29 novembre 2007

Voltaire's Folies, de Jean-François Prévand

Les nouvelles Voltaire’s Folies
De Jean-François Prévand, d’après Voltaire
Extraits d’écrits polémiques, de satires et de tragédies d’un philosophe aussi dérangeant qu’institutionnalisé dès son vivant : cela figurait déjà au menu de la première version datée de 1970 de ces délectables ‘Folies’ données dans des pays aussi exotiques que ceux décrits par Voltaire lequel ne les avait jamais abordés. Esprit à la curiosité insatiable jusqu’à en devenir obsessionnelle, vocation encyclopédique oblige, (mais connaît-on assez aujourd’hui les travers d’une sur-information désinformatrice ?) cet écrivain infiniment nécessaire aurait tenté de lire tout ce qui avait été publié sur les us, coutumes et mœurs de leurs habitants. Ce qui avait d’abord constitué une série de sketches, genre joutes verbales pour café-théâtre, débute par un épisode où chacun des membres du quatuor brandit une pancarte : Catholique, Juif, Musulman, Protestant. Même si religion rime avec relier on embraye sur l’intolérance avec preuves avérées : persécutions, tortures, massacres, exterminations, selon fanatismes et croisades, au cours des âges et dans toutes sortes de pays mais d’abord le nôtre. Que recouvrent donc les notions de bien, de mal, de naïveté et de manipulation ? Virage à plus de cent-quatre-vingt degrés, à la onzième séquence d’un voyage qui en compte douze, les comédiens qui ont tout joué ou suggéré sur un rythme plus qu'ébouriffant deviennent les interprètes du Dîner du Comte de Boulainvilliers. Aristocrate emperruqué, son valet stylé et à peine narquois l’escortant, le comte est attablé face à un prêtre plus que malotru. Tous deux débattent du fanatisme et du mensonge mais face à eux ‘Monsieur Fréret’ debout et muet explose, puis se dit révolté-révulsé contre l’attitude de certains papes face à des massacres de non-croyants. Un ange passerait-il, ou serait-ce l’inverse ? Tout s’est figé malgré les candélabres qui trônant sur la table, se veulent synonymes de chaleur et de lumière. La douzième phase quoique moins corrosive est grinçante à souhait. Voltaire (Gérard Maro aussi généreux et déménageant que ses camarades et complices Jean-Jacques Moreau, Olivier Claverie et Charles Ardillon) déclare être l’héritier de Rabelais, cet humaniste militant qui a réussi à masquer le fait que, lui aussi, était un authentique iconoclaste : « Je pris mes compatriotes par leur faible… je parlai de boire et avec ce secret tout me fut permis ». Sur la table une bouteille de vin et vos trois compères arborant des nez de clowns en ingurgitent des rasades inquiétantes et puis poignardent Rabelais-alias-Voltaire. Avant de s’écrouler il a cité son Traité sur la tolérance : « puissent tous les hommes se souvenir qu’ils sont frères ». Désarçonnant, escorté d’une partition musicale en forme de contrepoints souvent gagesques et de lumières simples parce que belles et efficaces signées Rouveyrollis, ce spectacle tranche avec tout ce qu’au théâtre on a vu ces derniers temps de sec, de bavard, de fumeux, de geignard, d’anecdotique ou d’exhibitionniste ou même de pire que complaisant.
Voltaire’s Folies a pour sous-titre : pamphlet cocasse et satirique contre la bêtise.
Théâtre de l’Oeuvre, du mardi au samedi à 21 heures, réservations : 01 44 53 88 88

25 novembre 2007

Henry VIII, de Shakespeare

Adaptation: Jean-Dominique Hamel, mise en scène : Nathalie Hamel
Dans cette oeuvre à la trame plus linéaire que celle des autres pièces historiques de l’auteur, trois personnages de haut rang perdent la vie et un quatrième manque de le faire. Tout cela dans l’entourage d’un monarque qui semble d’abord rester étrangement au dessus de la mêlée et des intrigues de cour. Perspicace, mais prudent, quitte à être soupçonné d’être insincère, Henry VIII se révèle petit à petit soucieux d’établir son autorité, de la maintenir et de garantir l’unité du royaume. Uni depuis vingt ans à Catherine d’Aragon, veuve de son frère aîné mort jeune, le monarque n’ en a pas de descendance mâle, ce qui le trouble. Sachant qu’il vient de tomber amoureux d’Anne Boleyn à l’insolente beauté, le Cardinal Wolsey figure de premier plan à la cour, entretient une correspondance secrète avec le Pape, qui semble prêt à décréter nul le mariage d’Henry. Ambitieux, déloyal, Wolsey en outre est plus que cupide. Finalement confondu et disgracié par le roi qui vient de se proclamer chef spirituel d’un royaume en rupture de ban avec Rome, il en mourra. Cranmer archevêque de Cantorbéry devenu le premier prélat d’Angleterre, officialise le divorce royal et sera parrain d’Elizabeth qu’Anne, couronnée, vient de mettre au monde. Entre temps Catherine est morte, après avoir pardonné à ceux qui ont ordonné sa séparation d’avec le roi pour raison d’Etat. Il est ici constamment question de trahison, de tragédies personnelles mais aussi de pitié, de charité, de destin et de Providence. La réconciliation se fera à la fin ; le peuple, témoin perplexe des agissements du monarque et de son entourage les a commentés et jugés souvent avec drôlerie. Traduite dans une langue à la cadence noble et régulière, la pièce est magistralement adaptée et condensée. La troupe homogène composée de comédiens aussi vibrants qu’émouvants évolue dans un espace réduit et un décor constitué d’un minimum de meubles et d’accessoires symboliques. Ils sont dix-huit se succédant à un rythme accéléré ; cela ressemble à un rituel entrecoupé de danses, de chants, de processions solennelles. Les lumières créent un espace de rêve et font resplendir les étoffes précieuses de costumes d’époque à la beauté voluptueuse. Face à un Wolsey (Bernard Callais) coincé, glacial ou insinuant Henry VIII (Pierre Maurice) est tour à tour très humain ou impérieux. La radieuse Anne Boleyn (Alix Benezech) reine qui n’a pas désiré l’être, a du piquant ; quant à Catherine (Nathalie Hamel qui orchestre le tout) véhémente ou résignée, elle est particulièrement bouleversante.
Théâtre du Nord-Ouest, jusqu’au 31 décembre, dates, horaires et réservations : 01 47 70 32 75

19 novembre 2007

Mickey-la-Torche, de Natacha de Pontcharra

Mise en scène: Jean-Christophe Barbaud, interprétation: Olivier Bizet
Forcément athlétique notre Mickey de service, profession vigile, a dans le dos un énorme label: « sécurité ». Chargé de veiller à ce que la démocratie garantisse un ordre authentique à ses citoyens, il est censé renifler toutes sortes de choses bizarres ou même nauséabondes là où il patrouille. Aujourd’hui il a disjoncté, se pointant au boulot la veille de l’unique jour de la semaine où il est censé effectuer son travail parfaitement intérimaire. Il est obsédé par Lisbeth, la voisine affriolante qu’il rencontre lorsqu’elle descend sa poubelle et que, forcément, il surveille. « Quand je la croise, ça me retourne, elle me vide par les pieds, me verse tout le sang dans mon visage, je suis timide comme un coquelicot ». Son amour fou le fait s’exprimer en poète, direz-vous, mais ça durera le monologue entier. Il a débuté par une constatation : « Le temps partiel, ça fait un trou dans la semaine, mais c’est les autres qui sont creux / Ils font dimanche ». Ecrit dans une langue recherchée, très imagée, plein de mots aux alliages farfelus, ce texte au rythme étourdissant, est pourtant censé transcrire le langage d’un prolo aussi fruste que frustré. Sanglé dans une tenue genre pompier, contournant le podium sur lequel trône une chaise et où il finit par s’asseoir, ou s’affaler, Olivier Bizet, énergique et volubile, a un visage et des mimiques de vrai bon garçon. Il relace ses bottines, ôte et remet sa casquette, ouvre son sac, répond à des messages sur son talkie, et conclut qu’il est le gardien de bon nombre de choses risquant de disparaître . En fait il a bel et bien contribué à la disparition de son rival en amour. A la fin il décide que « faut prier pour se faire entendre au-delà » et « demande pardon en ondes courtes à Dieu qui comprend toutes les langues. Même les petites, surtout les petites, tout humbles dans leurs petits trous ? » Nous n’avons pu résister au désir de citer copieusement un texte brillant que vous découvrirez dans cette petite salle accueillante du dix-huitième arrondissement, mais dont nous ne sommes pas sûrs qu’il soit avant tout théâtral.
Théâtre Pixel les vendredis et samedis à 21 heures, les dimanches à 17h30. Réservations : 01 42 54 00 92

14 novembre 2007

Georges Dandin, de Molière

George Dandin ou le mari confondu, de Molière
Adapté par Etienne Malard, mise en scène : Gilbert Ponté
En ce début d’année 2007 Marcel Maréchal nous proposait au Théâtre 14 un Georges Dandin farcesque délocalisé et recyclé années trente. Il se démenait dans le personnage central, minaudant, ricanant, gloussant, philosophouillant, marmouillant, pour se résigner à l’infortune dont, ayant manqué du plus élémentaire bon sens et grisé par un rêve bêtasson d’ascension sociale, Dandin est plus qu’en partie responsable. Avec cette comédie Molière tend la perche aux comédiens qui endossant l’habit grotesque de l’être flouable à merci, à la fois clown blanc et Auguste, Guignol et Gnafron, brandissent cette pantalonnade pétaradante pour prendre leur revanche…mais sur quoi au juste ? Maréchal et sa bande nous ont fait rire et voilà que neuf mois plus tard ( incubation plutôt que gestation ) Gilbert Bonté nous consterne au Théâtre 12. Dans la pièce, père de cette Angélique qui cocufie allègrement son époux, il est Monsieur de Sottenville par écran interposé : son visage ainsi que celui de Madame de Sottenville apparaissant sur des postes de télévisions installés de part et d’autre de la scène. Ils y grimacent, voix caverneuses dégoulinantes de haine et de mépris ping-pongant et, commentant la descente aux enfers de leur abruti de gendre. Trois comédiens beaux, remarquablement polymorphes et superbement dirigés sur un rythme époustouflant et dans un décor parfaitement fonctionnel se répartissent tous les autres rôles. On serait tenté de leur faire une ovation à la fin de la représentation, si la démarche de Gilbert Ponté ne nous révulsait pas. Récapitulons. Selon lui on est censé avoir admis et peut-être compris que :
1) Le mariage est une institution monstrueusement monstrueuse…
2)…à la racine de tous les maux de l’univers…
3)…qui transforme un homme apparemment responsable en larve.
4) Que les aristos d’autrefois et peut-être même d’aujourd’hui ( il en reste donc, horreur !) sont une caste à laquelle n’ont jamais appartenu que des financiers véreux, manipulateurs, des super-salauds qui vendraient leur âme au plus offrant…
5)…sauf que d’âme ils n’en ont plus guère…
6)…vu qu’ils n’ont probablement jamais été dotés de quoi que ce soit qui y ressemble.
Stop !
On se demande ce que Molière fait dans une telle galère, ce super-mélo récupérateur, prétexte à des divagations inopérantes et morticoles. Mais on espère quand même que la compagnie Théâtre Alicante qui déclare se fixer pour objectif de « travailler à la mixité, à l’hybridation des formes artistiques et à la collaboration entre artistes de genres différents » nous offrira bientôt un spectacle capable de nous sortir du cauchemar qu’elle propose ici .
Théâtre 12 Maurice Ravel . A partir du 21 novembre et jusqu’au 5 janvier : du mercredi au samedi à 20h30. Et du 22 novembre au 14 décembre : les jeudis et vendredis à 14h30. Réservations : 01 44 75 60 31.

Montaigne et le commerce conjugal, de Robert Poudérou

Depuis sa création en 1993, cette pièce s’est intitulée successivement Parce que c’était lui, parce que c’était moi, puis Dieu que la femme me reste obscure, et plus récemment Montaigne tout court. Elle a été jouée par neuf compagnies professionnelles… plus une, nous confie l’auteur que le succès qu’elle ne finit pas de rencontrer rend un peu perplexe. Benoît Marbot qui la programme à Neuilly respecte inifiniment un texte qui a de la hauteur et dont l’auteur n’avait peut-être pas mesuré toute la portée à l’époque où il s'imposait à lui : un écrivain peut donc utiliser, à son insu, des mots qu’il croit avoir amadoués, cependant qu’ils l’ont précédé ou même qu'ils l'inventent et le réinventent en permanence, mais ceci est un autre histoire. Au seuil de la soixantaine, Montaigne qui se sait très atteint par la gravelle mais fait front contre la maladie avec panache, ressasse ses certitudes qui côtoient, nourrissent et confortent ses doutes. Françoise son épouse vient lui demander quelles sont la vraie portée et la signification de ces Essais qu’elle a découverts tardivement : une part de la jeunesse de son époux ayant été occultée par l’ amitié sans bornes qu’il a voué à cet incomparable ami et poète, ce La Boétie dont il ne s’est jamais vraiment consolé de la mort. Mais elle, conjointe d’un homme de lettres remarquable et admiré, est d’abord et avant tout Françoise, femme étonnamment lucide mais tendre. A-t-elle vraiment compté pour lui en tant qu’épouse - voyez les mariages de convenance à l’époque - ou mère d’enfants dont si peu ont survécu, ou encore, dans un autre contexte, compagne genre aide de camp? Elle le lui demande une première et dernière fois. Cependant qu’apparaît sur scène la charmante Marie de Gournay, 'fille d’alliance' de l’écrivain, sa moitié de rêve, compagne qui ne le sera jamais que dans un imaginaire troublant, nullement incestueux. Jeune femme passionnée de littérature elle aurait rêvé d’être plus encore qu’une simple admiratrice et confidente de celui qu’elle considère comme son maître. Une relation ‘aboutie’, selon elle si jeune et si impatiente, leur aurait permis à tous deux de vivre plus intensément. La pièce n’a rien à voir avec un quelconque sordide règlement de comptes entre époux ni avec l’autopsie d’un mariage bancal : l’auteur transcende tout cela grâce à la langue imagée, exploratoire et gouleyante de l’époque. Les comédiens, parfaitement dirigés, se l’approprient comme s’ils l’inventaient. Que dire des épisodes où Montaigne et Françoise se laissent aller à des gestes d’une tendresse involontaire, de la danse genre ‘de cour’ qui leur fait remonter un temps qu’ils ont aimé ensemble ? Marie et Françoise s’assoient alternativement dans le fauteuil de Montaigne, là où a travaillé cet esprit singulier qui leur revient à l’une et à l’autre comme en héritage. Les costumes réalisés dans des étoffes somptueuses par Cécile Flamand , corsets et tournures pour les dames, fraises pour Montaigne et son épouse donnent aux comédiens maintien, historicité, authenticité. Laurent Benoît est Montaigne, gentilhomme interloqué qui tient forcément tout à bout de bras. Rosa Ruiz, coiffe austère enserrant son visage aux pommettes accrocheuses est cette Françoise incisive d’abord, déstabilisée parfois, mais tellement humaine. Sabrina Bus est Marie de Gournay, petite dame fraîche qui, pragmatique, tirera toutes sortes de conclusions d’une aventure destinée à prolonger son existence et, qui sait, redonner du sens à la nôtre. Parce que telle est bien la dimension du spectacle.
Théâtre du Petit Parmentier, Neuilly-sur-Seine, du mercredi au samedi à 20h30. Réservations : 01 46 24 03 83

13 novembre 2007

Quand les rois très chrétiens... mise en scène de Christiane Marchewska

Quand les Rois très chrétiens bâtissaient la France, mise en scène de Christiane Marchewska
Le titre de ce spectacle est explicite mais ne laisse pas présager les trouvailles de la mise en scène et d’abord du bon tour que celle qui la signe vous joue dès le départ. C’est de bonne guerre, si l’on peut dire, étant donné les lieux. Dans la pénombre de la salle du Musée de l’Armée où luisent des armures de chevaliers vous êtes accueilli par un aimable jeune homme qui commence votre visite guidée : vous admirez son savoir-faire. Il vous engage à le suivre dans une nouvelle salle : un projecteur la fait étrangement ressembler à un lieu de théâtre ; une comédienne (Christiane Marchewska) et ses deux jeunes camarades (Anaïs Muller et Benoîte Taffin ) qui y sont installées font semblant d’être dérangées. Nous répétons une pièce, dit la meneuse de jeu, et vous nous gênez. Elle vous prie de sortir. Le gardien de musée s’insurge, les jeunes femmes dépitées déclarent alors vouloir tout laisser tomber avant de disparaître derrière des piliers. Vous aurez compris que c’était un gag quand Christiane Marchewska en personne, seule et ayant battu en retraite, vous convie à vous asseoir sur des sièges qui vous attendaient visiblement et se met à raconter grandiosement la bataille de Bouvines décrite par un témoin. Le gardien de musée n’est autre que ce fin comédien (Guy Bourgeois) qui jouera le rôle de l’impertinent sorte d’avocat du diable qui tente de démythifier, voire démystifier ces personnages exaltés par historiens et chroniqueurs que furent les rois de Fance de Philippe-Auguste à Louis XIII. Marqués au front d’un signe qu’ils ne peuvent renier, investis d’une mission étonnante, attachés à préserver un territoire et un patrimoine , pères de la patrie comme on les nommait , ce furent des chefs de guerre inspirés et des hommes de conviction. C’est ce que pense celle qui signe cette saga. Ces figures étonnantes sont évoquées par des récits de contemporains, des poèmes dits avec ferveur par une troupe composée de quatre interprètes dont l’un (Charles Reale) les impose de manière touchante. Se succèdent des portraits contrastés ou édifiants d’épouses et de mères de souverains. Héroïnes surdimensionnées, elles sont étonnantes ou détonantes. De descriptions cruelles des moeurs guerrières d’autrefois en anecdotes croustillantes ou sulfureuses concernant la vie ‘privée’ de ces gens-là et mettant l’accent sur le côté faillible de tout mortel, ce spectacle touchant qui ne se veut ni systématiquement pédagogique non plus que moralisateur, utilise intelligemment un décor devenu prodigieux médiateur : cet Hôtel des Invalides, vrai lieu de théâtre au sens le plus noble du terme.
Musée de l’Armée-Hôtel des Invalides, vendredi à 20h, samedi à17h et 20h, dimanche à 17h30 . Réservations : 01 47 12 13 75

08 novembre 2007

Ecoute, c'est la vie, de Robert Poudérou

Mise en scène de l’auteur, avec Martine Coste .
« Ecoute…mais essaie de comprendre ! la vie c’est comme ça… ça n’est que ça ! Oui j’ai tant de choses à te dire que tu n’as pas envie de savoir, ou même que tu sais déjà, puisque tu… ah bon ? » Pardon de paraphraser ainsi de façon douteuse ce que nous confie en continu, arpentant la scène, Marie alias la pulpeuse et ravissante Martine Coste. Passant derrière le rideau du fond, elle émerge à nouveau en petites tenues ou robes qu’elle délace, relace, de peignoirs qu’elle ouvre, quand arrive un ‘client’ aussi invisible bien sûr que Kiki-le-chien, son véritable compagnon d’une existence apparemment compliquée puisque, mère célibataire, il lui faut assurer sa matérielle et celle de son rejeton. Allongée sur sa table d’ opérations, Marie reçoit des messieurs qui s’y livrent sur elle à leur Petite mécanique titre d’une pièce de l’auteur créée dans les années 80 et devenue d’anthologie. Donc Marie n’arrête pas de raconter : il y a son gamin, cet Adam censé dormir sagement dans la pièce à côté et dont le père est incertain, et puis il y a Joseph, l’homme de sa vie, aux abonnés plutôt absents, à qui elle n’arrive même pas à en vouloir. Il lui manque, c’est tout. Ils ont tant partagé, n’est-ce pas ? Peut-être se sont-ils même rencontrés sur les bancs de l’école, lui avait 10 ans et elle 7. Dans leur jeunesse, ils auraient milité pour que la société change (enfin lui, plutôt) juchés sur des toits : gesticulations braillardes avec ou sans mégaphone. Dans le microcosme de Marie figure aussi cette Madame un peu vieille, donc forcément respectable, qui occupe une place tout à fait à part dans son univers, on ne vous dira pas laquelle, mais à qui elle s’adresse brusquement. Il y a encore les dames d’en face qu’elle regarde ou qui la regardent. « Joseph, il faut m’aider … » Des noirs séparent des séquences organisées de façon quasi-cinématographique et qui, éléments d’un puzzle, deviennent les jalons d’un vrai suspense. Jusqu’où Marie ira-t-elle dans ses confidences, allons-nous apprendre qu’elle a déjà ou souvent jeté l’éponge, qu’elle est sur le point de le faire ? Une petite ritournelle genre La strada est un début de réponse : tout suit son cours ; la route de Marie, même jalonnée de carrefours plutôt mornes, ne débouchera jamais sur une impasse. C’est qu’elle est bravette, la petite dame : si ce qui lui arrive l’agace, jamais elle n’est excédée, parce qu’énergique, confiante, elle est ‘positive’. Ce que lui confie l’auteur est une version astucieuse d’une philosophie douce-amère où des esprits chagrins ne verraient qu’une dénonciation de la solitude, peut-être notre lot à tous ici-bas à un moment donné. Le spectateur rira et aimera la justesse du propos, la sobriété et la drôlerie de la mise en scène, la jolie performance de la comédienne.
Tremplin Théâtre, 39 rue des Trois-Frères, 75018 Paris, le mardi à 20h30. Réservations : 01 42 54 91 00

07 novembre 2007

Laisse flotter les rubans, de Jacqueline de Romilly

Avec Bérengère Dautun
Mise en scène de Philippe Rondest
Le titre évoque un accessoire de mode féminin léger, aérien. De nos jours, dans un langage plus familier ça donnerait « laisse tomber ! »; le point d’exclamation rendant tout plus comminatoire cela irait jusqu’à « circulez, y a rien à voir… » Comment alors vous engager à aller au Théâtre des Mathurins où Bérangère Dautun reprend ce spectacle que nous avions tellement aimé il y a quelques années. Au départ Laisse flotter les rubans est le titre d’un recueil comprenant une quinzaine de nouvelles où Jacqueline de Romilly, helléniste de renom international, professeur infiniment admiré par ses étudiants, règle avec panache des comptes qu’elle avait rarement évoqués auparavant : avec sa famille, ses proches, le monde de son adolescence, mais plus encore celui de ses débuts dans la société en tant qu’épouse d’un homme qu’elle admire sans vraiment trop le connaître. Et pour cause: dans les années quarante, toutes sortes de vraies ou de fausses pudeurs ultra-bourgeoises vous faisaient « crever de non-dit » comme disent les post-ados d’ aujourd’hui. En tirer un monologue version one-woman show pour comédienne de talent parfaitement motivée, c’est exactement ce que Philippe Rondest a refusé de faire. Bérengère Dautun est une Jacqueline-bis, femme infiniment gracieuse, touchante et volubile qui a choisi de parler, mais le fait sans véhémence pour autant même si, piégée par son émotion, une larme la guette. Installée dans un léger fauteuil d’osier, puis se levant, intemporelle, charnelle mais si belle, face à son public elle est Lucie. Elle pose toutes les questions qui lui viennent à l’esprit, elle ébauche certaines réponses, en élude d’autres et dialogue avec celles qu’elle est, qu’elle aurait pu être, qu’elle aurait voulu, ou qu’elle a refusé d’être; ces femmes qui la rendent si proche.
Il est aussi question de partage, de lucidité, mais encore de lettres tardivement découvertes justifiant des révélations inopportunes. Héritière d’une mère au parcours singulier, Jacqueline de Romilly a tout envisagé de l’amour, du plaisir de vivre, d’une soif de comprendre, gage d’ équilibre. Bérengère Dautun, remarquable passeuse d’émotions, convoque un oiseau, une anémone et tout peut alors commencer ou recommencer. « Arrêt sur image » est le titre de la dernière nouvelle du recueil de Jacqueline de Romilly se concluant ainsi : « Il y a plusieurs façons de laisser flotter les rubans ». Mais pas pour nous, pas pour vous : c’est avec Bérengère et c’est maintenant.
Théâtre des Mathurins, mercredi à 16h30, dimanche à 18h. Réservations :01 42 65 90 00



02 novembre 2007

Sophie Térol chante en fa dièse

de et par Sophie Térol
Elle a commencé par souhaiter qu’on ne l’aperçoive que par « Par la fenêtre », titre de son premier spectacle. Si, médusé par le talent de la jeune femme, vous l’aviez complimentée, elle aurait probablement rougi et aussitôt lancé une nouvelle cascade de notes, sa voix acidulée ou simplement mélodieuse vous ravissant à nouveau. S’interrompant, elle aurait pu aussi vous jeter un regard inquisiteur, du type de celui que son professeur de piano lui avait peut-être décoché à l’occasion d’un mauvais doigté ou d’une note de travers. Elève parfaitement surdouée, a-t-elle seulement eu besoin d’un tel professeur ? Elle a ensuite choisi d’être une « Voix lactée », titre de son deuxième spectacle. Notez que cette fois, outre une théorie d’étoiles tutélaires cela évoquait un lait, maternel ou non, mais certainement celui « de la tendresse humaine ». Cette saison-ci elle ne se présente plus joliment masquée derrière des titres poétiques parce que Sophie Térol chante en fa dièse et qu’aucun bémol n’est au programme. Pour ce spectacle elle a fait appel à des auteurs qui l’aiment et qu’elle aime. Mais de plus en plus toniques, explicites ou dérangeants, ses drôles de textes sont moins en pointillé qu’avant. L’amour-toujours… « mon chéri qui l’êtes si peu mais que j’aime tant, indéfectiblement, parce que je ne peux ni ne veux faire autrement, allez, et que j’attends ou attendrai, même si… » Et puis il y a tous les autres, amis ou gens de rencontre, et aussi ces adultes sur lesquels elle porte un regard d’enfant prolongé et qu’elle peut aussi juger déconcertants, à qui elle aimerait dire combien ils la déçoivent parfois. Et la voilà regrimpant dans son univers d’avant, revisitant enfance et adolescence: défilent des paysages peuplés d’ animaux amicaux ou péremptoires et d’autres chères petites choses bien tendres. Et la voilà encore un poil Mistinguett gouailleuse, un autre poil héritière des Frères Jacques désopilants pour « Petit bout de la queue du chat » et un autre poil enfin très « zizi », merci Monsieur Perret. Et puis elle retourne du côté de chez cette Barbara à laquelle elle a été trop facilement comparée parce que sa voix à elle peut aussi décoller étonnamment, et surtout par ce qu’elle aussi a tant de choses troublantes à dire. Sanglée dans son tailleur-pantalon blanc, elle se trémousse joliment, puis fige son sourire qui devient clownesque, ou encore s’approche de son public : « Vous êtes là ? vous êtes vraiment là ? » Son partenaire, tout en blanc lui aussi, est Michel Glasko, accordéoniste au physique d’ange et au talent singulier, qui sourit finement en la regardant et dont elle sait comme nous que sans lui rien ne serait possible.
Sophie Térol est au Kiron Espace, 10 rue La Vacquerie, 75011 Paris, du mercredi au samedi à 19h30. Réservations : 01 48 24 16 97