grandiloquente, à coup de dialogues percutants. Bruno Sobin ( Jacques Frantz à l’autorité et la faconde sidérantes) agent d’affaires, self-made-man et fier de l’être, équilibriste, simple escroc ou les deux à la fois, achète systématiquement toutes les ‘affaires’ qui lui passent sous le nez et le tentent; c’est chez lui pathologique . Il les gère plus ou moins bien. Elles se cassent la figure et les usines faisant partie des groupes qu’il gère sont réduites à fermer et à licencier leur personnel. Trois sœurs héritières, à la tête de la firme Merrien, montent au créneau et assiégent l’une après l’autre ou toutes ensemble les bureaux de Sobin. Femmes de poids, ancien patrimoine oblige, elles se révèlent individuellement fragiles, larguées voire gentiment déjantées. Sobin ne peut se séparer de son précieux collaborateur qui lui ressemble très peu mais se montre d’une efficacité remarquable; infâme et cynique ce Jacques Grammont (joué excellemment par Thomas Le Douarec qui affiche un faux air de Philippe Noiret) est méphistophélesque. Il y a du Bernard Tapie dans l’air; il trahira évidemment. Jusqu’au bout on se demande si Sobin s’en remettra: la pirouette finale est éblouissante, mais on l’attendait un peu tant l’empathie de Sobin et le talent du comédien nous ont rendu son personnage finalement sympathique. Les répliques, mordantes, incisives, fusent et font mouche. Aux côtés de Jacques Frantz et Thomas Le Douarec, Christophe Laubion incarne avec autorité le distingué Henri de Vilbert, mari d’une des trois sœurs que Sobin a ruinées . Les comédiennes qui jouent ces rôles sont parfaites d’autorité, de charme ou de fantaisie, comme le sont leurs quatre camarades qui campent des personnages plus ou moins désopilants ou touchants. Elles éclairent la mise en scène rigoureuse et brillante d’Etienne Bierry. Ce spectacle est une petite merveille.
Théâtre de Poche Montparnasse, du mardi au samedi à 21h, matinées samedi à 18h et dimanche à 15h. Réservations : 01 45 48 92 97

Nékrassov, de Jean-Paul Sartre

Mise en scène de Jean-Paul Tribout
Un couple de clodos beckettiens établi sur ses berges voit un homme plonger dans la Seine. Non interventionnistes, ils haussent les épaules puis, se ravisant, lui lancent une corde…pour se faire insulter par le beau jeune homme qu’ils repêchent. Celui-ci leur reproche de lui avoir volé sa mort et, en bon existentialiste, déclare que chacun a le droit de décider de sa vie. Les flics cependant alertés par les deux clochards ont vite identifié le rescapé qui a déjà pris la tangente. Ce n’est autre que ce Georges de Valéra, énorme escroc et gentleman insaisissable du style Arsène Lupin . Mystificateur né, mais sans dimension quichottesque il ne défend aucun opprimé se bornant à fignoler sa légende. Mettre la police sur les dents, convoquer et jouer des medias du moment, tel est tout son programme. A l’acte deux Valéra réapparaît en Nekrassov, ministre soviétique du genre électron libre, dont le Kremlin vient de perdre la trace, et par conséquent qualifie de traître ayant filé à l’ouest. Par qui ces nouvelles ont-elles été relayées ? Sartre vient de nous immerger dans l’univers de la presse de l’époque avec laquelle il fricotait, comme on sait. Commence pour les ‘journaleux’ une double course-poursuite vertigineuse: sus à Varga, sus à Nékrassov. La mise en scène burlesque de Jean-Paul Tribout fait vite tout pétarader. On est en plein ‘rom-pol’ jusqu’à en oublier que dans le contexte de la guerre froide, diplomates, gens ‘ bien informés ‘, espions et transfuges racontaient tout et son contraire sur ce qui se passait en URSS . Sur fond de terreur panique légitimée par la guerre récente, tous se vantaient d’en savoir plus que leurs voisins. D’où infos-intox et désinformation en boucle. Les patrons des journaux de tous bords, ceux à gros tirages surtout, voyaient leur déontologie ( mais étaient-ils déjà à même d’en garder la moitié d’une?) mise à l’épreuve. Sartre s’en amusait ou en ricanait, tout en pourfendant officiellement droite et réacs. Le voilà qui règle des comptes tous azimuts. Mais ses commentaires, aphorismes ou déclarations de principe soi-disant percutantes se révèlent être des sophismes à la limite du loufoque, quoique entrelardés de vérités ambiguës ou sournoises. Pause au rayon idéologie et, Dieu merci, place au théâtre! Il est ici synonyme de truculence, de jubilation, d’énormes facéties sur des rythmes endiablés. Dans des décors astucieux et une scénographie réaliste mais digne d’une BD, des comédiens, tous rares, servent à ravir ce canular, faisant tout rimer avec grand art . On est heureux que le Théâtre 14 renoue avec tant de fantaisie et de dérision , grâce à une pièce catharsistique . Sartre n’est sans doute pas un bienfaiteur de l’humanité, mais Jean-Paul Tribout, lui, en est quasiment un. Le reste n’ est que littérature.
Théâtre 14, mardi, mercredi, vendredi et samedi à 20h30, jeudi à 19h, matinée samedi à 16h. Réservations : 01 45 45 0 77

13 septembre 2007

Don Quichotte, de Cervantès

Adaptation et mise en scène de Philippe Adrien
Il y a ceux qui prétendent être agacés ou même saturés depuis l’enfance par de constantes références à ce héros, dur et faible, bernable à souhait et tellement pur, mais qui n’ont pas lu une traître ligne du roman picaresque dont il est le héros et sans doute l’anti-héros. Il y a ceux qui le mettent à une sauce curieuse, lui confiant la paternité d’une association vouée aux SDF, noble cause s’il en fut. Il y a ceux pour qui Don Quichotte de la Manche a parfois été prétexte à des comédies musicales, feuilletons ou films plus ou moins convaincants. Et il y a Philippe Adrien que les ‘fondus’ de théâtre aiment depuis si longtemps. Ils se demandent aujourd’hui s’il n’est pas aussi chevaleresque et chimérique que son modèle, parrain ou saint patron, s’il est vrai que le pape Benoît XVI a bel et bien fait l’éloge des valeurs incarnées par le personnage central de ce conte initiatique où toute renaissance est douloureuse et salutaire. Donc notre metteur en scène et adaptateur relevant le vieux défi, signe une fresque dont on n’ose imaginer le total des heures qu’il y a consacrées, non plus que le nombre ou la qualité des collaborateurs qui lui ont permis de nous offrir cette saga rocambolesque . On ne louera pas le parti-pris qui lui a fait convoquer sur scène deux couples de comédiens incarnant Quichotte et son Sancho Pança. Le premier Quichotte, ou est-ce le second ?…un tourbillon vous prend… est format M, son acolyte culmine à une grande vingtaine de centimètres en moins. Quichotte 2, lui-même XXL, mesure deux bons mètres face à un Sancho format Mimie Mathy. Et tous sont des comédiens impeccables comme le sont leurs complices femelles jouant des personnages aussi épisodiques que récurrents. La scénographie prodigieuse nous ménage un temps et puis nous estomaque, nous désarçonne. Fin du match ? Sancho a gagné; son maître taclé par trop d’interrogations forcément essentielles s’étant un peu dissout. Et nous itou, au bout de cent quarante minutes et peut-être même un chouïa en plus, ou en trop, côté prolongations. Soit un déferlement d’inventivité et un énorme bémol : est-ce qu’un roman converti en saga prodigieusement bien adaptée peut combler votre soif d’un théâtre avec enjeux, confrontations, personnages pas uniquement fantasmés et vraie résolution finale ? Là est la question. Mais chapeau la gigantesque quichottade !
Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, du mardi au samedi à 20h, dimanche à 16h. Réservations : 01 43 28 36 36

12 septembre 2007

Dans l'ombre, de Susana Lastreto Prieto

Mise en scène d'Agathe Alexis
Ambitieuse et dérangeante, cette pièce puissante est faite de confidences d’âmes blessées. Les personnages sont travaillés par une douleur ancienne qu’ils aimeraient après coup décréter dérisoire, puisqu’ils lui ont survécu. On est dans l’Argentine des généraux et des répressions sanglantes qu’on sait. Pourtant au départ il y avait ce rêve d’un utopiste épris d’idéal et de justice radicale, pourfendeur d’inégalités, bref cet adolescent que nous avons tous probablement été, à des degrés ou des paroxysmes divers, ce « moi qui luttais pour l’homme nouveau ». De là est né probablement le sentiment de culpabilité responsable des déchirements obsessionnels qui font la trame de cette pièce. Deux hommes évoquent la camarade à laquelle ils s’étaient liés par un pacte conclu au lycée : on se retrouve en l’an 2000. Que sont-ils devenus entre temps? L’un des deux messieurs en costume trois-pièces intégralement blanc est ce médecin dont le régime douteux auquel il a adhéré a fait un ambassadeur; l’autre, également en blanc, est une sorte d’histrion, hâbleur et baffreur qui se raconte à tort et à travers. Il s’est exilé « dans la plus grande démocratie du monde » pour y prospérer. Verres de champagne aidant, il dit sa rage croissante à l’encontre de son ex-rival en amour. Et Elle, leur ex-muse énigmatique, s’allonge sur une table quasiment d’opération. Morte-vivante, a-t-elle été éliminée après avoir été torturée parce que trop engagée dans sa révolution-à-elle ? ou au contraire n’a-t-elle été qu’une victime de convoitises entrecroisées ? On navigue entre rêve, cauchemar et une réalité matérialisée à l’aide d’un repas, apparemment goûteux, servi à ces messieurs en blanc par un majordome stylé mais qui , au lever du rideau , avait traversé la scène torse nu et dansant. La musique de fond est aussi discrète qu’insistante ; c’est d’abord un air chanté par une déesse du jazz naissant, ce sont ensuite des notes inlassablement répétées au piano qui finissent par alléger la douleur lancinante dans laquelle tout baigne. La scénographie et la mise en scène d’Agathe Alexis sont ponctuelles, ingénieuses et parfaitement étranges. Et les comédiens, plus encore que généreux, sont vrais. Ce sont Michel Ouimet : l’homme qui traque le dessous des choses , François Frapier: l’homme ressuscité, Jaime Azulay : le majordome et Marie Delmares: la femme disparue.
L’Atalante, lundi, mercredi, jeudi, vendredi à 19h30, samedi à 18h, dimanche à 17 h. Réservations : 01 46 06 11 90

10 septembre 2007

Le secret du temps plié, de et par Gauthier Fourcade

Il n’y pas vraiment de secret; pour réussir un spectacle d’une pareille suavité, d’une telle excellence il faut un talent confinant au génie. Et si Gauthier Fourcade a été comparé au regretté et forcément inimitable Devos, c’est à ce dernier que cela devrait faire bien de l’honneur, car s’il est aussi désopilant que lui, Gauthier en permanence un poil moins horripilé, est d’abord plus métaphysique que pataphysique. Il est amoureux d’un langage qui nous créé chaque fois que nous ouvrons la bouche et disciple de l’absurde, une de nos bonnes bouées d’arrimage et de sauvetage. Il affiche une addiction à ce lait qui nous a d’abord rendu la vie supportable, qui est celui de la tendresse humaine. L’homme au visage évoquant (qu’ils nous pardonnent tous deux) celui d’un Alain Souchon en plus ou moins rêveur interloqué, possède cette empathie et ce pouvoir de séduction subreptice du bon prof qu’on a tous rêvé d’avoir. Il arpente la scène, c’est la nuit : « il pleut des cordes, j’ai envie de me pendre ». Il ne s’endormira que quand il aura fini sa confession en forme de parenthèses incluses les unes dans les autres, et après avoir avoué au public son amour de la vie, son amour des autres, son amour de l’amour, tout cela sans qu’un quart de fraction de seconde il n’ait été prêchi-prêcha, moralisateur, redondant, pédant ou simplement pédestre. Chez lui, mystificateur qui ne s’avance pas forcément masqué, le mot juste s’installe d’abord, s’impose ensuite. Il fait tilt et, délirant, va vers ceux d’à côté pour flirter avec eux un brin. Ça s’emballe, cravaché par des prestidigitations verbales et autres fulgurances. Alors le rire du public, de passablement fou devient vertigineux, miraculeux, inextinguible. Avec des petites autos, des vêtements de bébés et un grand papier du genre pour-conférence-avec-vos-collaborateurs-comme-autrefois qui descend des cintres, sur lequel Fourcade impose des graphiques néo-philosophiques , François Bourcier met en scène Gauthier dans le monde de l’enfance : « je pensais que le secret du temps plié, c’était un fabuleux trésor, mais ne plus craindre la mort n’est-ce pas plus précieux que de l’or (…) c’est pourquoi l’enfance c’était bien l’âge d’or ». N’écrasez aucune larme, le message est reçu cinq sur cinq, et même vingt-et-un sur vingt . Fourcade ? envoyez, c’est plié, emballé, pesé … et nous avec.
La Manufacture des Abbesses, jeudi, vendredi, samedi à 19h. Réservations : 01 42 33 42 03

08 septembre 2007

La cuisine de Blanche-Neige, de Frédéric Chevaux et Peggy Semeria

avec Frédéric Chevaux et Peggy Semeria
Le genre de spectacle déjanté dont, navré, on constate qu’on ne pourra pas le raconter ou même le résumer pour convaincre ses amis de courir le voir, mais dont on sort en se tenant les côtes avec une folle envie d’y retourner illico. L’argument de départ ? Devant son plan de travail, environnée d’une batterie de casseroles, une Maïté junior, torrent de paroles, accent du sud-ouest, attend le retour du marché de son assistant Michel, qu’elle vouvoie, comme il convient. Il lui rapporte les ingrédients nécessaires à la « dégustation gustative » qu’elle va proposer aux clients du restaurant où elle officie (ou aux téléspectateurs). Il fallait une thématique pour lier la farce que Frédéric Chevaux et Peggy Semeria nous proposent, et ils ont décidé que leur livre de cuisine et de référence serait un recueil de contes. Parmi ceux de Grimm ils vont « décortiquer » Blanche-Neige tout en truffant le récit, terrifiant et attendrissant, de métaphores culinaires. Ça démarre sur un rythme trépidant. Lui, crapahutant à genoux, joue les rôles de nains ou en manteau écarlate celui de la méchante reine… et quelques autres ; elle se charge du reste, tout en commentant le tour surréaliste que prennent les évènements, faisant les demandes et les réponses. De deux gigantesques porte-manteaux ils décrochent costumes sur costumes, puis se lancent dans des chorégraphies dignes des meilleures comédies musicales ou d’ affreux blockbusters . Ils chantent à ravir les chansons qui les accompagnent : les gags se succèdent. Les couvercles de casseroles deviennent des cymbales, la voix off continuant de raconter le conte qui n’en finit plus de déraper. Peggy actionne la sonnerie qui indique au serveur qu’un plat est prêt. Les lumières jaillissent de nouveaux projecteurs, le marathon de scènes loufoques et de digressions pataphysiques reprend sur une musique de cirque. D’un chevreuil en peluche Peggy extrait des intérieurs sanguinolents qu’elle louche de plaisir à l’idée d’accommoder. Allongée dans un aquarium en forme de cercueil une époustouflante poupée du genre gonflable, aux réactions troublantes, laisse présager que la résurrection finale de Blanche-neige est proche. Nous voici à la vitesse supérieure : Michel (Frédéric Chevaux) est de plus en plus étonnant parce qu’il est aussi émouvant que fin comédien dans ce registre comique involontaire qui en fait l’assistant un peu naïf et dépassé de sa patronne. De plus en plus survoltée mais retombant toujours sur ses pieds et droite dans ses poêles, Françoise (Peggy Semeria) comédienne rare, enchaîne les mimiques ébouriffantes et tonitrue. Arrive l’explosion finale au propre et au figuré. Vous avez là le spectacle le plus délirant et le plus délectable de la rentrée.
Théâtre du Renard, du mardi au samedi à 21h ; matinées les samedis à 16h30. Réservations : 01 42 71 46 50

07 septembre 2007

Macbeth, de Shakespeare

Adaptation et mise en scène : Damiane Goudet
Damiane Goudet adapte et allége la pièce et en fait une magistrale BD tous publics. Les fameuses sorcières, souvent jouées façon cauchemar de mauvais goût, se résument ici à la seule Hécate. Nydia Hetherington, hallucinée et hallucinante, à la présence baroque et la voix râpeuse, martèle ses prédictions dans un anglais incantatoire. C’est un des nombreux parti-pris et autres jolies trouvailles de la mise en scène : parce qu’un langage théâtral surchargé d’images violentes se doit d’être étrange pour dénoncer les forces infernales résolues à infléchir le cours naturel des choses. Dopé par la prophétie fumeuse d’Hécate, pas une minute Macbeth n’imagine que « souvent les instruments des ténèbres nous disent des vérités pour nous attirer à notre perte » comme le lui suggère son ami Banquo. Il est happé par une soif de pouvoir et son épouse est avide d’une gloire qu’elle partagerait avec lui. C’est un monstre naissant pour qui se justifie la suppression de quiconque ferait obstacle à ses stratégies. La suite est une succession de meurtres que Macbeth ordonne, une fois couronné roi d’Ecosse. Une rébellion s’organise et l’élimine après que la prédiction qui le hantait, décryptée, se soit finalement révélée aussi elliptique que codée; la présentation de sa tête sanguinolente nous est cependant épargnée. Mais sur la scène la violence a son cours, confiée aux sbires de Macbeth poussant des cris bestiaux; entre-temps un intermède avec des comédiens-musiciens aériens vêtus de rouge dont l’un joue de la scie musicale, est le très bienvenu. On serait presque comblé s’il n’y avait quelques réserves à faire concernant Macbeth: Philippe Nicaud n’est pas entré dans son personnage. Il installe son texte, le déclame d’une manière aussi conventionnelle qu’antinaturelle. Véhément, ironique, mélodramatique jusqu’à en devenir caricatural, il court-circuite l’ambiguïté, l’hypocrisie et toutes les contradictions de Macbeth. On n’adhère pas vraiment, sauf quand il est dans ses graves un peu rauques, souffle court, hagard. Il en va de même de sa Lady Macbeth, Audrey Sourdive : elle manque de densité et de contrastes ; on n’assiste pas à sa transformation après les prédictions faites par les sorcières à son époux. Elle aussi ne nous donne de l’émotion que quand elle est « dans sa voix » et cesse de vociférer. Lady Macduff : Rose Raqui n’a qu’une seule scène, mais elle est poignante, comme le sont Premyslaw Liziecki alias Macduff et Sébastien Scherre en Banquo. Quant aux improvisations au violon de Juliette Riandey escortant le tout, elles sont censées souligner l’étrangeté de l’atmosphère mais parasitent le texte et, faisant double emploi avec sa vraie musique, finissent par agacer. Nous avons assisté, il est vrai, à la première de ce spectacle : on sait ce que cela a de redoutable.
Théâtre du Nord-Ouest, jusqu’au 9 mars. Dates, horaires et réservations : 01 47 70 32 75

04 septembre 2007

Othello, de Shakespeare

Mise en scène: Edith Garraud
Une jeune personne qui se marie en cachette de son père n’est pas une fille honnête: voilà ce que déclare le loyal Iago à son ami le valeureux général Othello. Donc la délicieuse Desdémone avec laquelle ce dernier vient de convoler secrètement risque de le tromper, si ce n’est déjà fait . Othello est alors happé par un sentiment d’impuissance; sa rayonnante épouse qu’il comble et qui, en retour, le rend parfaitement heureux, semble éprouver du plaisir à côtoyer les hommes de son entourage. Lui-même ne serait-il donc, pour sa femme, guère plus que l’un d’entre eux ? Othello, engagé par le doge pour chasser les Turcs de Chypre, est un Maure; sa sensibilité serait-elle si différente de celle des Vénitiens ? Est-il immature ou simplement puéril ? Le doute s’est installé dans son cœur; seule la mort de la femme infidèle dont la nature est de séduire avant tout, pourra, décide-t-il, faire qu’un certain ordre soit restauré et que justice soit faite. Il ne soupçonne pas que son soi-disant fidèle Iago s’emploie à le détruire méthodiquement. Frustré de ne pas avoir pas été promu, et aussi parce qu’il avait probablement des vues sur Desdémone, Iago échafaude l’intrigue qui amènera Othello à étouffer sa femme et à se poignarder ensuite. Seul en scène, Iago-le-traître rumine ses projets; à coups d’apartés il met le spectateur au courant de ce qui se trame. Il est donc partie prenante d’une tragédie navrante, quasi intimiste et qui ne comporte aucune intrigue secondaire. Une scène précédant la mort de Désdémone nous la montre avec sa confidente ; toutes deux insouciantes, enjouées. Leur gaieté serait communicative si nous n’étions pas révulsés à la perspective d’un avenir facile à anticiper. Edith Garraud met la pièce en scène sans accessoires ni artifices ; elle nous y installe à coup de pénombres. Certaines scènes sont jouées très « physique » avec des effusions chorégraphiées, mélange de tendresse, de désir et d’effroi. Karine Leleu est Desdémone : port de reine, incandescente, elle est la femme vibrante et instinctive qui fait fantasmer les hommes. Assane Timbo est Othello: beau comme un dieu, mais aussi charnel, félin à la voix modulée, son regard nous questionne intensément. Benoît Dugas, l’excellent Troïlus de la Cressida donnée dans ce même Nord-Ouest, est ici un Cassio noble, sincère, touchant mais par qui le malheur arrive. Alexandre Mousset est l’infâme Iago. Il le joue ‘homme à l’ego surdimensionné’ (et au mauvais karma); inquiet, ce bidouilleur-surdoué tente de compenser. il brûle les étapes, sachant qu’il est destiné à s’effondrer comme un mauvais soufflé. Comédien omniprésent , il est prodigieux. Ses camarades dans des rôles moindres sont tous parfaits. Cet Othello, intense, est à voir.
Théâtre du Nord-Ouest jusqu’au 9 mars. Dates, horaires et réservations : 01 47 70 32 75

01 septembre 2007

Aux deux colombes, de Sacha Guitry

Il s’agit bien de roucoulade, mais surtout pas de racolade vaudevillesque: Guitry était aux antipodes de tout ce qui est facile, énorme, donc pire que médiocre. La justification du titre ne se fera qu’à l’extrême fin. Donc, Angèle, domestique stylée, est à son poste et Monsieur au téléphone. Une fameuse surprise l’y attend: son interlocutrice est la dame qu’il a aimée au point de l’épouser, vingt-sept ans auparavant, mais qui a disparu cinq ans plus tard sans laisser de traces ni d’adresses. La croyant morte, (Elle : « Tu m’as pleurée ? » Lui : « Tu veux rire ! ») le monsieur,avocat de son état et abonné aux antiquaires, au karma de collectionneur, s’est remarié avec sa sœur. L’ancienne rappliquant va tomber dans les bras de Madame Numéro deux, et quant à la future et supposée… espérée ou probable Numéro trois, elle fera une apparition plutôt fracassante à un moment opportun quoiqu’inopportun. Guitry disait : « Les femmes ? je suis contre, tout contre ». La pièce est donc l’occasion d’un joli règlement de ‘contres’. Elle est guitrissime, l’intrigue n’ayant pas pour but d’inquiéter le public quant au sort de la planète. Elle ne stigmatise pas non plus une société ignorante de sa petite déliquescence. Mais sous couleur de parler d’amour et de fidélité, éventuellement de bonheur, Guitry dénonce les idées dans le vent. Notamment la revendication de ces dames qui veulent «vivre leur vie», comme l’affirme l’une des Marie-quelquechose laquelle, visiblement , a une coupe de champagne par le travers. Pas vraiment cynique mais plus qu’impertinent, ce spectacle est cochetissime. Sortant du théâtre, on n’imagine pas que quelqu’un d’autre que Jean-Laurent puisse incarner le philogyne avant tout amoureux de la langue qui l’a langé, devenue cet outil de travail qu’il manie avec véhémence et une astuce prodigieuse, en amoureux de la scène, dont Shakespeare dit qu’elle copie le monde en le résumant. Un salon archi-encombré de meubles d’époque conditionne la mise en scène; pas question de gesticuler ni d’arpenter indûment le plateau, on est entre gens de qualité et de goût. Musique de chambre (Jean-Laurent est plus qu’un fin connaisseur en la matière), tout serait fluide si les partenaires qu’il a choisies parmi ses comédiennes fétiches, de spectaculaires ne devenaient carrément volcaniques. Mais on a l’impression qu’il adore ça, et que lorsque ‘ça’ parle sans écouter l’autre, il jubile, quitte la seconde d’après à être lui-même et de nouveau à l’emporte-pièce. Comme si la pièce n’était qu’une gigantesque « impro » mise à sa disposition par cet autre monstre sacré qu’était Monsieur Guitry. Cette saison dans ce même théâtre de la Pépinière, Jean-Laurent Cochet reprend ses délectables « master-class ». Aimerait-il qu’on rappelle qu’il a formé un nombre considérable de comédiens, dont Gérard Depardieu, mais aussi Fabrice Luchini ? Voilà qui est fait : merci notre bon maître.
Pépinière Opéra, du mardi au samedi à 21 h, samedi à 18h. Réservations : 01 42 61 44 16