28 octobre 2007

L'entretien de M. Descartes avec M. Pascal le Jeune

de Jean-Claude Brisville
A sa création en 1985 la pièce fit sensation. On découvrait un auteur à l’écriture plus qu’ élégante, caustique, capable de ressusciter des univers anciens et raffinés, un vrai actionneur de lanternes magiques. Le succès de la pièce précédait en 1989 celui du Souper de ce même Brisville qui mettait en scène au soir de leur existence un Fouché et un Talleyrand plus époustouflants que nature. En 1991 l’Antichambre où s’affrontent Marie du Deffand et Julie de Lespinasse, se concluait par « c’est maintenant que vous êtes vous-même : un serpent. Oui maintenant je vous connais ». A son tour Marie se faisait moucher par Julie : « Et moi je ne vous connais plus. Adieu, madame ». Le public jubilait une fois encore parce que , parfaitement incarnés par des comédiens rares, surgissaient des personnages historiques dont il était amoureux grâce aux livres d’histoire ou biographies, source de ses nostalgies. Messieurs Descartes et Pascal remontent au créneau dans une mise en scène et interprétation conjointes de son fils William et de Daniel Mesguich qui fut il y a une vingtaine d’années le jeune Pascal face au Descartes d’alors: Henri Virlojeux à la présence, l’autorité, et l’épaisseur étonnantes. Dans cette controverse poignante et exemplaire dont on comprend qu’aucun des deux philosophes et métaphysiciens ne peut sortir indemne, Mesguich-père est un Descartes ferme, plus chaleureux que didactique face à William, jeune Blaise dont l’impatience, l’ardeur, et la susceptibilité se justifient en partie par le fait que malade , il sait le temps lui être compté. Tout ce qui se dit sur scène est beau et essentiel. Les comédiens restent assis de part et d’autre d’une table Louis XIII. Un vague bruit de tonnerre les escorte au long d’une mise en scène minimaliste. A la fin de leur confrontation Pascal hasarde: « Nous nous retrouverons peut-être ? » Descartes reste seul en scène, souffle une bougie . Noir et fin. Les spectateurs restent partagés, perplexes même. Pourquoi re-monter un texte brillantissime qui comble le lecteur mais ne gagne pas grand chose à être porté au théâtre, paradoxalement, bien qu’il lui soit destiné et cela même si, en d’autres temps, il y a fait un tabac.
Théâtre de l’Oeuvre, du mardi au samedi à 19h. Réservations : 01 44 53 88 88

23 octobre 2007

Burlingue, de Gérard Levoyer

Mise en scène de Lauren Alexandre-Lasseur
Bien sûr le titre fait référence à un lieu de travail, mais dans cette pièce qui se proclame décalée c’est probablement aussi l’emboutissage de burlesque et de dingue: premier petit tour de passe-passe de l’auteur dont la manche est bourrée d’astuces. Deux femmes symétriques et griffonnant sont installées de part et d’autre d’une table vide de matériel informatique mais chargée de chemises pour courrier et de petits pots pour stylos feutres. Au milieu, un téléphone de la vieille espèce qui ne sera utilisé qu’ en dernier ressort et encore avec modération. Au fond, une porte est surmontée du portrait avantageux d’un patron fringant. Assise côté jardin la brunette en débardeur glamour est vivace, volubile et piquante, c’est Jeannine Famechon. Côté cour la blonde en tailleur cintré, bouche en cul de poule, c’est Simone Courlier qui lui sert d’antidote. Elle est sèche comme un coup de trique, de ceux qu’elle et son mari doivent asséner sur les doigts de leur progéniture en cas d’impertinence, voire d’une très impensable désobéissance. Ce face à face entre les deux collègues va se muer en huis-clos qui se veut sartrien après que la célibataire délurée, femme libérée mais non pas comblée, ait demandé à l’autre de lui prêter sa gomme. Elle le fait gentiment d’abord, essuie un refus cinglant, change de tactique; de suppliante elle devient exigeante puis menaçante. D’invectives en insultes, la tension grimpant s’ensuit un début de pugilat. Lauren Alexandre-Lasseur fait jouer ses comédiennes façon café-théâtre et au premier degré cet épisode qui se réduit à un rabâchage de citations rafistolées et recyclées, de platitudes et d’aphorismes pauvrement relookés. Il s’agit de faire tracer par chacune des protagonistes un portrait vengeur ou venimeux de l’autre, dénonçant son outrecuidance, sa médiocrité, ses failles et son incompétence. C’est un peu longuet. Passons à la tentative de séduction avec reptation sur la table de Jeannine, aguicheuse, à la rencontre de Simone, laquelle n’est pas prête à baisser la garde ni à s’épancher un brin. Essai non transformé, mais patience, les deux adversaires devenues sourdes aux coups de semonce du patron , se sont maintenant enfermées à double tour pour vider leur querelle, mais en fin de soirée, elles écluseront un fond de Marie Brizard et débraillées, braillardes, elles glisseront au sol entre les meubles cul par dessus tête et, pensez-vous… pas du tout: il ne s’agit que d’une mi-temps. La gomme est toujours dans le camp de Simone qui , comme sous l’effet d’une purge, a réussi à libérer ses rancoeurs blasphématoires à l’adresse de son maître et seigneur… et des mâles en général. La fin, en forme de pied de nez, transforme la pièce en farce rachetant les côtés appuyés de ce burlingue qui a failli rimer avec lourdingue. Sarah Bouché de Vitray, pétulante dans le rôle de Jeannine, a l’abattage d’une jolie petite bête de scène et Delphine Vincenot est une Simone exaspérante à souhait, par ailleurs parfaitement désopilante avec un coup dans le nez . Leur public est hilare.
Théâtre l’ARTicle, les 10 et 11 novembre, les 15, 16, 22 et 23 décembre : samedi à 19h30, dimanche à 18h15. Réservations : 01 42 78 38 64


19 octobre 2007

La Joconde a mal aux dents, de Pierre Astrié

Mise en scène de l’auteur.

Jouant le spectateur très en retard il pousse la porte de la salle, se dirige vers la scène, y monte, s’allonge pieds contre la toile du fond, tête vers les spectateurs ; on l’entend dire d’une voix ensommeillée : « laissez-moi me réveiller…arrêtez de crier… on était bourré ». Il va ainsi raconter sa journée heure par heure, parfois minute après minute, jusqu'à la nuit. « Il » c’est Paul Lemeur, vendeur dans une grande librairie, régulièrement aux prises avec des clients à orienter, mais surtout préoccupé par une fuite d’eau chez lui dont il se résigne à envisager qu’elle ne sera certainement pas réparée en son absence par le plombier habituel, pour cause de coup dans le nez rituel. Et ce, malgré l’entremise et la vigilance de l’excellente madame Roméro, concierge. Parallèlement il est l’écrivain au Panthéon littéraire ne comportant que des auteurs mythiques disparus dans les seventies et qui peine à mettre sur pied l’épisode central d’un roman psychologisant et historique. Les héros en sont Lisa, épouse de Jocundo et maîtresse d’Ettore, sous le regard de Léonardo. Par ailleurs, séparé de sa femme dont il a une fille Faustine, il en pince pour une Monna, bien vivante celle-là, censée être aux sports d’hivers avec son rival, époux cocu. Moyennant quoi Paul Lemeur est en permanence à l’écoute de sa radio, à l’affût de faits divers sidérants. Les aspects tricotés de sa personnalité sont du genre : « une maille à l’endroit une maille à l’envers, tiens il y en a une qui a sauté ». Vous seriez en droit de dire : « Stop, mettez ça là on va le trier ». Or il ne trie surtout pas, il élimine au fur et à mesure. Le voilà qui parle de lui-même à la troisième personne et se laisse aller a des minces accès de lyrisme, évoque son copain Omar qui lui a prêté un flingue avec lequel il irait bien trouver monsieur Monna, s’il ne crevait pas de trouille à l’idée de l’intervention de la police et de ses bavures. Parano, lui, ou seulement un brin maso ? Il « a imaginé le pire » une fois de plus. Culpabilisant, se laissera-t-il aller à de quelconques pulsions ? Mais il y a Faustine qu’il doit retrouver à l’heure du dîner… A propos aime-t-elle encore les rouleaux de printemps ? Moment de tendresse désemparée. Mais ça le reprend : qu’est ce qu’il faut faire maintenant, tout à l’heure, demain ? 16h10, la journée de travail est terminée : « j’ai froid, je souffre », ça lui a échappé. Temps de rentrer…Faustine dort déjà. Il se laissera prendre par la nuit, son refuge. Les lumières ont baissées, une seule le cerne ; l’affaire en restera là pour le moment. Paul Astrié, l’auteur, signe une mise en scène qui en est à peine une, tellement elle est anti-démonstrative, sans exubérance ; les déplacements se font au compte-goutte, la gestuelle est plus que maîtrisée. François Machery, grave, perplexe sans jamais sourire, nous livre ce qui pourrait être le texte d’une pièce conçue pour la radio. Il maintient une tension plus efficace que celle engendrée par un suspens ordinaire. Il habite impeccablement l’homme sous pression réduit à une cervelle en effervescence qui héberge ceux qui lui font prendre conscience qu’il n’est pas uniquement le produit de sa propre imagination. Tout le long de ce spectacle exigeant, sa prestation est étonnante.
La Manufacture des Abbesses, lundi, mardi, mercredi à 19h. Réservations : 01 42 33 42 03

18 octobre 2007

Entre nous soit dit, de et par Nic Mazodier

Sur le plateau une table de jardin et des chaises couleur coquelicot, un vague sac posé par terre. Nic est au centre, silhouette juvénile, cheveux courts, pantalon strict et pull-over montant noirs, une boucle dorée au creux du cou éclaire sa tenue. Voix et sourire lumineux, phrasé aimable, elle a entrepris de nous raconter des anecdotes emmagasinées toutes ces années où elle a été bénévole dans une association qui se veut à l’écoute de ses semblables… ou de ses dissemblables, car que peut avoir en commun cette charmante philosophe de formation, plasticienne par vocation, avec ces épouses du quatrième âge assénant des rosseries à leurs conjoints bougonnant, dont on ne sait même pas s’ils sont en mesure de les entendre ? Bardée d’un humour à toute épreuve elle est aussi sensible à la cocasserie involontaire qu’à la petite cruauté ordinaire de ce genre de situations. Elle les a tous écoutés inlassablement et ne résiste pas au désir de partager avec nous ces épisodes de son existence, a tout consigné dans ce spectacle où ce qu’elle dit simplement, directement, émeut. S’aidant de très peu d’accessoires : une perruque qui se veut sexy, une casquette, elle devient tour à tour la femme soupirant dans la salle d’attente d’une consultation prénatale : « Neuf mois c’est trop long ! », l’homme qui confie à mi-voix « j’ai quelque chose à vous dire : je vais tuer ma femme ». A peine interloquée, elle tente « mais le divorce ? » pour s’entendre répliquer : « c’est trop cher ! ». Elle est cette mémé, mi-dépitée, mi-narquoise qui avoue « faire l’amour, mon mari il ose plus ! » Elle est tous ces êtres blessés ou blasés à qui elle rend un fameux service en recueillant leurs confidences souvent sous forme de monologues. Ils peuvent s’interrompre pour lui demander : « qui c’est qui la fabrique, la vie ? ». Si la mort est très présente dans leurs préoccupations, certaines réflexions sont du style : « Si vous savez comme la vie est belle ! » ou encore « la vie, jusqu’à ce jour on n’a rien trouvé de mieux ! ». Généreuse mais lucide elle sait aussi que certaines vieilles personnes qui souffrent souhaiteraient voir ceux qui les entourent en faire autant, instaurant un cycle malsain. Son bon sens et sa joie de vivre la font alors réagir au quart de tour, elle râle faisant pouffer la salle. Elle s’émerveille aussi : « mettre au monde » quelle belle expression et quelle aventure! Les saynètes plus ou moins longues s’enchaînant, elle en vient à mimer plus qu’elle ne les joue des dizaines de personnages. Une petite heure se passe, on est sous le charme, mais ne comptez pas qu’on vous révèle ici la teneur de l’épisode qui conclut la soirée; autobiographique, témoignage du parcours de cette femme singulière, il est surtout grave et exemplaire; elle illumine la fin.
Théâtre du Lucernaire, le lundi 22 octobre à 21h. Réservations: 01 42 27 32 50.
Représentations à Bruxelles le 15 et 16 novembre, et le 29 novembre à Boulogne (92) , Espace Marcel Landowski, 28 rue André Morizet, réservations: 01 55 18 46 42

11 octobre 2007

Giacomo, l'enfant de la cité

de et avec Gilbert Ponte, adaptation et mise en scène Stéphane Aucante
Du théâtre utile !
Avec des lumières de Kosta Asmanis aussi justes que le jeu de l’acteur, que se passe-t-il, ici, en scène ? Un monde. Comme sur la photo de l’affiche, Gilbert Ponté fonce sur nous à la vitesse accrue de ses rêves, de son espoir, de sa foi en l’homme. Dix, vingt, trente personnages naissent de son histoire et de son jeu, pas à la façon des galeries de portraits à la mode, attendus ou convenus, vulgaires ou racoleurs. Ici, tout s’irise de la joviale harmonie discordante des hasards d’une vie vraie. Que le regard soit amical et tout vole, porte, donne. L’Italie, l’Est de la France, l’enfance, le politique, la nuit, les jeux d’enfants, la mort, les fêtes, la manne de l’observation sont tous matériaux d’un brasero joyeux. Vive ce théâtre ! Que rayonne de nouveau un théâtre qui donne envie de vivre mieux sa propre vie ! Est-ce à dire que la médiocrité, les petitesses, le mépris et leur banalité seraient passés à la trappe ? Non. Ponté n’est pas un faussaire comme ils pullulent de nos jours, dans l’art comme ailleurs. Aussi dru et vrai que son jeu, son texte possède et ravive le sens de l’équilibre. Bourrus, obtus, imbus, les patrons, les douaniers, tous les enfermés dans leur ego-prison, l’enfant Giacomo les voit et --- Chaplin a montré la voie --- sa souplesse se joue de leurs raideurs et rit de leur laideur. Nous ne connaissions, de nos jours, que Fellag pour dispenser en scène tant de liberté.
Qui n’a pas « connu l’exil à sa manière » s’abstienne, mais à tous ceux qui sont sensibles à la force du symbolisme et veulent changer la réalité, à tous ceux qui veulent voir en scène un train qui n’a rien coûté en décor et en accessoires mais qui secoue et fait voyager, le Théâtre XII offre une chance rare. Et heureux pour sa semaine qui a rencontré Monsieur Ferracioli.
Robert Bensimon
theatre.de.l.impossible@wanadoo.fr
P.S. : J’ajoute que je n’avais jamais aimé Bourvil avant ce Giacomo. Merci à la bande-son.

Théâtre XII, du mercredi au vendredi à 20h30, samedi à 19h30.