22 décembre 2007

Une laborieuse entreprise, de Hanokh Levin

Traduction Laurence Sendrowicz
Mise en scène et scénographie Jean-Pierre Berthomier
A l’avant-scène des vêtements épars, au fond un paravent composé de portes juxtaposées, au centre un lit ‘matrimonial’ aux draps plus blancs que blanc. Dedans un homme est assis en pyjama, la bonne cinquantaine, il déclare : « Je suis un homme fini, bien obligé de voir la vie en face : je suis un homme fini». Sous la couette, à sa gauche, une forme roulée en boule. C’est Léviva, sa femme, censée dormir. Lui c’est Yona Popokh qui s’apitoie sur lui-même. Geignard, c’est un palabreur, un râleur avec au détour de chacune de ses phrases une vacherie, voire une injure destinée à son épouse. Au creux d’une nuit dont il ne sait pas qu’elle lui sera fatale, il a décidé de la quitter : pour qui ? pourquoi ? le sait-il lui-même ? a-t-il un pressentiment de ce qui le guette ? Elle pleurniche un temps, mais tente de le raisonner : ils ont passé de bons moments ensemble, leur vie est apparemment une réussite, leurs enfants s’en sortent, ils ont donné l’image d’un couple convenable. Et puis, lyrique, elle a foi en l’avenir parce que : « la beauté, l’art, la philosophie, c’est comme le vélo, ça ne s’oublie pas ». Montée d’adrénaline de part et d’autre, séquences hystériques. Détails de leur vie commune, que Yona veut sordides pour justifier son départ. Et puis un intermède : à l’acte deux Gounkel ‘ vague ami’ du couple cogne à leur porte sous prétexte de leur demander de l’aspirine. Le voilà qui s’apitoie aussi sur son 'sort à lui', enviant la relation charnelle qu’il suppose chez le couple parce qu’il connaît la solitude mieux encore qu’eux. Et puis il disparaît. Donc l’amour avec risques d’infidélité, la peur du noir qui remonte à l’enfance, la mort, la mort par suicide, les préoccupations d’argent sont les thèmes qu’aborde Levin. Mais son langage vert et plus que dru est chargé d’images qui, dans leur dos, ou face à face se font des pieds de nez. La mise en scène de Jean-Pierre Berthomier comporte des sortes d’ entractes où les comédiens sous des lumières minimalistes font la pause, comme entre deux rounds de boxe. Et ça repart. L’auteur est un philosophe à l’âme juive exaltée avec autodérision et relents de fatalisme à la slave, dont témoigne sa référence au monde de Tchékhov qu’il aimait tant. Avec une truculence insensée il piétine les plate-bandes d’Ubu et son inquiétude existentielle serait celle d’un personnage en quête d’auteur, voyez Pirandello. Léviva est face à Yona : « C’est ensemble que nous devons achever cette laborieuse entreprise qu’est la vie ». Mais son Yona mourra à la toute fin, ses derniers mots étant « main dans la main un père va avec son fils à la synagogue ». Côté comédiens, ça percute : Christine Joly est une Léviva plus que désirable et truculente, Philippe Lebas est un Yona très physique. Jean-Pierre Ménard est un Gounkel aussi intempestif qu’épisodique. C’est un spectacle dont on ne sort pas indemne.
Théâtre Artistic Athévains, mardi 20h30, mercredi, jeudi 19h, vendredi 20h30, samedi 16h et 20h30, dimanche 15h. Réservations : 01 43 56 38 32

20 décembre 2007

Beaucoup de bruit pour rien, de Shakespeare

Mise en scène de Sylvain Ledda
Deux couples se forment sous nos yeux et après des péripéties déstabilisantes, des épousailles auront lieu, avec la bénédiction d’un certain frère Francis, de leurs familles et de leur prince. Le premier des deux, né d’un coup de foudre, aura frôlé la catastrophe parce qu’un parent malfaisant a décidé de démolir la réputation de la fiancée. On est en Sicile où on ne plaisante pas avec l’honneur. Quant au second, scénario plus actuel, il s’agit d’un amour se construisant sous couvert d’une amitié désinvolte avec apprivoisement final d’une femme de caractère, par un homme qui n’en a pas moins. Sylvain Ledda utilise habilement un lieu singulier avec des piliers derrière lesquels on se dissimule pour écouter ce qu’il ne faudrait surtout pas qu’on entende. Il y a des portes et des escaliers à peine dérobés, des fenêtres que les lumières désenclavent et des marches magistrales derrière l’énorme porte en bois massif au centre de l’espace scénique. Un piano côté cour invite les personnages à jouer leur musique à eux, et c’est leur récréation. Allons-y pour des airs de groupes anglais des années mythiques, mais au départ on a eu droit à un lecteur de cassettes nous mettant dans l’ambiance : était-ce du Chopin ? Les costumes contemporains se déclinent en noir et blanc, mais à l’acte cinq, celui des résolutions, les messieurs ont des chemises bleues, des cravates à motifs rouges et des complets élégamment beiges. Un peu, avant une des dames arborait une robe longue savamment décolletée, rouge sang de bœuf. C’est la Béatrice qui avait porté jusque là une tenue masculine, mais avec escarpins à talons aiguille. Durant toute la pièce elle tient la dragée haute à son Bénédict qui l’apostrophe à la fin : « N’est-il pas vrai que vous m’aimez ? » Et elle de répondre : « Non , ma foi, pas plus que de raison » avant d’éclater de rire et de lui tomber dans les bras. Ils se marieront. Dans cette mise en scène inventive au rythme rapide, les rôles de certains hommes garants de l’autorité : soit un prince ou des gendarmes, sont tenus par des femmes. On danse, on rit, on s’étreint. Mais le temps s’étire quand apparaît le traître : ce seigneur Don Juan qui a empêché le mariage de l’irréprochable Héro avec le jeune seigneur Claudio, et il a fallu un fichu stratagème pour que ce même Claudio, la croyant morte de chagrin, se rende compte qu’elle était tout pour lui. Mais tout est bien qui finira donc bien. Ce spectacle, pétaradant, folâtre et intense est joué par une aimable équipe de quatorze comédiens de qualité.
Théâtre du Nord Ouest, dates et réservations : 01 47 70 32 75

18 décembre 2007

Une fille en or, de Natalie van Parys et Lise Martin

Une fille en or, comédie en chansons de Natalie van Parys et Lise Martin
Elle a donc un cœur d’or ? Non, c’est du corps de la môme qu’il s’agit, il rapporte des liasses de billets à Paulo, son ‘mac’. On est à Pantruche dans les années trente ou quarante, même si au départ les auteurs font faire à leurs personnages des incursions rigolotes dans les fifties ou sixties. Argot succulent, verve et charme surannés avec épisodes coquins. Donc un scientifique, intello à la moustache et la barbe sages (voyez bourge bloqué) Bobby-la science (Vincent Bouchot) concocte des potions destinées à faire re-basculer les humains dans leur condition animale d’avant-avant. Plus doux-dingue que dangereux, il a métamorphosé son confident (Denis Chouillet) en matou mais l’a baptisé Gisèle. Question cœur et la suite avec passage à l’acte, ce Candide n’a pas trouvé ou pris le temps d’avoir une initiatrice. Qu’à cela ne tienne, Monsieur Paul (Pierre Corbel) le souteneur, bellâtre barbu et moustachu quoique plus avantageux que lui, est là flanqué de sa ‘protégée’ monayable. Cette jeune personne dit se prénommer Sido. L’allusion à Colette n’est qu’un des innombrables clins d’oeil à l’histoire du music-hall. Donc la créature est destinée à déniaiser un Bobby plus que quadragénaire. Monsieur Paul, souteneur arrangeant qui a pour maxime que « le client a toujours raison » impose à Sido de se transformer en toutes sortes de femmes excitantes, de la pure jeune fille à la vamp à même de susciter des fantasmes chez son client. Education sentimentale ? pas vraiment. Carte du tendre ?…hé-hé : ces dames auteurs du livret n’ont pas pu s’empêcher de passer par la case « Mignonne allons voir si la rose » d’un certain Ronsard. Poétique, loufoque, fantastique mais aussi piquant, égrillard et tendre, avec des éclairages intenses qui passent du bleu au rouge, au vert, au violet, ça swingue, ça agite des trucs en plumes et ça frétille des gambettes. Mais surtout Bobby, Paul et Sido chantent à ravir les airs croustillants ou tendres qui ont enchanté nos parents avant nous. Si ce spectacle a tant de punch c’est grâce aussi à Nathalie Duong qui est Sido : abattage, voix tour à tour légère et puissante, sa frimousse et sa silhouette cousinent avec celles de l’adorable Irma la Douce qui a ravi la France de 1956. Quant à Denis Chouillet, le chat Gisèle, il est stupéfiant. Quand il ne ronronne pas pour de bon et alors on se tient les côtes, dans un rôle muet c’est un mime facétieux. Mais surtout, loin d’être simple accompagnateur, au piano c’est un musicien éblouissant. Moralité et bouquet spirituel: « Y a rien à faire, y a qu’à s’aimer… » comme le chantait la douce Irma. Le titre de cette comédie en chansons (définition aussi jolie qu’adéquate) écrite à quatre mains vous avait paru ambigu ? Et bien c’est clair, même si l’intrigue à la trame simplette, proche du prétexte, se met lentement en place, Natalie van Parys et Lise Martin sont des librettistes plus qu’habiles. Vous risquez d’ad-or-er leur chère fifille.
Théâtre Daniel-Sorano à Vincennes, jeudi, vendredi, samedi à 20h45, samedi, dimanche à 16h. Réservations : 01 43 74 73 74

13 décembre 2007

La créole de Tulipatan

La Créole de Tulipatan, Musique de Jacques Offenbach
Livret : Henri Chivot , Alfred Duru , Albert Millaud
Ce spectacle s’intitule vaudeville musical ; en trois actes il fait se télescoper l’Ile de Tulipatan, opérette en un seul acte, et la Créole. Tulipatan, ce sont les Indes autrefois orientales, dans Créole elles sont occidentales comprenez les Antilles. Hourrah pour ce ré-amarrage de continents et que la dérision et l’absurde soient à la barre du navire qui assure les allers-retours symbolisés sur scène par un mat et une voile. Même si cet amalgame de livrets signé Denis Berner a, semble-t-il, pour premier ou peut-être unique objectif de faire exploser sur scène dans une ultime séquence Dominique Magloire, diva à la peau sombre et à la voix époustouflante. Le parcours de son personnage est aussi burlesque que celui des joyeux olibrius, héros et anti-héros de la première partie du spectacle. Intrigue emberlificotée, plus loufoque que farfelue : un roi d’outre-mer qui veut des héritiers envisage une union pour son neveu ; son propre fils, efféminé, n’étant pas dans les dispositions qui conviennent. Mais la possible future nièce aux allures plus qu’hommasses n’est en fait qu’ un grand dadais, le fiancé pressenti, quant à lui, est une demoiselle rougissante… spectateur perspicace , vous l’avez compris dès l’apparition des comédiens. Il y aura forcément mariage au final mais qui épousera qui ? Quiproquos en cascades, mascarades saugrenues, mais tendres amours secrètes, ça ricane, swingue, caracole et pétarade. On sort KO de ce spectacle sans queue ni tête et de plus avec entracte. Les trouvailles de la mise en scène signée Jean-Philippe Weiss et Philippe Bonhommeau, la chorégraphie, les costumes, les lumières et le jeu de sept comédiens savoureux chantant des airs exquis sont épatants: d’accord! mais c’est la musique qui en fait un ‘must’. Le trio composé d’une violoncelliste jouant de l’instrument de prédilection d’Offenbach et de deux violonistes tout aussi virtuoses, est à l’arrière-scène. Mais aux saluts, on est heureux de les voir à l’avant-scène pour les applaudir parce que ce sont eux d’abord qui rendent ce spectacle magique.
Théâtre 14, mardi, mercredi, vendredi, samedi à 20h30. Jeudi à 19h, matinée le samedi à 16h. Réservations : 01 45 45 49 77

12 décembre 2007

Shakespeare et compagnie

Lectures, avec Edith Garraud et Claude-Henri Rocquet
Cela ressemble à une causerie à laquelle nous sommes invités à avoir voix au chapitre parce que, très vite, nous sommes conviés à rire. Edith et Claude ont choisi une demi-douzaine d’auteurs inspirés par les pièces de Shakespeare qui, selon eux, sont essentielles. Ils les ont aimées ; elles les ont aidés à devenir eux-mêmes. Macbeth, Le Roi Lear, Richard II, Hamlet, Othello, Roméo et Juliette, le Songe d’une nuit d’été et même Titus Andronicus, pour ne citer que celles-ci. Claude lit un texte de Jean Gillibert à qui il rend un hommage amical. Psychiatre et psychanalyste, comédien, metteur en scène, celui qui fut un co-fondateur du Théâtre Antique de la Sorbonne parle de son enfance. Elevé par une nourrice illettrée, personnage surréaliste qui baragouinait ce qu’elle prétendait être de l’anglais, elle était shakespearienne sans le savoir. Elle est à l’origine de son désir de traduire le grand Will. Le rêve est en vue. L’auteur suivant est cette surprenante poétesse italienne, au pseudonyme de Cristina Campo (1923-1977). Eprise de Shakespeare, elle affirme que son œuvre témoigne d’un désarroi face au matérialisme d’un monde qui a perdu le sens de l’absolu. Elle parle d’une « souffrance convertie en amour » citant cette Simone Weil (1909-1943) qui affirme qu’ « il faut connaître le mal qu’on veut combattre ». T.S. Eliot entre en scène. Dans un article daté de 1919 il décide qu’Hamlet, la pièce et le personnage, sont une faillite, Shakespeare n’ayant pas réussi à faire coïncider atmosphère, émotion et rigueur théâtrale. Ce faisant, il a inventé le «corrélatif objectif » dont se gargariseront des générations d’intellectuels après lui. Mais il parle étonnamment de ce fils détruit par sa mère adultère, donc forcément vouée à devenir meurtrière. Préfacé par Robert Abirached, dont des extraits sont lus par Claude, Jean Vauthier est l’auteur invité à témoigner ensuite. On lui doit une traduction d’Othello et une analyse poussée du personnage de Iago, traître et manipulateur pour lequel il n’arrive pourtant pas à éprouver de la répulsion. Parce que pour Shakespeare tout homme est au moins double. Les deux textes suivants sont signés Claudel. Le premier est une réflexion sur le personnage christique, selon lui, du Roi Lear. Père, donc image de Dieu, il est renié, trahi et envoyé à la mort par ses filles, monstres qui s’entre-dévoreront. La séquence suivante est l’extrait d’un dialogue où Claudel fait face à Racine. Ton courtois, humour de bon aloi, Claude et Edith se répondant, évoquent les coups du destin et ces autres véritables coups de tonnerre inclus dans une dramaturgie de Macbeth, transmise par des didascalies, dont on ne sait si elles sont authentiques, mais qu’on aime. Lady Macbeth, à la conscience obscurcie parce qu’elle a été ‘l’âme damnée’ d’un époux aussi irresponsable qu’elle, est devenue somnanbulique ; elle est au seuil de sa nuit. Fin d’un épisode aux résonances cosmiques. Et merci à nos lecteurs-comédiens qui nous ont fait faire ce bon voyage.
Théâtre du Nord-Ouest, dates, horaires et réservations : 01 47 70 32 75

11 décembre 2007

Entretien avec M. Saïd Hammadi, ouvrier algérien, de Tahar Ben Jelloun

Mise en scène : Alexandre Laurent
Auteur de nouvelles, de romans et de récits mais d’abord poète, en 1984 Tahar Ben Jelloun propose un texte à Antoine Vitez qui le monte au Théâtre de Chaillot et c’est un succès. Il met face à face un journaliste d’une radio ‘libre’ des années quatre-vingt et un Maghrébin âgé de 35 ans. Donnant le ton à ce plaidoyer et pour le respect qu’on doit à tout homme l’auteur fait précéder le nom de cet homme du terme à la fois banal, officiel et courtois de ‘Monsieur’. Saïd Hammadi est censé être l’archétype de l’ouvrier non qualifié, donc n’exerçant pas un vrai métier. C’est le fils d’un immigré voué à être exploité dans un pays capitaliste au passé colonial. A droite du plateau le journaliste-écrivain qui l’attend, feuillète un journal pendant que le public s’installe. Apparaît Monsieur Saïd flottant dans une veste soit prêtée soit récupérée dans une fripe, mais aux chaussures plus que rutilantes. Très digne, très droit, Monsieur Saïd (Zahir Boukhenak) s’apprête à répondre à toutes sortes de questions, comme si, à la barre d’un tribunal, il était un témoin à charge ou à décharge dans un procès dont on ne sait qui l’intente, ni à qui. Il est tiraillé entre deux mondes, deux univers, deux systèmes, deux perspectives d’une existence dont l’horizon est morne. Ce spectacle d’une heure environ reproduit la forme d’une émission de radio classique. L’interviewer demande à Monsieur Saïd comment il vit sa situation de fils d’Algérien né et résidant en France, qui a conservé des liens privilégiés, charnels avec cette Algérie où vivent la femme qu’il a choisie et ses enfants qu’il voit rarement, à qui il envoie son salaire et ses économies. Pour son fils de six ans et sa fille de huit ans de quel avenir rêve-t-il ? Quel est son sentiment ou plutôt son verdict quant à ce passé, selon lui, d’un pays infantilisé, mis sous tutelle, dont maintenant on est sûr, il le clame, que tous ont tant souffert ? Tahar Ben Jelloun n’y est pas allé avec le dos de la cuillère, mais c’est d’abord pour mieux faire l’éloge du travail qui donne son sens à la vie d’un homme. Sa pièce exhorte les gouvernements de tous bords à reconnaître le droit sacré qu’a tout être à l’instruction, lequel passe par l’apprentissage de la lecture et de l’écriture.. L’auteur pense peut-être aussi à sa propre mère restée illettrée toute sa vie et qui est le sujet du livre Sur ma mère à paraître en janvier 2008. Dans le rôle de celui qui interroge, Philippe Haug joue sobrement le journaliste qui ne doit pas prendre parti mais qui bout intérieurement ; on comprendra pourquoi à la toute fin qui est un parfait coup de théâtre. Zahir Boukhenak, Monsieur Saïd, est ce comédien formidable dont on ne sait s’il joue ou s’il est simplement lui-même, avec son accent authentique, sa liberté de gestes, sa façon de se figer sous le coup de l’émotion. Eloquent, emphatique, lyrique, habité, son visage s’illumine quand il évoque son village et la beauté des paysages de chez lui, mais d’abord quand il parle de ses enfants adorés. Ce spectacle généreux n’est pas destiné à susciter la compassion, mais il invite à ouvrir les yeux, à voir « la plus haute solitude » et « la réclusion solitaire » de ceux qui autour de nous continuent à vivre dans des conditions indignes, et de les aider à s’en sortir, chacun selon ses compétences et ses possibilités.
Théâtre de Ménilmontant, du mercredi au samedi à 20h 45,les dimanches à 16 h Réservations : 01 46 36 98 60

07 décembre 2007

Road to Mecca, d'Athol Fugard

Mise en scène:Habib Naghmouchin
La pièce débute dans la pénombre et se déroulera quasiment en l’absence de lumière, mais des bougies seront allumées l’une après l’autre jusqu’à ce qu’on ne puisse plus les compter à la toute fin. Une petite table ronde avec deux chaises de part et d’autre, une troisième au milieu de la salle ; une échelle figure un escalier menant à un étage incertain. Au fond, une toile masque à peine ce qui pourrait être la cuisine de la petite maison où vit Helen femme charmante et sans âge en robe rouge surannée. Une jeune femme énergique à l’allure sportive fait irruption, visiblement fatiguée et énervée. Elle a fait mille kilomètres dans le bush sud-africain pour rendre visite à sa vieille amie, mais pourquoi, au juste, fallait-il qu’elle organise à la hâte un tel voyage ? Retrouvailles avec papotages, les révélations nous sont soigneusement dosées. Cela se passe dans le monde rétréci de ces Afrikaners qui « cachent leurs sentiments » dans un village où le pasteur, confident de ses paroissiens, se prend pour un conciliateur, un fédérateur indispensable. Alors que la pièce semble marcher sur la pointe des pieds, se posent des questions de plus en plus troublantes. Que penser de vérités qu’on fait semblant de découvrir ou qu’on découvre non pas quand on les dit à d’autres mais plutôt quand on les énonce en leur présence ? Chacun des personnages aide l’autre à se reconnaître. Entre regrets, remords et confessions, petit à petit ils en arrivent à poser les vraies questions : l’amour ? oui, mais s’il n’est pas étayé par la confiance ? La foi ? oui, mais si elle était momentanément aux abonnés absents ? l’art, oui, s’il peut prendre leur relais. « On se croirait dans une pièce de Tchekhov» est une réplique symptomatique : On peut penser que l’auteur de la Cerisaie parti soigner des indigents à l’autre bout de la Russie peut-être pour y découvrir une spiritualité différente de la sienne, en fut comme éclairé. A l’automne de sa vie Helen, veuve, s’est mise à sculpter dans son jardin des animaux décrétés monstrueux par ses voisins offusqués. Des rois mages et leurs chameaux marchent non pas vers Bethléem, mais vers une Mecque qu’elle imagine peuplée de palais illuminés… elle qui ne s’éclaire qu’à la bougie ! Elsa sort à peine d’un désastre sentimental. Le pasteur ne se remet toujours pas de la disparition de sa femme, il y a des années pourtant. La mort les fascine et les hante plus qu’ils ne veulent se l’avouer. Comment alors, dépassant leurs souvenirs, pourraient-ils envisager un avenir ? La mise en scène minimaliste est d’abord musicale, c’est une partition à trois voix : celle infiniment mélodieuse, toute en nuances d’Helen (Geneviève Mnich), celle sourde et parfois monocorde du pasteur Marius (Eric Prigent) et celle vibrante d’Elsa (Cécile Lehn). Leurs échanges sont entrecoupés par des exclamations, des interpellations, des cris d’exaspération ou de douleur. Vers la fin, les face-à-face silencieux des personnages soudain figés laissent présager le dénouement. Il marque la fin de quiproquos graves. Une certaine harmonie restaurée, la lumière peut revenir. Cette pièce intimiste mais dérangeante surprend aussi par son écriture qui inclue des échappées poétiques. Habib Naghmouchin et ses comédiens la servent étonnement.
Théâtre de la Boutonnière, du mardi au samedi à 20h30. Réservations : 01 48 05 97 23

04 décembre 2007

Zaza Stand Up, de et par Isabelle Sprung

Elle fait irruption sur scène, avec autour du cou un boa du genre mon ‘truc en plumes’. Une musique intempestive jusqu’à en devenir abrutissante s’interrompt brusquement. Elle fait mine de fournir une excuse « c’est pour voir si on est en phase ». Elle nous resservira ce mot d’ordre et mot de passe symptomatique d’une société zappante qui à force de vouloir faire communiquer les êtres, les rendrait sourds, voire autistes ; qui les confisquerait quasi-définitivement, corps et âmes. Mais ne révélons pas tout de go que Zaza est métaphysique. « Je m’appelle Isabelle Sprung, mon père est juif, lui beaucoup souffri » dit- elle caricaturant une intonation yiddish ; dans la foulée elle chante « bei mir bist du schön ». Sa voix légère et aimable se fait plus ample, avec des sonorités sourdes et rauques. Elle enchaîne : « Ma mère…juive…Maroc… elle aussi beaucoup souffri ». Nous voilà sous le charme de cette humoriste à la gaîté débridée, faussement farfelue, mais réelle bête de scène. Son sens de la valeur et de la charge affective des mots , son acuité souriante, font-ils un tabac ? Non, écolo, elle a arrêté de fumer il y a trois ans. Et la voilà qui interpelle son public, se justifiant par un « c‘est le moment interactif » qu’elle vous resservira un max. Les questions sur l’actualité sont pointues mais les spectateurs qui pouffent répondent tout à trac ; on pense à la fameuse ‘Bande à Ruquier’ à qui le patron fait réciter la ‘une’ ou même les brèves de nos quotidiens chéris. Ça continue, re-cascadant du coq à l’âne « mon mari qui râle quand je ne suis pas là… quand mon mari rentre… » Elle s’interrompt, fait mine de ne plus savoir où elle en est : « qu’est-ce qu’on disait ? » Et ça rebondit : la drague, la pub, les frustrations, ceux qui lisent Voici ou L’Equipe dans les WC, le happy-slapping. Elle nous sert une caricature de slam truffée de termes franglais et autre jargon globish et une remarque plus que crue sur les relations messieurs-dames. Son aplomb ébahissant, ses talents de charlot-féminin woody-allenesque, sa dégaine de Fo-folle de Chaillot, de pseudo-clocharde loufoque mais céleste fascinent : Elle est la vraie sœur cadette de Clémence Massart, ce monstre sacré aux one-woman-show faramineux. Entre les dénonciations des simulacres et des simagrées de notre quotidien, derrière son sens de la dérision se profilent la curiosité et les perplexités d’une humaniste, une fraîcheur d’âme, non pas naïveté mais tendresse authentique.
Théâtre Popul’air du Reinitas, 36 rue Henri Chevreau, métro Ménilmontant, tous les lundis à 20 heures. Réservations : 01 43 66 34 96



03 décembre 2007

La petite sirène, d'après Andersen

La Petite Sirène
Paroles, musique et scénographie : Christian Schittenhelm
Chorégraphie et mise en scène : Sébastien Savin
Au Théâtre de Paris on est accueilli de façon charmante. Le spectacle qui s’y donne dans la grande salle est une comédie musicale déjantée qui scotchera vos gamins plutôt habitués à côtoyer tant d’autres sirènes potentiellement virtuelles sur leurs écrans quotidiens et qu’on pourrait imaginer hyper-blasés. Hourrah pour le spectacle vivant, même si les comédiens, danseurs, chanteurs et cascadeurs, tous plus ébouriffants et généreux les uns que les autres, ont le visage griffé par l’inévitable « brosse à dents » ce mini-micro, en sorte que submergés par des sons qui se chevauchent, nous autres, les vieux, basculons avec un peu de retard dans l’univers merveilleux du conte. Les gamins, eux, ont adhéré d’emblée. Au sommet d’une pyramide constituée par des cubes superposés, décor aussi sommaire qu’ingénieux, recadré par des lumières dérangeantes et suggérant un rocher, une effarante sorcière braille : c’est elle qui manigance tout. Le Roi de la mer, tendre père de Siréna, commente ce qui arrive à sa fille qui veut, par amour pour un prince sauvé du naufrage, devenir une simple mortelle et l’épouser. Les sirènes, ses compagnes clament qu’elles sont éternelles. La sorcière exauce le vœu de Siréna, mais lui coupe la langue, l’empêchant de chanter. Le prince ne la reconnaît plus, etc. Mais soyez rassurés, au terme d’un parcours semé d’épreuves ils se marieront. Andersen peut-il dormir tranquille? Suspense. Mais entre temps on aura eu droit à un spectacle total : une petite vingtaine de comédiens et de comédiennes jeunes et beaux chantent en chœur ou en solo et dansent épatamment selon des chorégraphies jubilatoires raffinées ou cocasses. Ils ressemblent tour à tour à des boys et des girls pour comédie musicale à la mode américaine, les filles deviennent des marquises en costumes grand-siècle mais leurs robes se terminent en minijupes. Il est difficilement envisageable de vous énumérer toutes les trouvailles de mise en scène et les gags à l’humour ébouriffant, le tout se succédant sur un rythme trépidant. Les sirènes au costumes avec queues de poissons scintillantes se hissent gracieusement jusqu’au haut de la pyramide, les danseurs cabriolent ou jouent les marins virils aux torses nus mais recouverts de paillettes. L’épisode du naufrage astucieusement organisé donne la chair de poule. La nature se déchaîne, les petites et grandes magies opèrent à donner un vertige communicatif. Mais le tout reste sagement pédagogique, la morale est sauve, les airs sont entraînants, leurs paroles simples. Ce conte musical à la scénographie fascinante est une performance, un rêve dont on sort forcément un peu sonné, mais le sourire aux lèvres.
Théâtre de Paris, chaque mercredi et samedi à 14h et 16h30 jusqu’au 22 décembre. Tous les jours aux mêmes horaires du 24 au 29 décembre et du 2 au 5 janvier.
Réservations : 01 48 74 25 37

02 décembre 2007

La nuit de Valognes, d'Eric-Emmanuel Schmitt

Mise en scène : Régis Santon
C’est la première pièce d’un universitaire qui n’avait pas 30 ans quand son Don Juan s’est invité. Il se veut métaphysique, mais insatiable cherche à se définir selon une sexualité exploratrice destinée à mettre tout un chacun mal à l’aise. Et lui le premier. Il est question d’une sorte de procès fait à Don Juan par cinq de ses anciennes victimes, aristocrates d’âges divers ; elles exigent qu’il épouse sa dernière conquête pour se racheter. Mais le séducteur découvre qu’en fait il est plus attiré par le frère de cette Angélique. Succès immédiat, la pièce a été jouée et rejouée dans la foulée par toutes sortes de compagnies d’amateurs ou non. Mise au programme de certains lycées elle a fait plancher des ados. Dans une interview, Eric-Emmanuel Schmitt confie quelques année après sa création qu’il est conscient de ses défauts mais qu’il n’a pas retouché le texte. Il avoue en 1991: « je me suis rappelé le jeune homme de 29 ans que j’étais alors et qui avait écrit ce texte, il n’aurait sûrement pas supporté qu’ un auteur arrivé de 40 ans lui corrige sa pièce ». Cet aveu certainement sincère fait par un écrivain à la mode joué dans plus de 40 pays, traduit dans plus de 35 langues et collectionnant des records est touchant, mais que penser d’un "auteur arrivé" dont la pièce est l’œuvre de quelqu’un qui, avant tout, s’écoute écrire; son propos est ambitieux mais sa composition est déséquilibrée, son texte voluptueusement narcissique et filandreux, bavard et poudre aux yeux. En 2005 l’auteur à pourtant revu le troisième acte de ce qui nous est proposé. Peine perdue. La mise en scène, remarquable d’intelligence, comporte de très jolis tableaux; les comédiens et comédiennes sont excellents, mais cela ne sauve pas la pièce.
Théâtre Silvia Monfort, mercredi, jeudi à 19h, mardi, vendredi, samedi à 20h30, dimanche à 16h. Réservations : 01 56 08 33 88