28 décembre 2008

Mélicerte, de Molière

Cette « comédie pastorale héroïque » inachevée, composée de deux seuls actes n’est certes pas des plus connues et c’est là un des mérites de l’intégrale-Molière de ressusciter de telles œuvres. On sait que Molière l’a donnée en 1666, que son inspiratrice n’était autre que Mademoiselle de Scudéry (voyez Le Grand Cyrus) et que, satisfait du contentement du roi, il omit de la compléter. L’intrigue : deux bergères-nymphes, aimées d’Avante et de Tyrène, n’ont d’yeux et de vœux que pour le fils charmant du sévère Lycarnis : Myrtil l’évanescent. Mais celui-ci soupire après Mélicerte. L’idée, audacieuse et culottée de la metteur en scène, Véronique Seltz, malicieuse, consiste à transformer Mélicerte en garçon. La mise en scène, chef d’œuvre d’un mauvais goût transcendé- la vision de Pigalle par un Berrichon- fonctionne étrangement servie par la musique de Lucien Pesnot et le jeu parfait d’acteurs jeunes, beaux et doués. Romain Poli remarquable Mélicerte, compose un « Rimbaud » des bas-fonds envoûtant auquel s’oppose le père indigné de son amant, joué avec sensibilité par Hervé Colombel. Des rôles moindres, telle Corinne qu’incarne Garance Brin, mi-Signoret, mi-Princesse de Monaco, assaisonnent l’ensemble. Le final, digne d’un certain « Cabaret des hommes perdus » en choquerait-il plus d’un - en ces temps-ci ? Le théâtre selon Jean-Luc Jeener n’est, semble-t-il, ni un conservatoire ni un cimetière d’images non plus que de mots. Sentence de la jeunesse sur cette scène libre : Molière, pas mort !
Théâtre du Nord-Ouest, dans le cadre de Molière- l’intégrale, jusqu’au 31 mars. Dates et réservations : 01 47 70 32 75

27 décembre 2008

Dom Juan de Molière

Mise en scène : Nicole Gros
Il faut louer la fidélité au texte et à la tradition de cette mise en scène d’une pièce multiple, étrange, qui se veut terrifiante avec ses fameuses scènes d’anthologie, et d’abord cette relation si particulière entre le maître Dom Juan et son valet Sganarelle. Le premier, comédien dans l’âme voire cabotin, est surtout pervers et sadique ; l’autre est son confident, ce public dont il a autant besoin que des femmes qu’il s’oblige à séduire inlassablement pour avoir l’impression d’exister et d’appartenir au sexe fort. Ici Dom Juan (Jérôme Keen) a un corps et des gestes de danseur, de star, mais sale gosse prolongé et capricieux, il est très peu métaphysique. Sganarelle (Jean-Jacques Nervest), empathique, est une fausse grande gueule dont on n’est pas sûr qu’il sache bien à qui il s’est dévoué tant il pratique un jeu auquel il ne sait pas s’il y croit. Ce tandem improbable fonctionne pourtant plutôt bien. Dona Elvire (Florence Tosi), épouse de Juan est une ravissante jeune diva qui module sa voix autant que le fait son époux. Elle parle, le temps se fige, et avec lui le rythme de ce que Molière a bien été obligé de qualifier de comédie. Soit une rupture parmi d’autres.
Ça repart : scènes avec gifles assénées , petites altercations ou épées dégainées, et toujours votre Dom Juan paradant, avec ou sans perruque, en costumes somptueux où dominent l’or puis divers rouges comme ceux de ses camarades, et enfin le noir. Dom Luis (Bernard Callais), son père, apparaît ; il émeut dans une séquence où il abolit le temps et où tout se fige, une fois encore. Mais il y a ces épisodes alertes où Pierrot et Charlotte, paysan et paysanne qui en pincent l’un pour l’autre, se poursuivent comme des gamins émoustillés dans unecour de récré. D’autre scènes sont impressionnantes : sur fond de voix spectrale, celle du Commandeur. Fin : mort de Dom Juan basculant, tête côté public, en travers de la table de banquet transformée en autel devant lequel il a fait mine d’expier … mais quoi donc … le sait-il seulement ? Ce spectacle a pour mérite de nous faire entendre splendidement la langue de Molière.
Théâtre du Nord-Ouest, dans le cadre de Molière-l’intégrale, dates et réservations : 01 47 70 32 75

26 décembre 2008

Le Sicilien ou l'amour peintre, de Molière

Mise en scène: Antonio Labati
Soit un Don Pèdre (Yvan Lambert, à la présence étonnante ) en barbon toujours fringant gentilhomme sicilien… donc un carnaval un peu différent de ceux pratiqués dans la péninsule italienne car il y règne une sorte de démesure due à la présence de Turcs et de Maures aux tempéraments plus explosifs les uns que les autres . La pièce est un pur concentré de ce Molière, forcément attendri par les barbons épris de très jeunes personnes, vraies-fausses ingénues aux soupirants frétillant sous les balcons. Le seigneur sicilien par tendresse et sollicitude - du moins il fait mine de le croire ou cherche à s’en persuader-a recueilli Isidore, jeune esclave dont il brûle de faire sa moitié. Naturellement ce vieux, bernable, déguisements et voiles à l’aide, sera uni au cours d’une cérémonie dérisoire à la sœur de celui qui va convoler avec sa protégée- à- lui , cet Adraste , gentilhomme français donc supposé être plus cérébral donc moins facilement flouable que toutes sortes d’autres agités, hâbleurs déjantés, ou surdimensionnés (« Les Français excellent toujours dans toutes les choses qu’ils font »). Notre homme est devenu le peintre Damon, chargé de faire le portrait de l’incomparable Isidore, stratagème classique lui permettant de la courtiser dans le dos de ce vieux macho qu’elle ne supporte pas Trouvailles et gags en rafales ; la mise en scène a un rythme abasourdissant, les comédiens bondissent, caracolent et traversent le plateau tels des fusées, accompagnés par les percussions maniées par un de leurs camarades. Quand ce comédien arrête de manier son instrument, on entend la même musique en écho venant des coulisses et on se dit « quelle excellente bande-son ! » mais à la toute fin un musicien noir avec un instrument semblable à celui qui est utilisé sur scène, apparaît pour saluer avec ses camarades : la bande-son, c’était lui ! Les spectateurs épuisés à force de pouffer ou de s’esclaffer se remettent à hoqueter de rire.
Théâtre du Nord-Ouest, dans le cadre de Molière-l’intégrale, dates et réservations : 01 47 70 32 75

23 décembre 2008

L'affaire de la rue de Lourcine, de Labiche

L’affaire de la rue de Lourcine, de Labiche
mise en scène de Jérémie Lippmann
Labiche intemporel ? Sans doute, si on respecte à la fois le texte, dans sa folie et son ordre, et si l’on sait également, sans contre-sens, le dégager de son époque. C’était le pari de la mise en scène de Jérémie Lipmann et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il y est magistralement parvenu. Les deux comparses d’un banquet très arrosé, Langlumet et Mistingue, à la lecture d’un journal, s’imaginent qu’ils ont estourbi une pauvre charbonnière pendant la nuit , leur mémoire s’étant évaporée avec les vapeurs de l’alcool. Quiproquos, velléités de nouveau meurtre ; pour effacer tout témoignage fatal, la matinée de dégrisage prend des allures d’une délirante fuite en avant, sous l’œil soupçonneux de ceux qui ne savent rien encore. Les deux pochards, convaincants en diable, hurlent, se tordent, s’enfoncent, chantent pour notre plus grand plaisir (mention spéciale pour Pierre Bérriau dans le rôle de Mistingue directement extrait d’un Fellini). Christine Pignet, ex-Madame Groseille, se dandine irrésistiblement en grosse dame délicate et même les rôles subalternes méritent leur place dans ce qui doit être un des succès comiques de la saison. La Pépinière, après « Shitz » continue de s’illustrer comme le théâtre de la création et de la musique qui ne ressemble pas aux autres. Alors, allez y rire et tout oublier, vous ne le regretterez pas tant la qualité y trouve son compte.
Pépinière Théâtre, du mardi au samedi à 21h, matinée samedi à 16h.
Réservations : 01 42 61 44 16
Christian-Luc Morel

22 décembre 2008

Vingt-quatre heures de la vie d'une femme, de Sfefan Zweig

Mise en scène de Marion Biérry, avec Catherine Rich et Robert Bouvier
Un plateau quasiment vide, une petite estrade installée de biais avec derrière, un mur où se découpe une fenêtre. Une femme en robe beige, assise, immobile et muette, un comédien en costume avec écharpe rouge et fausse allure de Michael Lonsdale jouant Marguerite Duras ; il raconte, situe l’action tout en marchant marche. Son immobilité à elle fascine de plus en plus. Voilà qu’elle parle, enfin : la voix de Catherine Rich avec ses modulations infinies est une musique qui nous porte. On connaît l’histoire de cette lady anglaise, veuve quadragénaire et mère de grands enfants, qui ‘villégiaturant’ sur la Côte d’Azur (en quête de quoi ?) dans une salle de casino rencontre un jeune Polonais dont les mains la fascinent. Elle perçoit son désespoir ‘existentiel’. Cet être infréquentable, immature et donc déjà presque vieux, elle l’aime aussitôt et passionnément d’un amour de mère compassionnelle, ou peut-être simplement responsabilisée, et encore d’amante qui ne le sera surtout pas, puisqu’il n’est pas question que sa réputation et son honneur soient attaquables. C’est tout. Lady C. continue de raconter et une certaine catharsis s’opère chez les spectatrices, d’abord. Stefan Zweig sonde l’âme féminine et la côtoie au plus près. Cela explique peut-être pourquoi l’homme joué par un Robert Bouvier consciencieux est toujours à la périphérie de tout, jusqu’à en devenir presque agaçant. Petites musiques d’une gracieuse nostalgie qui n’en finit plus. Mais Catherine Rich qui, à la demande de ceux qui l’aiment et l’admirent, a repris ce rôle qu’elle avait endossé il y a quelques années, est une partition à elle seule.
Petit Théâtre Montparnasse, du mardi au samedi à 19 heures, dimanche à 15h30. Réservations :01 43 22 83 04

20 décembre 2008

Gourmande, de et par Lucienne Deschamps

Gourmande, spectacle conçu, mis en scène et interprété par Lucienne Deschamps
G pour gourmande, pour grâce tous azimuts et puis au départ pour « géfin »… ah bon, vous aussi ? alors on y va ! Lucienne, Lulu à la gouaille généreuse est cette comédienne sans faille aux gestes d’une précision d’automate, aux mimiques clownesques, qui virevoltante, mais en équilibre volontairement incertain nous dit et joue des textes juteux d’Apollinaire, de Rimbaud, de Rostand, de Léo Ferré, de Marguerite Duras, de Boris Vian, mais aussi de Bobby Lapointe, Pierre Louki, et d’auteurs inédits ou récemment publiés qui se nomment Dan Bouchery, Marin de Charette, Jacques Fournier, Maximine. Avec elle la sauce prend immédiatement et parce qu’il y a du liant tout se fond dans tout, et quand le feu s’allume (celui de la gazinière de vos extravagances), d’un four en pointillé sortira un pain tout à fait normal et complet, que Lucienne nous invite à partager à la fin de sa prestation. Gourmande, elle pianote à l’arrière-scène sur la machine qui déclenche les musiques escortant ses chansons. « Excusez-moi, là je me suis trompée, attendez, oui… oui… là c’est bon ! » Elle clique, ça redémarre et la revoilà qui chante et nous fait chanter avec elle : « Elle vendait des p’tits gâteaux » Et au moment du gâteau on est déjà au ‘temps des cerises’. On se dit : Lucienne devrait avoir un régisseur, elle bricolerait moins, mais on est au Connétable, ce lieu d’exception au cœur du Marais où Maurice Fanon mais aussi tant d’autres ont fait notre bonheur.
Gourmande avec un G comme pour Gamine, parce que, comédienne rare, Lucienne en est aussi une. Guettez ses prochaines dates à Paris et ailleurs, les mercredis 14 et 28 janvier, à 20 heures au Connétable, 55 rue des Archives, Paris 3éme, réservations: 01 45 83 48 58

14 décembre 2008

Mozart, mascarade, de Jean Gaudon

Avec Corine Thézier, Robert Bensimon et Misora Lee au piano
Reprise du spectacle donné il y a quelques mois par le Théâtre de l’Impossible dans le Salon Bouvier de l’hôtel Carnavalet où, au mur, vous accueille le plus célèbre portrait d’une Marquise de Sévigné fraîche et mutine. Cela se joue en matinée cet hiver : le ciel est brumeux et par les fenêtres on voit décliner le jour. Nous voilà donc au théâtre : des petites lumières constellent le plafond, un lustre de cristal illumine la salle et un projecteur puissant cible le comédien qui, fringant et en habit blanc, bandeau rouge sur l’œil, manipule des petits masques de théâtre qu’il confectionne et collectionne. C’est le bonimenteur de service, bref un meneur de jeu et porte-parole de l’auteur. Il est amoureux-fou de Mozart, de l’homme et du musicien, de ses librettistes, de son univers et de sa quête. Il a fort à faire, s’étant mis en tête de nous rappeler et résumer les intrigues de l’Enlèvement au sérail, des Noces de Figaro, de Don Giovanni, de Cosi fan tutte et de La flûte enchantée. Imbroglios, intrigues emberlificotées, femmes initiatrices ou égéries, mais le plus souvent rouées, traîtresses quand elles ne sont pas à leur tour trahies. Ah ! l’amour, l’amour… toujours… chez ces Italiens qui ont pour le célébrer inventé l’opéra sans lequel notre Amadeus ne serait connu que par sa musique de chambre et des mélodies comme cet « Ah vous dirais-je Maman » dont la pianiste en gracieuse robe noire nous livre la quasi-intégrale des variations : très longue pause dans un spectacle par ailleurs au rythme soutenu. Que dire des personnages centraux, ces hommes bondissants, en perpétuelle effervescence, bernables (bien sûr et heureusement, n’est-ce pas, chers machos !) mais aussi adolescents prolongés qui ne veulent pas se l’avouer et dont le désespoir métaphysique est souvent en sourdine. Jean Gaudon à la langue riche, imagée, élégante et lyrique nous emmène dans un dédale connu de lui qu’il commente, racontant, analysant et réinventant tout, quitte à nous plonger dans les perplexités qu’en intellectuel il côtoie en permanence. Nous autres spectateurs nous laissons envahir par la musique, la pianiste s’étant remise à son instrument. Nouveaux havres musicaux. Mais Corine Thézier, catapultueuse, émergeant de la coulisse comme d’une boîte à malices ne cesse d’apparaître dans des costumes d’époque tous plus somptueux les uns que les autres, avec voiles, chapeaux, cheveux bouclés cascadant sur ses belles épaules. Muse, égérie, belle-mère, manipulatrice, altière ou mutine, elle est le contrepoids indispensable des personnages que joue un Robert Bensimon alerte, à la voix modulante, au phrasé séduisant, plus imprévisible et drolatique que jamais. La pianiste, leur bonne fée complice, est devenue la nôtre. Ce spectacle se donne le dimanche 14 décembre 2008, et les samedi 17 , vendredi 23 et samedi 24 janvier 2009 à 15 heures.
Musée Carnavalet, 23 rue de Sévigné, 75003 Paris. Réservations : 01 43 44 81 19.

10 décembre 2008

Fin de partie, de Samuel Beckett

Cette nouvelle Fin de partie, mise en scène par les époux Berling, est montée au mythique Théâtre de l’Atelier, le ‘laboratoire’ de Charles Dullin. L’histoire, la réclusion du paralytique et aveugle Hamm accompagné de ses parents-troncs, remisés dans des poubelles et qui n’a plus à tyranniser que son homme à tout faire, le simplet Clov, dernier à pouvoir marcher et donc à pouvoir servir, n’est que le prétexte à un dialogue serré entre l’intériorité et le visible, où la cécité n’est pas là où l’on pense. Dans le rôle d’Hamm, Dominique Pinon, acteur fétiche de Valère Novarina, inquiétant à souhait, faux aveugle de cour des miracles qui donne l’impression de voir, compose un personnage pathétique, évoquant à la fois un vétéran des guerres balkaniques foudroyé et une idole rock ravagée (mimant parfois un Elton John sans piano). Il terrorise un Charles Berling méconnaissable, écrasé, disloqué, dont la voix traîne en une plainte énervée (ses « je m’en vais » sont fabuleux de vérité dans l’impuissance). Les parents, Gilles Segal et Dominique Marcas, jetables et jetés, ouvrent leur couvercle pour gémir et réclamer des biscuits, depuis leur maison de retraite fictive proche de la décharge. La mise en scène est efficace, didactique, destinée à un théâtre tous publics, séduisante par le biais, abandonnant le squelette du texte pour dénuder la chair des protagonistes. Beckett résiste, la chair est triste. Clov essaye de voir ce qu’il y a derrière la montagne et nous sortons de l’Atelier remués, convoqués, prêts à la discussion, mais encore terrorisés et pressés de retrouver notre chambre d’aveugle.
Théâtre de l’Atelier, 10 place Charles Dullin, Paris-18°, métro Anvers. Du mardi au samedi à 21 heures, dimanche à 16 heures. Réservations : 01 46 49 24.
Christian-Luc Morel

09 décembre 2008

Le repas, de Valère Novarina

Mise en scène : Thomas Quillardet
Comment, tentant de vous parler de ce spectacle abasourdissant, vous dire et redire que , un novateur qui ne reprend surtout jamais en compte ceux qui l’ont précédé, qu’ils se nomment…peu importe, disons des absurdistes et autres ex-surréalistes qui n’en finissent pas de finir . Lui est et reste ailleurs. Cette fois-ci et une fois encore sa poésie empoigne le théâtre et le théâtre étreint sa poésie, mais les deux, exploratoires, cheminent mot dans le mot, mot après mot, le mot sans le mot, le mot qui relève le mot, puis qui déforme et détourne le mot pour nous le reproposer dans un paysage illuminant le précédent. Magie dévastatrice, salutaire et reconductrice qui s’installe pour nous donner un appétit d’enfer ou même de paradis, peut-être même de septième ciel . Repas : le mot évoque une ‘Scène’ genre nouveau-testamentaire ; ce repas-ci aura des suites atroces, mais il est nécessaire et partagé, puisque « celui qui mange seul » selon le philosophe grec « est un barbare, un cyclope ». Au milieu de la scène une table avec, posé dessus, un aquarium à poisson rouge, et côté jardin un squelette en plastique noir reluisant qui servira de défouloir, et dont on épluchera le crâne, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde. Les mots jamais repus, continuent de manger les mots. Les comédiens traversent la scène, se poursuivent, se rejoignent et tombent le tête la première au pied du plateau. Il y a des déflagrations répétées et aussi cet épisode un peu longuet avec lumières stroboscopiques, artifice dont on aurait peut-être pu se passer. Depuis les cintres l’homme d’en haut en tee-shirt avec inscrit dessus I love… (peu importe ce qu’il aime) manipule les lumières et le son à l’infini. Sur scène ses camarades s’immobilisent pour chanter : voix qui se marient religieusement à la tierce comme à la quarte. Un havre de bonheur ! Que tenter de vous dire encore? Que la mise en scène de ce texte est millimétrée ; que l’occupation de l’espace organisée par le metteur en scène est plus que carambolesque ; qu’il a dirigé ses comédiens, tous fascinants, de telle façon que l’on sort de ce repas archi-repu, mais ayant surtout réfléchi, ri et vécu. Spectacle à voir en urgence : « pin-pon…pin-pon… pin-pon… »
Maison de la Poésie, du mercredi au samedi à 21 heures, dimanche à 17 heures. Réservations : 01 44 54 53 00

04 décembre 2008

Les Tentations Electives, de Benjamin Oppert

Mise en scène Philippe Brigaud
Ça démarre au quart de tour; la dérision, la malice et un brin de provocation sont au rendez-vous. Soit une soirée des Molière filmée pour la télé. Suspense insoutenable: qui va obtenir ce prix du meilleur comédien couronnant une carrière, la relançant, ou véritable hommage pré-posthume? Le présentateur (Michel Pilorgé) perdu sur le gigantesque plateau, à cour un seul caméraman, des voix-off nous disent des passages des pièces jouées par des comédiens prestigieux dans divers théâtres mais surtout dans ceux dits d’« art et d’essai », à peine subventionnés mais tellement nécessaires. Bien sûr le Nord-Ouest et son directeur sont dans le coup. La ministre de la Culture arrivée avec un brin de retard s’est glissée dans la salle, comme honteusement. Ouverture de l’enveloppe fatale : un certain Pierre Escabeau (Rémy Oppert) remporte le trophée pour son Tartuffe. Il se lance dans un discours interminable de cabot sublime qui ne permet pas au meneur de jeu de finir la moindre de ses phrases. Ce dernier s’en étouffe presque quand Escabeau, péremptoire, donne quasiment l’ordre à la ministre (Christine Melcer) de monter sur scène pour lui remettre la minuscule statuette extirpée de dessous un tissu recouvrant une vieille table. On comprend qu’il la connaît mieux que bien, qu’ils ont des souvenirs communs et qu’autrefois… Rompue à cet exercice quoiqu’un peu troublée, et pour cause, elle improvise un discours truffé des clichés nécessaires. Exit le meneur de jeu qui n’en peut mais. Voilà nos anciens amants face à face dans un registre totalement différent. Pierre récemment divorcé refait la cour à sa Jeanne; confidences et rétrospectives sentimentalo-analytiques. Ils décident de se marier vite-fait bien-fait. Cependant la dame hantée par un pouvoir qu’elle courtise, veut se reconvertir en maire d’une petite commune parce que sa position de ministre est trop précaire. Elle expose ses raisons à cet époux qu’elle va négliger pour cause de campagne électorale. A la phase trois, ils sont vraiment trois derrière six téléphones attendant le coup de fil fatal provenant du bureau où se déroule le dépouillement. Pierre rumine, commente la situation et se réconforte à coup de citations de Molière ; Jeanne, en effervescence perd contenance au fil de l’annonce des résultats et Alexandre (Aurélien Charle) son jeune directeur de cabinet et groupie s’énerve. Gong final : Jeanne ne sera jamais maire mais tout est mieux ainsi. Et pourquoi Pierre et elle ne partiraient-ils pas en voyage pour se retrouver une fois encore, une fois pour toutes puisqu’ils ont ‘la vie devant eux’ ? (ou ce qu’il en reste). Jeux de mots, traits d’esprit, clins d’yeux et aphorismes détournés puis récupérés font que cette pièce composite d’un jeune auteur joue sur différents registres. Tour à tour on est en pleine satire, on réfléchit sur le théâtre et les mystères de la politique, ou encore ça roucoule. Puis le rythme se ralentit, des silences lourds s’installent ; du deuxième ou troisième degré ça rétrograde, ça freine, on revient au premier. La fin est une pirouette. Les comédiens sont excellents, chacun dans son rôle, mais la distribution est dominée par Rémy Oppert dans le personnage principal, tour à tour impérieux, inquiétant, perplexe, puis amoureux frémissant ou comblé. On espère que vous serez tentés de découvrir cette pièce à l’allure souvent cabaret.
Théâtre du Nord-Ouest, jusqu’au 30 mars. Dates et horaires : 01 47 70 32 75. Réservations : 01 46 60 09 36.

03 décembre 2008

Jacques et son maître, de Milan Kundera

Mise en scène : Nicolas Briançon
Le titre de la pièce in extenso est Jacques et son maître, hommage à Denis Diderot en trois actes, et dans le texte publié chez Folio, Kundera inclue une « introduction à une variation » pour justifier ensuite sa démarche en parlant de « transcription ludique » de l’œuvre du philosophe français. Puis dans une note sur l’histoire de la pièce il clame encore et encore son admiration pour l’écrivain-phare du siècle des lumières dont la découverte a, semble-t-il, changé le cours de sa pensée voire de son existence. Diderot, responsable de ce Jacques le fataliste, roman philosophique s’il en fut, a-t-il envisagé que tant de metteurs en scène la théâtraliseraient ? Kundera la reprend à son compte, brode dessus et autour et le compte est très bon. Deux êtres indissociables et plus que complices sont face à face : le maître donnant des leçons à son serviteur et l’autre faisant mine d’en faire autant, tous deux incriminant celui qui les a créés (« tout est écrit là-haut ») et qui n’est pas forcément fiable. Accordéon mélancolique ou déchaîné, airs slaves. Les comédiens envahissent la scène, se réfugient dans les coulisses. Tout peut alors commencer. Jacques et son maître devisent ; débarquent Justine, Agathe et les autres plus une divine marquise, toutes femmes tentatrices censées être callipyges puisque c’est le fantasme du maître de Jacques ; mais le plus souvent ce sont des fourbes et des manipulatrices. Soit encore une femme et sa fille de petite vertu et mères de bâtards qui ne sont pas les fils biologiques de leurs supposés-pères. Le maître continue de déclarer qu’il tient à savoir avec qui et comment Jacques a perdu son pucelage. Jacques esquive et rabâche une fois encore le récit de la suite qui lui a valu une raclée de la part de son père et l’a conduit à s’enrôler dans l’armée, etc. Une estrade avec de part et d’autre des portes et des rideaux symétriques. Au centre une façade neutre, au premier étage une fenêtre à laquelle on accède par une échelle. Trois partitions superposées, entrelacées, et trois scénarios se recoupant. Un festival. A l’acte deux, dans une auberge improvisée grâce à deux tables et leurs nappes, on banquète, déguste du canard et on lampe le vin rouge qu’on a été chercher à la cave par une trappe au centre de la scène. Les protagonistes se coupent la parole, arrêtent leurs récits qui devenaient une saynète ou un acte entier. Ils se font des reproches, viennent les uns à la rescousse des autres, se chipent leur rôles. Ça s’emballe : à propos, quid de « la substance versus l’apparence » ? Retour à la case départ pour Jacques et son patron. Ré-accordéon. Un marquis et un petit comte impeccables en costumes et manières dix-huitième ; et les couples continuent de se faire, de se défaire, les dames sont de plus en désirables et vues de dos font glisser leurs robes à terre. La triple partition est foisonnante. Jacques fait larmoyer son patron, tous deux se tombent dans les bras. Jacques : « nous ne pouvons pas vivre l’un sans l’autre ». Fin : son employeur et Jacques avec leurs deux valises à la main fixant le mur du fond sont en partance… mais pour où ? Jacques à son maître : « Que vous regardiez n’importe où, partout c’est en avant ! » Noir. Dix comédiens détonnants, hauts en couleur dans une mise en scène caracolante.
Théâtre 14, les mardi, mercredi, vendredi et samedi à 20h30, jeudi à 19h , matinée samedi à 16h. Réservations : 01 45 45 49 77.

25 novembre 2008

Les sept jours de Simon Labrosse, de Carole Fréchette

Mise en scène Claude Viala, musique Sanseverino
« Vous ne regretterez pas d’être venus et puis sept jours c’est vite passé ». Simon c’est le comédien ludionesque qui s’adresse aux spectateurs. Cela démarre : « il y eut un jour, il y eut un matin » ; vos références sont au rendez-vous. Dans cet espace nu, quadrilatère sans coulisses, des guitares électriques et des instruments du genre percussions sont posés sur le plateau. Simon, rassurant et jovial, méduse d’emblée son public. Les lumières très travaillées sont magistrales. Simon est un homme jeune, sans emploi, mais qui en sait plus long sur l’existence que pas mal de ses collègues. Il a pour ami Leo, un pseudo-poète qui n’arrive pas à écrire comme il le voudrait ; il « se déprécie » et conclue qu’ « il pleut des briques sur le monde pourri. » Simon le réconforte. Nathalie arrive et veut elle aussi raconter son existence, persuadée qu’elle va fasciner l’auditoire. Très vite, on se demande si, constituant pour Simon un ailleurs, elle n’est pas le complément sans lequel il n’aurait jamais existé. Lui qui se présentant ingénument au public, se définit comme jeune homme au chômage dont la vie est pourtant intéressante : « cascadeur, spectateur personnel, finisseur de phrases laissées en suspens, flatteur d’ego, allégeur de consciences, receveur de colis, remplisseur de vide… ». Le comédien qui joue Simon est chaleureux, souriant, rigolard et fait des sauts périlleux peut-être pour évoquer les rebondissements de son existence qui n’en est pas vraiment une et ses choix qui n’en sont pas forcément, non plus. Chacun de ses camarades joue goulûment une demi-douzaine de rôles. Des personnages débarquent pour lui rappeler dettes et échéances criardes. Le tout sur fond de chômage, de fluctuation du dollar canadien, du prix du steak haché, et de « la maudite société qui est partout ». La trouvaille de scénographie ce sont deux portants montés sur roulettes auxquels sont accrochées de dizaines de robes longues, ruisselantes, chatoyantes et qui, rideaux de scène intérimaires, servent à masquer les personnages. Deux coffres métalliques mobiles eux-aussi contiennent les accessoires. Cette pièce surprenante, à la construction sans faille est funambulesque et ses trois interprètes : Léonore Chaix, Hervé Laudière et Cédric Revolon sont ébouriffants. « Quand un gars a plus rien, il lui reste sa vie. Je veux dire, il peut toujours raconter sa vie ! » Et pis on recommence à zéro. « Nathalie, ne t’en vas pas tout de suite ! Je… J’ai besoin de toi. » Pas un instant Claude Viala, qui les met en scène, ne leur fait adopter un accent québécois et pourtant la Belle Province est bien là.
Théâtre de l’Opprimé, 78, rue du Charolais (12°) du mercredi au samedi à 20h30, dimanche à 17h. Réservations : 01 43 45 81 20

24 novembre 2008

L'avare, de Molière

Mise en scène : Jean-Luc Jeener
Après avoir distribué ce comédien phénoménal qu’est Philippe Desboeuf dans le personnage principal du Malade Imaginaire, Jean-Luc Jeener en fait son Harpagon dans L’Avare ou l’école du mensonge. Ebouriffant … Vous vous souvenez de vos années de collège ou de lycée de cette tirade effarante de l’homme qui voit tout s’effondrer autour de lui parce qu’on lui a dérobé sa ‘cassette’ … Des djeunes diraient : CD , DVD, forcément avec bonus… ben alors… cassette c’était quoi déjà ? Le soir où nous avons tant aimé ce spectacle il y avait une dizaine de gamins dans la salle. Quiproquos, coups de théâtre et médiations ratées, retrouvailles de membres d’une famille disloquée par accident qui se remet miraculeusement à fonctionner, relents d’une Tempête à la Shakespeare. Mais aussi manque de générosité et de lucidité d’un père malencontreux né ou devenu plus qu’égoïste, de nos jours on dirait machiste. Mais encore et aussi tendresse , éloge de l’amour, de la fidélité, nécessité du coup de foudre « mon amour ne veut rien écouter ». Celui qui parle est le fils de ce tyran domestique et manipulateur, sujet à des accès de fureur que la passion pour l’argent et ce qu’il représente a rendu borgne, puis quasi- aveugle et qui finira par être lui-même manipulé. Harpagon est coupé de la réalité autant que du reste du monde, mais surtout et d’abord de sa famille, microcosme atterré. Vêtu comme le souhaitait Molière, avec sa collerette Henri IV , de fines lunettes sur le nez, longue chevelure blanche flottante « des cheveux de son cru qui ne coûtent rien » (le barbon exècre la mode et les perruques). Soit Philippe Desboeuf dans une partition baroque et extravagante avec sur scène cavalcades et loufoqueries. Le tout dans un décor minimaliste : une table basse où le fringant Cléante dépose la guitare sur laquelle il vient de jouer les airs guillerets que lui inspire sa charmante. Deux sièges recouverts d’un piètre tissu rouge. Mais, côté jeunes filles, des costumes ravissants aux couleurs tendres, Frosine, l’entremetteuse alias médiatrice, à laquelle a recours notre grippe-sous autiste, est collet monté dans une robe grise. Neuf comédiens tous plus toniques les uns que les autres entourent Desboeuf . Et que dire du Maître Jacques farcesque ‘à la commedia dell’arte' ? Cinq actes mais trois heures sans l’ombre d’un entracte. Ce soir-là dans la salle une dizaine d’écoliers escortés de leurs parents ou de leurs instituteurs et dont le benjamin n’avait même pas être dix ans a ri, et ri encore de bon cœur , et ce faisant, nous ont mis en joie. Pour certains d’entre eux c’était probablement leur première soirée au théâtre : on gage qu’ils en resteront marqués peut-être à vie.
Théâtre du Nord-Ouest, dans le cadre de Molière l’intégrale, jusqu’au 8 mars. Dates et réservations : 01 47 70 32 75

Burlingue, de Gérard Levoyer

Burlingue, de Gérard Levoyer (Reprise)
Mise en scène de Lauren Alexandre-Lasseur.
Bien sûr le titre fait référence à un lieu de travail, mais dans cette pièce qui se proclame déjantée c’est aussi l’emboutissage du burlesque et du dingue : premier petit tour de passe-passe de l’auteur dont la manche est bourrée d’astuces. Deux femmes symétriques en train de griffonner sont installées de part et d’autre d’une table simplement chargée de chemises pour courrier et de petits pots pour stylos feutres. Au milieu, un téléphone de la vieille espèce qui ne sera utilisé qu’en dernier ressort et encore avec modération. Au fond, une porte est surmontée du portrait avantageux d’un patron fringant. Assise côté jardin la brunette piquante en débardeur glamour est vivace et volubile, c’est Jeannine. Côté cour la blonde en tailleur cintré, bouche en cul de poule, c’est Simone qui lui sert d’antidote. Elle est sèche comme un coup de trique, de ceux qu’elle et son mari doivent asséner sur les doigts de leur progéniture en cas d’impertinence. Ce face-à-face entre les deux collègues se mue en un huis-clos qui se voudrait sartrien après que la célibataire délurée, femme libérée mais non pas comblée, ait demandé à l’autre de lui prêter sa gomme. Elle le fait gentiment mais essuyant un refus cinglant, elle change alors de tactique. De suppliante elle devient exigeante puis menaçante. D’invectives en insultes, la tension grimpe, s’ensuit un début de pugilat. Lauren Alexandre-Lasseur fait jouer ses comédiennes de façon extérieure cet épisode qui consiste en un rabâchage de citations rafistolées , de platitudes et d’aphorismes relookés. Il s’agit de faire tracer par chacune des protagonistes un portrait vengeur ou venimeux de l’autre, dénonçant son outrecuidance, sa médiocrité, ses failles et son incompétence. Passons sur la tentative de séduction avec reptation sur la table de Jeannine, aguicheuse, à la rencontre de Simone, laquelle n’est pas prête à baisser la garde ni à s’épancher. Essai non transformé, mais patience, les deux adversaires devenues sourdes aux coups de semonce du patron , se sont maintenant enfermées à double tour pour vider leur querelle. En fin de soirée, elles écluseront un fond de Marie Brizard, et débraillées, braillardes, elles glisseront au sol entre les meubles cul par dessus tête et, pensez-vous… pas du tout : ce n’est que la mi-temps. La gomme est toujours dans le camp de Simone qui a réussi à libérer ses rancoeurs blasphématoires à l’adresse de son maître et seigneur… et des mâles en général. La fin transforme la pièce en farce rachetant ce burlingue qui a failli rimer avec lourdingue. Sarah Bouché de Vitray, pétulante dans le rôle de Jeannine, a l’abattage d’une jolie vraie bête de scène et Delphine Vincenot est une Simone exaspérante à souhait, parfaitement désopilante avec un coup dans le nez. La pièce se donne dans ce théâtre qui vient d’ouvrir au Quartier Latin et dont la programmation est variée et alléchante. Allez le découvrir.
Comédie Saint Michel, 95 boulevard Saint-Michel, jeudi, Vendredi, samedi à 21h30. Réservations : 01 55 42 92 97

20 novembre 2008

Meurtre par omission, de Jean-Pierre Klein

Meurtre par omission, de Jean-Pierre Klein
Mise en scène de Philippe Adrien
Tragédie familiale pseudo-grecque : la vie, l’amour, la mort… au choix. Et puis corrélativement : la faute, la révolte, le défi, le châtiment suprême et quoi d’autre encore ?
Chers intellectuels consensuels… à propos : êtes-vous favorables à l’euthanasie ? Sujet de société digne d’un petit débat télévisuel mais surtout à une heure de grande écoute. Apparemment en réanimation, Claire gît sur un lit d’hôpital. A son chevet ses deux sœurs : Christine, l’aînée et Clémence, la benjamine. Règlements de comptes avec au menu les traumatismes remontant à l’enfance, la famille, voyez non-dits et bla-bla-bla et rebla-bla. Vers la fin Claire en apnée ou léthargie léthale se redresse pour effectuer une dernière manœuvre qui l’emmène sous le lit d’où elle émerge pour s’y réinstaller. Très symbolique, authentiquement et essentiellement métaphysique. Mais pourquoi a-t-elle sombré dans le coma, qui ou même quoi l’y a plongée et d’abord quels rapports entretenait-elle avec sa famille, son père en particulier? Ah…son père est mort ? On n’en peut plus de faire dans la douleur. Noirs et musiques interstellaires. Dans la pénombre une des sœurs de l’allongée allume une cigarette. De bavarde, la pièce n’en finit plus de devenir fumeuse. Depuis longtemps on n’attend plus sa fin. Philippe Adrien qui la met en scène a dû croire à ce texte, du moins on l’espère, et sans doute également l’équipe du Théâtre de l’Atalante à la programmation et la démarche ordinairement si courageuses et si innovantes. Omission ; entendez ‘omettre’ ou encore ‘ne pas tenir compte de’. Oubliez que vous y étiez ce soir-là et que vous avez assisté à ce vague polar hyper-réaliste et doloriste dont l’affiche accrocheuse est forcément morbide. Ben voyons, pourquoi faire les choses à moitié ?
Théâtre de l’Atalante, lundi, mercredi, jeudi et vendredi à 20h30, samedi à 19h, dimanche à 17 h. Réservations : 01 46 06 11 90

17 novembre 2008

Les bavards, d'Offenbach

Les bavards, d’Offenbach
Opérette en deux actes, datant de 1862 ; l’action est censée se passer en Espagne, mais le livret est simplet et l’intrigue accessoire. Le jeune Roland criblé de dettes est amoureux d’Inès ; il cherche à s’incruster chez l’oncle de celle-ci : le señor Sarmiento pour y trouver peut-être le gîte, mais surtout le couvert et soupirer après sa belle. Ce Roland est un bavard aussi incoercible que Béatrix, la femme de Sarmiento et ce dernier ( est-ce de la naïveté ?) imagine que s’il les met face à face en continu sa moitié aura le dessous et que, neutralisée, elle finira par arrêter de jacasser et qu'il pourra jouir enfin d’une certaine paix bien méritée. Bien sûr, après pirouettes et péripéties tout se termine par le mariage des jeunes gens. Quant à la suite de la pantalonnade?…Curieusement mais heureusement, les deux bavards chantent les trois quarts du temps pour ne parler que le quart restant, et l’on oublie qu’ils ont en commun un travers assommant. Exubérants ils enchaînent des airs savoureux, piquants, entraînants et délicieux : du meilleur Offenbach ou tout simplement de l’Offenbach éternel. Facétieux et pléthorique comme à son habitude, Ned Grujic a concocté une mise en scène enchaînant les trouvailles, dans un décor rigolo, mais sommaire au départ, avec de simples panneaux couverts de phrases griffonnées qui, tout à coup, comportent des ouvertures : celles par lesquelles les cuisiniers vous passent les plats au restaurant. Sur scène quatre comédiens en font pour huit ou douze. Enlunettés, non-identifiables, la tête enfournée dans des lucarnes percées à l’intérieur des attaché-cases qu’ils brandissent, ils défilent sur scène pour redevenir des personnages agités, véhéments et surréalistes ; le manège tourne et s’endiable. Le décor fait volte-face. Nous voilà dans un supposé-salon dont les murs lisses sont couverts d’inscriptions évoquant les meubles qui devraient y figurer mais en sont absents. Sur le costume aussi seyant que dissymétrique de la comédienne qui joue Béatrix le mot ‘pois’ est imprimé, mais les vrais pois, qui petits ou grands la feraient ressembler à un guépard, se sont fait la malle. Le pianiste côté jardin rejoint ses camarades pour se révéler un comédien désopilant. Un autre comédien, devenu lyrique, s’allonge soudain sur le piano ou mime une reptation, bref les astuces s’enchaînent, c’est trépidant. Un des meilleurs gags est signé Margot Dutilleul qui est à la tête de la compagnie Minute Papillon responsable de ce joyeux spectacle ; elle a choisi d’interpréter le rôle de Roland. Le public ravi en redemande.
Ciné 13 Théâtre, jusqu’au 31 décembre, dates et réservations : 01 42 54 15 12

09 novembre 2008

En quête du bonheur

Oratorio poétique et philosophique ; mise en scène : Arnaud Meunier.
Le titre est alléchant et on y a cru. Mais c’est très vite peine-perdue. Et on ne saura jamais qui on a vu sur scène ce soir-là, les interprètes étant ‘en alternance’. Nota Bene : ne serait-il pas souhaitable que soit tenu à la disposition des spectateurs un papier où figurerait le nom des comédiens sur scène le soir où nous autres sommes dans la salle, ne serait-ce que pour leur rendre un hommage ciblé et puis aimer les retrouver ailleurs une autre fois ? Dans ce petit lieu si beau, à l’acoustique excellente, côté jardin le musicien a en mains toutes sortes de violons, il est malheureusement flanqué de bandes-son ; à ses pieds rampent des prises, des fils, soit une petite quinzaine de choses qui clignotent en permanence, ce qui fait que quand on s’ennuie - comme c'est très vite le cas - on le regarde pianoter des mocassins. Mais il y a pire: les comédiens. Soit un homme jeune et plutôt charmant, chemise flottante face à deux femmes en vagues tee-shirts beigeasses sur des pantalons noirs. Ternes, sans regard, sans présence et sans charme, elles commencent par débiter leurs textes dans des micros perchés sur des pieds gigantesques. Et très vite on se fiche de ce qu’elles racontent, au reste plutôt mal, même si des poètes et écrivains de génie tels que Pascal, Rousseau, Baudelaire, Gide, Prévert, mais aussi l’incontournable Houellebecq ont été invités à tenter de dire ce que pourrait être ou ne pas être le bonheur. Le musicien plus qu’excellent se déchaîne : séquences fascinantes mais bien trop longues. On ferme et on referme les yeux. La dame à votre droite mâchonne son chewing-gum et cette autre-là à votre gauche en fait tout autant. Mal-donne et malaise. Quel gâchis . Heureusement, le spectacle qui suit dans la même salle est la Commission centrale de l’Enfance de et avec l’excellent David Lescot ; superbe.
Maison de la Poésie, du mercredi au samedi à 19h, dimanche à 15 h. Réservations : 01 44 54 53 00

08 novembre 2008

Victor Hugo, mon amour

Spectacle d’Anthéa Sogno, d’après la correspondance de Victor Hugo et Juliette Drouet. Mise en scène de Jacques Décombe, avec Anthéa Sogno et Sacha Petronijevic
Titre touchant pour un spectacle qui veut nous faire revivre cette passion, si ce mot galvaudé, synonyme aussi de souffrance, peut décrire le lien unissant Toto à sa Juju, tous deux enfants prolongés mais cependant corps, âmes et esprits d’exception. Les années défilent : 1833 date de leur rencontre jusqu’à la mort de l’un suivie de peu par celle de l’autre, une cinquantaine d’années après. Les comédiens ne tentent surtout pas de faire vieillir leurs personnages artificiellement : Victor et Juliette restent élégamment ceux qu’ils étaient lors de leur rencontre. Admiration mutuelle, tendresse réciproque et, pour Victor, le désir de protéger la femme et d’être une sorte de père pour sa maîtresse. Juliette souhaite être une collaboratrice, un réconfort et son recours perpétuel. Désirs conjugués, alternés, fougueux, ravivés en permanence. Stéréotypes anciens, modèles dépassés ? Mais pour eux, le temps n’engendre aucune lassitude, seule compte la certitude que l’amour qui s’est noué magnifie ceux qui ont dédié leur vie à l’art. Même si ‘Mademoiselle’ Drouet n’a pas fait la carrière de comédienne à laquelle elle aurait peut-être pu prétendre. Et même si Victor, visionnaire, contestataire, révolutionnaire en permanence, devenu homme politique donneur de leçons, s’est senti en vieillissant investi d’une ou plusieurs missions dont le non-aboutissement a suscité quelques amertumes. Le décor est simple, et séduit : côté jardin c’est son univers à elle, ravissante Juliette, jouée par Anthéa Sogno. Un paravent avec, posés dessus ses robes et mantelets qui la rendent à chaque fois plus élégante. Côté cour, c’est l’univers de Victor-Sacha : autre paravent devant une table de travail. Au centre de la scène le grand lit rouge où ils s’abattent et s’ébattent ; elle, jambes à l’équerre découvrant des dessous affriolants et où lui, en costume d’homme qui sait que l’élégance n’est jamais un luxe, la rejoint et l’étreint, couvrant de baisers son cou et sa bouche. Beaux, adolescents perpétuels, responsables ou irresponsables, mais se faisant confiance l’un à l’autre, âme-frère tout contre âme-sœur. Les comédiens ré-inventent un vrai romantisme. Pourquoi vous dire tout cela, et vous re-conter une histoire que vous connaissez par cœur ? Mais pourquoi donc ne pas le re-dire en des temps où tout est relativisé et revu à la baisse ? Bien sûr Victor Hugo, parfait macho, a été décrété obsédé sexuel entretenant des liaisons avec toutes sortes de femmes… hygiéniques ou pas, et leur envoyant les duplicata de ses lettres enflammées adressées à Juliette. Effectivement, il était adultère… Mais cela c’est de la très-très-petite-histoire. Anthéa Sogno, Juliette, est gracieuse, élégante et belle à damner un Sacha Petronijevic magistral et si juste. Il le fallait pour que ce spectacle qui a fait un carton à Avignon l’été dernier, soit programmé cette saison à la Comédie Bastille, lieu étonnant et inspiré qui accueille en permanence et en priorité des spectacles donnés ensuite dans des salles parisiennes censées être plus augustes.
Comédie Bastille, du mercredi au samedi à 19h30. Dimanche 17h30. Réservations : 01 48 07 52 07

04 novembre 2008

L'emmerdeur du 12 bis, de Céline Monsarrat

Mise en scène de Stella Serfaty, avec Albert Delpy, Alexia Papineschi et Céline Montsarrat.
Forcément le chiffre d’après est ce 13 porteur de poisse, mais quel bon titre ! Catalogue d’observations toutes plus fines les unes que les autres, dialogues avec répliques cocasses assorties de cascades de bons mots, mais surtout un sujet de société qui lui a été inspiré - l’auteur ne s’en cache pas - par la canicule de 2003, laquelle a liquidé tant de vieilles personnes dans leurs maisons ‘de retraite’. Un monsieur vieux: barbe et cheveux archi-blancs dans son fauteuil roulant, une couverture sur les genoux, au centre de l’espace scénique sur un très petit podium. Mais on sent qu’il est cet arbre qu’on ne pourra sans doute jamais abattre. Auprès de lui une jeunette : la jolie infirmière qui l’escortera, l’aidera, le soignera un temps, mais qui se destine à quoi, à qui … qu’en sait-elle seulement ? Et Lui, le vieux, l’a adoptée. Et elle de même, qui fait rigoler l’ancien, frétillant dans sa chaise. Sa fille-à-lui intervient alors, prétendant redevenir celle qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être et qui veut reprendre le contrôle de la vie et des souvenirs de ce père … avec tous les déballages, emballages et réemballages d’ évocations de ces ‘non-dits’ lesquels pourraient bien avoir tout gâché de votre vie. Les comédiens y croient. Albert Delpy au regard clair est parfait et ses deux dames en contre-point : la jeune et la moins jeune, ont du charme et de l’empathie. Presque-fin : le vieux monsieur se lève de son fauteuil, donc il n’était pas si atteint que cela. Il esquisse un pas de danse sur une musique du genre flamenco. Une soirée étrange mais touchante.
Lucernaire, du mardi au samedi à 18h 30, dimanche à 17 heures.
Réservations : 01 45 44 57 34

27 octobre 2008

Les jeux de la nuit, de et avec Corinne Cousin

Au piano : Roland Romanelli
Belle, drôle, généreuse, elle n’en finit pas de rendre grâce à ceux sans lesquels elle ne serait pas ce qu’elle est devenue : cette femme curieuse de tout qui adore regarder et entendre les autres rire et s’émerveiller autour d’elle parce que la vie, cruelle et cocasse est toujours synonyme de parcours fabuleux. Ses spectacles, Corinne Cousin les a peaufinés à chaque fois qu’elle nous les a proposés. Elle a empoigné des textes d’auteurs plus qu’aimés, nous trimballant dans ses Années Saint Germain. Rive gauche elle a rencontré tous les musiciens, auteurs, écrivains-poètes et encore ces comédiens de talent qui n’en finissent pas de compter pour nous. Cette fois-ci elle nous propose un pot-pourri de ses textes à elle, chronique sans prétention des cinquante premières années de son existence . Chanteuse, elle dit avoir débuté dans les bas-fonds de Marseille pour atterrir à Paris et y devenir patronne et meneuse de jeu du Paradise : night-club un tantinet ringard, (comme tous les lieux de nuit où le plaisir n’irait pas sans champagne). Une voix-off plutôt râleuse commente ses prestations : « Elle ne pourrait pas en faire un poil plus ou un poil moins ? » Humour, dérision, auto-dérision… sommes-nous au premier ou au second degré ? Elle dit avoir eu envie de jouer « mon propre rôle dans mon propre lieu ». L’incomparable Roland Romanelli, son compositeur-accompagnateur de dilection est au piano ou à l’accordéon. Robe spectaculaire, éclairages signés Jacques Rouveyrollis, s’il vous plait et comme d’habitude ; mise en scène du malicieux Philippe Ogouz qui nous a conquis avec ce Rutaga Swing lequel, en chansons et entre autres, ressuscitant la France profonde dans les années d’après quarante de manière gouleyante mais si tendre, si poétique. Corinne chante joliment dans un petit lieu où elle n’a pas besoin de forcer la voix, ni d’être sonorisée et on lui en sait gré. Sa petite saga s’égrène : rimez rengaines. Vous n’aurez pas le grand frisson ayant compris que la fin n’en sera pas une. Mais pétaradante, la voilà repartie pour un vaste tour. Ses fans s’en réjouiront et ceux qui la découvrent quitteront le théâtre avec sur les lèvres un gentil sourire, le nez en l’air, et s’en iront en sifflotant.
Petit Hébertot, du mardi au samedi à 21 heures. Réservations : 01 43 87 23 23

20 octobre 2008

La lettre, de Pierre-Yves Chapalain

La lettre, texte et mise en scène de Pierre-Yves Chapalain
Le dramaturge-metteur en scène a du métier, cela est plus que flagrant, il veut nous intriguer, nous perdre, en sorte que très vite nous ne sachions plus où donner de la réflexion, où regarder, qu’entendre, que comprendre, et sa saga-imbroglio fonctionne facilement au départ. Soit une histoire de famille : une fille et sa mère, un mari, un frère plutôt absent…disparu, mort, pourquoi et comment ? Voilà pour le fil dit conducteur mais il va falloir s’accrocher parce que très vite on comprend qu’il est plus qu’élastique, et qu’en fait la trame de l’histoire n’est qu’un prétexte à faire défiler des scènes habilement concoctées impliquant de manière équitable, l’un après l’autre ou plus souvent ensemble, huit comédiens aux registres différents, donc complémentaires. Effet mosaïque. Mais très vite on a l’impression d’assister à un méli-mélo, un cocasse ‘à la manière de’ genre exercices de style. Le texte, les situations, l’écriture avec toutes ses joliesses, mais qui peut parfois sembler laborieuse, tout sent le déjà vu, avec réminiscences et références à… on ne vous énumérera pas tous ses dramaturges de dilection. Thomas Bernhard est probablement là, lui aussi, fricotant avec… ce serait trop long de recenser ceux que Pierre-Yves Chapelain convoque ou dont il revendique le parrainage. Mais sa mise en scène et sa scénographie séduisent: des centaines de chaises qu’on découvre quand les projecteurs interviennent ; elles sont empilées à droite et à gauche du plateau alors qu’à l’avant-scène il n’y en avait au départ qu’une petite demi-douzaine, salut monsieur Ionesco. Lumières très élaborées, musiques de fond vrombissantes ou plus qu’étranges: techniquement tout est parfait, mais pourquoi ce vague à l’âme, probablement existentiel, et cette impression de vide ce soir-là à la sortie du théâtre de la Tempête ?
Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, du mardi au samedi à 20h30, dimanche à 16h30 . Réservations : 01 43 28 36 36

16 octobre 2008

Une chambre à soi, d' après Virginia Woolf

traduction Clara Malraux
Qui a peur de Virginia Woolf ?’ pardonnez-nous si un - probable - mauvais goût nous fait évoquer la pièce d’Edward Albee, dont le titre est une variante de ‘Qui a peur du grand méchant loup ?’ (loup, donc woolf) , mais nous avons été un peu effrayés par la démarche de la directrice du théâtre Artistic Athévains, pourtant fervente admiratrice de l’écrivain et qui signe la mise en scène. Virginia est cette novatrice qui impressionna ses émules mettant à la mode le « stream of consciousness » , cette suite des mots coulant dans tous les sens d’un courant qui est celui de la pensée d’un être sensible, cérébral et plus que conscient. Virginia est drôle, percutante, suave, imprévue, et poétique. « Une femme doit avoir de l’argent et une chambre à elle si elle est destinée à écrire un roman » soit l’exergue de la conférence qu’elle donna à l’université de Cambridge en 1928. Dans ce texte exploratoire pétri d’humour, de dérision et de grâce on sent que cette femme, surtout pas professeur, est tout à l’écoute de son auditoire. Mais dans le spectacle les inclusions d’interviews radiophoniques donnés par Virginia sont contre-performants. Voix lasse, dépourvue d’intonations ; à son époque c’était normal dans la haute bourgeoisie, et puis la dame était dépressive en presque permanence. Edith Scob qui l’incarne a un visage aussi long et expressif que le sien mais le parti pris de la mise en scène lui fait accentuer les finales en ‘e’ des mots qu’elle prononce… ou plutôt qu’elle prononçeu pendant les trois quarts de ce qui n’est pas vraiment une pièce de théâtre. Très vite, d’artificiel cela devient insoutenable: nous avons souvent décroché. Pourtant le décor est somptueux: une vraie bibliothèque aux rayons garnis de volumes anciens, reliures superbes et escabeaux auxquels la comédienne grimpe élégamment ; au milieu de la scène une immense fenêtre où s’invitent des paysages. Mais nous sommes sortis un peu désemparés de ce théâtre à la programmation généralement plus convaincante .
Théâtre Artistic Athévains, mardi 20h, mercredi, jeudi 19h, vendredi, samedi 20h30, samedi, dimanche 16h. Réservations : 01 43 56 38 32

15 octobre 2008

V. , de Tony Harrison

traduction : Jacques Darras, mise en scène Claude Guerre
V. donc victory, puisque Tony Harrison, homme de théâtre, journaliste, cinéaste, helléniste passionné, mais avant tout poète, est anglais. La poésie est un art premier plus que viril, un dernier recours. Et cela à l’aide de mots devenus des armes, grâce auxquelles il faut dénoncer injustices, tyrannies, hégémonies, mystifications, trahisons. Pas la petite musique douce et autre ‘fadeur de Verlaine’ et de ses co-listiers…non ! reprise d’une lutte toujours plus exacerbée. Claude Guerre empoigne avec fougue et frénésie le poème de Tony Harrison, le met en espace, en sons et en images fracassantes. Mais que dit Tony Harrison ? entre autres qu’il y a eu des crises sociales et économiques en Grande Bretagne au temps de Margaret Thatcher, que cette monstresse a, un temps, mis tout son monde au pas, et que lui, Tony, suffoque encore à l’évocation de ces milliers de chômeurs, devant leurs mines fermées. Mais il est surtout question d’un fils obsédé par une image de son père qui l’empêche de vivre : « je suis à moitié… mais suis mort à demi ». Sur la scène un grand musicien à la peau noire, souple, vêtu de cuir, joue de sa guitare à vous en percer le tympan puis fait chanter son instrument avec un archet. Côté cour : un comédien, d’abord raide, a adopté la posture du récitant. Il se déchaîne vite. En toile de fond des dizaines de baffles empilés les uns sur les autres. Le poème aux monosyllabes et bi-syllabes en rafales mais rimées est traduit par Jacques Darras en alexandrins, mais l’argot, la langue populaire actuelle et les insultes crevant la surface du langage, y font des bulles. Des images vidéo défilent, vacillent, corroborant le texte, le rendant répétitif. Une fumée jaillit, grosse, grasse, depuis la coulisse. Puis la seconde partie constitue comme un havre : tout s’apaise, la muraille de hauts-parleurs démontée découvre un piano, le musicien s’y installe ; la tendresse et la fluidité de ses mélodies nous cueillent, nous désarçonnent. Le poète révolté par sa rencontre avec le hooligan qui a tagué la tombe de son père rentre à la maison pour rejoindre sa femme et revivre dans un paysage où règnent arbres et roses. Une catharsis s’est opérée, le film d’horreur a pris fin et la révolte a peut-être eu son cours. Ce spectacle surexposé, destiné à nous déranger « comme si la poésie était une calamité » est servi par Guillaume Durieux, comédien habité, et son camarade musicien : ce surprenant Jean-Philippe Dary. Il atteint son but.
Maison de la Poésie, mercredi, jeudi, samedi à 19 h, vendredi 21h, dimanche à 17 h. Réservations : 01 44 54 53 00

14 octobre 2008

"Rhinocéros - résister", d'Eugène Ionesco

La nouvelle de Eugène Ionesco, adaptation, mise en scène et interprétation : Jean-Marie Sirgue
Bien ficelé, ça ronronne et ça cartonnera forcément dans un lieu ad hoc, ce théâtre même où nous nous sommes, un soir miraculeux, trouvés au deuxième ou même troisième rang assis à côté d’Eugène en col roulé blanc et de sa dame. C’était il y a… ? Jean-Marie Sirgue cible ici la nouvelle ayant présidé à la pièce plus que mythique et qui l’a précédée. Donc Béranger, simple burelain avec ses collègues devenus des rhinocéros monstrueux à une ou deux cornes autour de lui… soit encore un totalitarisme avec nazisme en vue. Il raconte, raconte encore, et empathique, le fait très bien. Vous aviez tous lu ou vu ce Rhinocéros de base, le vrai, enfin la pièce ? Qu’est-ce que ce spectacle fait d’elle ? Bon décor : un mur de fond délabré, un lit moche, une petite fenêtre latérale que le comédien ouvre avant de la faire exploser, le tout ayant nécessité une mise en place telle que le public piétinant dans la rue de la Huchette n’a été admis qu’une bonne quarantaine de minutes après l’heure prévue pour le début de la représentation ; simple détail. Jean-Marie Sirgue, hyper-rôdé puisqu’il défend et joue ce spectacle depuis plus d’une dizaine d’années est un comédien épatant.
Le Théâtre de la Huchette, le samedi à 21 heures. Réservation : 01 43 26 38 99

13 octobre 2008

Alouette, de Deszsö Kostalanyi

Traduction Maurice Regnaut et Péter Adam, mise en scène Sylvia Folgoas
Ce spectacle du genre gageure est un pari réussi, mais on frémit en évoquant les risques pris par la comédienne-adaptatrice et sa metteur en scène. Comment ressusciter et animer un univers essentiellement romanesque dont les descriptions minutieuses sont la richesse, et comment donner de la chair à un récit fait par un écrivain sensuel et au sens de l’observation exacerbé qui nous confie les personnages qui le fascinent ? et pour qui de surcroît le temps qui passe prime tout, les dialogues se résumant à des échanges souvent prosaïques. Théâtraliser un roman est une entreprise, confier le rôle-clef à un seul personnage (ici cette comédienne plus qu’étonnante) qui devient conteur puisqu’il n’a pas de partenaire, lui faire jouer des rôles d’hommes si c’est une femme et adopter des voix graves ou grasses s’il le faut, cela relève de la performance, surtout quand l’intrigue est mince. Dans les années 1890, en Hongrie, les parents de celle qu’ils ont surnommée à sa naissance Alouette et qui est devenue, la bonne trentaine, une jeune femme à la silhouette lourde, au regard plus que terne, décident de l’envoyer passer une semaine chez sa tante, histoire de renouer avec la famille. En son absence père et mère retrouvent des amis, communs ou pas, s’invitent au restaurant, boivent, mangent ; les longues séquences où l’on décrit ce qu’ils engouffrent sont parmi les plus savoureuses du texte. Ils palabrent. Episode final : leur fille revient, la même, mais plus volumineuse encore. Faudrait-il en faire tout un plat ? Danièle Douet descend dans la salle, vous plante son regard dans les yeux, remonte sur le plateau, en redescend encore, contourne la petite aire avec paravent, table et lampe, ce lieu intime mais énigmatique où rien ne se passera vraiment. Mais elle subjugue son public. Au piano côté jardin Alphonse Cemin, jeune homme blond et archangélique, joue Janàcek, Moussorgski, Ravel, Brahms et Beethoven entre autres. Danièle n’interfère surtout pas avec son monde à lui. Aux saluts, ineffable, il sourit enfin. Nous autres sommes sidérés, un peu désarçonnés par le fait que cette saison encore un théâtre de qualité programme deux spectacles, avec chacun un seul comédien sur scène, soit un genre minimaliste : il nous semble que le théâtre pourrait être parfois une histoire de famille divisée, affrontée, rabibochée, mais où tous peuvent venir dire pourquoi, mais là, excusez-nous, nous pensions à Molière. Saluons pourtant la performance de Danièle Douet et de son musicien, Alphonse Cemin.
Théâtre Daniel Sorano à Vincennes, jeudi, vendredi, samedi à 20h 45. Réservations : 01 43 74 73 74

10 octobre 2008

La commission centrale de l'enfance, de David Lescot

La Commission Centrale de l’Enfance
Texte et interprétation : David Lescot
Avouez qu’un pareil titre pourrait ne pas vous donner une furieuse envie de découvrir ce spectacle tant le mot commission est devenu assez insupportable ces dernières décennies où les gouvernements successifs en ont hâtivement institué des centaines, émargeant au budget de l’Etat, souvent plus incompétentes les unes que les autres mais chargées de résoudre des problèmes auxquels les dirigeants refusent d’être confrontés. Le mot ‘centrale’ évoque quelque chose de carcéral ou même nucléaire. Mais, direz-vous, ‘enfance’ ?… ce passage dont l’évocation peut nous assombrir mais qui nous permet de nous attendrir, vivre, survivre et rêver. David Lescot, homme jeune, au parcours multi-facettes, au C.V. de comédien, metteur en scène, auteur mais aussi musicien et compositeur, souhaite rendre hommage à ceux dont il est issu ; ces familles établies pendant des siècles dans des pays de l’Est de l’Europe où toutes sortes de tyrannies et de persécutions ont eu leurs cours. L’organisme intitulé Commission Centrale de l’Enfance a organisé des colonies de vacances pour que les enfants de Juifs - communistes ou pas - se rassemblent et partagent des aspirations, cultivent des enthousiasmes essentiels jusque dans les années 80 (mais Mr Baden-Powell, à l’idéologie si différente, n’avez-vous pas un jour fait de nous des scouts-de-quelque chose, avec un idéal que des millions d’adolescents ont embrassé ?) David les a fréquentées, et en particulier l’une d’entres elles en Périgord où on dormait sous la tente tout près d’un château aussi mythique que celui que le Grand Meaulnes a gravé dans nos coeurs… on découvrait les filles, on était ‘recadré’ par les monos, on faisait du canoë-kayak et de la spéléo. David Lescot raconte tout cela avec humour, pudeur et irrévérence. Conteur habile, ses mots s’animent, se répondent, se bousculent, leur répétition fait de ses phrases des ritournelles au charme prenant. Il chante également des chansons d’époque faites pour réveiller les consciences et qui font sourire aujourd’hui, tant leurs paroles sont naïves à force de vouloir être exaltantes. Dans cette salle voûtée aux proportions parfaites, sans le moindre décor, accompagné de quelques lumières David Lescot est assis sur un tabouret, à la main cette guitare dont il fait une voix répondant à la sienne, et lui confie des rythmes et des airs simples. Sans jamais devenir anecdotique ou pédagogique, il dit, explique. Nostalgie et tendresse sont au rendez-vous et la fascination opère.
Maison de la Poésie, du mercredi au samedi à 21h, dimanche à 17 h. Réservations : 01 44 54 53 00.

09 octobre 2008

Les femmes savantes, de Molière

mise en scène : Colette Teissèdre
La pièce eut, dit-on, un succès d’estime à sa création, elle a été qualifiée de froide ou même de cruelle. Colette Teissèdre a opté pour l’humour et la dérision. On est à des lieues de ces lourdeurs et autre pathos moralisants qui ont plombé tant de mises en scène. S’il est effectivement un peu triste de constater qu’au sein d’une famille tenant du clan et qui veut rester unie, le pater familias, constamment dépassé par les évènements, voit son autorité contestée par sa moitié. Ici Rémy Oppert, magistral, fait de Chrysale un hurluberlu plus encore qu’un velléitaire ou simple lâche. En quelques répliques malicieuses il sait évoquer sa jeunesse d’homme qui « donnait chez les dames » et son amour de la bonne chère. S’il s’est résigné à ce que son épouse Philaminte se pique de sciences, se gargarise de mots et mette sur pied une académie des lettres ou encore qu’elle accueille chez elle de prétendus beaux esprits, jeunes il est vrai (Nessym Guetat : Trissotin à la faconde et au charme exotique et ravageurs et Arnaud Arbessier : Vadius-le-critique-censeur dont l’intervention sème la zizanie menant au dénouement) c’est que cela l’arrange. Il ne se confrontera elle qu’en dernier recours. Philaminte décide du prétendant qu’il faut pour leur fille cadette, cette Henriette (Julie Desmet fraîche et sincère) pour qui le mépris du corps et des servitudes auxquelles il nous contraint dénoncés par sa sœur aînée Armande, semblent irréalistes. Armande-la-tourmentée, exaspérée, a pendant des années fait languir ce sincère Clitandre, plein de bon sens, qui va devenir son beau-frère. Elle est coincée entre le monde prosaïque de son père et celui, factice, de sa mère et de sa tante, cette Bélise à l’œil allumé (succulente Françoise Rigal) qui se croit irrésistible au point de faire tomber raides-dingues tous les hommes qu’elle côtoie. Bérengère Dautun, superbe Philaminte plus élégante que tant de ses consoeurs dans le rôle, a une voix autoritaire coupante, mais des gestes gracieux et tendres, quand elle console son aînée blessée. Avec son camarade Rémy Oppert elle galvanise la distribution ; Clitandre (Guillaume Bienvenu en alternance avec William Beaudenon) chaleureux, parle très vrai, comme le font ici tous les comédiens, parfaitement dirigés et évoluant avec naturel dans un décor nu mais des costumes somptueux. Vadius, convié par Trissotin à faire son numéro de bel esprit dans la famille dont il espère faire partie pour s’approprier la dot d’une fille est un Arnaud Arbessier incandescent. Gil Geisweiller: Ariste, frère de Chrysale a l’empathie et l’énergie nécessaires. Tout est délicieux et on rit. Infiniment.
Théâtre du Nord-Ouest, dans le cadre de Molière l’intégrale jusqu’au 8 mars. Dates et réservations : 01 47 70 32 75

04 octobre 2008

Les fâcheux, de Molière

Mise en scène de Jean Tom
Une pièce dont on dit que son auteur l’a écrite en quinze jours et que pour ce faire il s’est servi de notes et autres canevas qu’il avait sous le coude. La résumer serait difficile mais comme dit La Montagne, serviteur d’Eraste : « Le Ciel veut qu’ici-bas chacun ait ses Fâcheux / Et les hommes seraient sans cela trop heureux. » Donc des empoisonneurs passent leur temps à empêcher deux amants de se rencontrer. Elle c’est Orphise, nièce de Damis, tuteur qui s’oppose à son union avec Eraste. Autour d’eux toutes sortes de mondains intempestifs viennent harceler Eraste pour lui faire le récit de leur vie parce qu’ils estiment être des personnages de premier ordre mais qui en réalité n’ont rien d’autre à faire que de se raconter pour avoir l’impression d’exister. L’intrigue est mince, même si à la toute fin un duel est évité de justesse. Jean Tom la monte de façon juteuse dans une aire de jeu qui ne comporte pour seul accessoire qu’un banc en bois qu’on déplace de droite à gauche, symboliquement, quand il le faut. De jolis morceaux joués au pipeau, des airs pour chasse à courre, des musiques gargouillantes, dérision oblige, quelques pas de danse plus que parfaits mais surtout des cavalcades et autres courses-poursuites sur le vaste plateau et des trouvailles de mise en scène. Un Eraste amoureux complètement dépassé par les évènements, naïf limite nigaud ou simple hurluberlu (étonnant Luc Baboulène), des jeunes et ravissantes dames en somptueux costumes pailletés adoptant des moues extravagantes de femmes déçues, mais pourquoi ? Une atmosphère baroque. Et toujours et encore Sacha Petronijevic protéiforme, tonitruant, aux voix multiples, caracoleur tricotant des pieds, habillé, rhabillé, encapuchonné, ré-encapuchonné qui est successivement tous vos fâcheux. La fin ? bien sûr un happy end . Eraste en est tout retourné : « Mon cœur est surpris d’une telle merveille : Qu’en ce ravissement je doute si je veille ». Pirouette finale : ça frappe à la porte … Eraste : « Quoi ? toujours des Fâcheux ! ». On repartirait pour un ou plusieurs tours tant on aime ce spectacle joué par une équipe de comédiens d’une telle qualité.
Théâtre du Nord-Ouest, dans le cadre de Molière l’intégrale jusqu’au 8 mars. Dates et réservations : 01 47 70 32 75

Tout à vous

Tout à vous à partir de la correspondance de George Sand, de et par Vérie Zarrouk et Stéphanie Tesson.
Somptueux théâtre du Ranelagh, le plus orné, le plus raffiné de tout Paris, et son foyer ravissant. Mais George Sand n’a jamais résidé dans ce seizième-ci; née dans le troisième, elle était résolument neuvième de ce qui n’était pas encore un ‘arrondissement’ à sa naissance. Face à l’ immense cheminée ouvragée, on se croirait dans son château du Berry où, après avoir présidé la table de ses commensaux et organisé le séjour de ceux qui constituaient sa garde rapprochée, celle qui allait passer une grande partie de la nuit à écrire… Mais non, la dame mûre n’est pas et ne sera jamais là. Dans ces morceaux choisis Valérie Zarrouk est une Sand qui n’en finit pas d’être jeune, de dire et redire ce qu’a fait d’elle l’amour de ces hommes à qui elle doit tant . Bien sûr, dites-vous, c’est étrange : elle a très vite trompé son jeune mari prétendument adoré, s’est jetée dans les bras de toutes sortes d’hommes de remplacement à qui elle voulait servir de mentor, a réussi à rendre Musset - qu’elle appelle ‘mon fils ‘- plus que malade et peut-être encore fait de Chopin un autre malade dont elle n’a pas pu cautériser les ardeurs, si bien qu’il se serait rabattu sur sa fille. Peu d’allusions ici au fait qu’écrivain et socialiste avant la lettre, impliquée dans la vie politique de son temps, elle a été une journaliste objective, incisive, voire teigneuse . Ceci est l’autre histoire que ne veulent pas vous raconter Valérie et Stéphanie. Au fil des lettres que cette dernière lit et commente, son sourire appuyé et en biais nous verrouille. Valérie, sculpturale et véhémente, battante empantalonnée de noir, elle se caresse le visage avec cette immense plume d’oiseau qui lui sert à rédiger ses pages. Une table, des chaises, un escabeau vieillot un peu bancal mais côté jardin un superbe piano et un virtuose ( Nicolas Stavy et Michel Guikovaty en alternance) qui joue et rejoue Schumann, Schubert, Mendelssohn et Chopin à faire se pâmer. Les deux belles comédiennes complémentaires sont sincères, amoureuses l’une et l’autre de l’héroïne qu’elles recadrent pour la récupérer. Elles veulent qu’on « l’exhume du purgatoire dans lequel elle est si injustement cantonnée ». Les détracteurs de Sand lui ont reproché d’avoir été une féministe avant la lettre ayant souvent fait fuir les hommes…ses hommes en particulier et tous les autres en général. Tout à vous pourrait vous avoir laissés un temps perplexes, mais vous aimerez la démarche et le jeu de Valérie Zarrouk et de Stéphanie Tesson.
Théâtre le Ranelagh, mercredi et samedi à 17 heures. Réservations : 01 42 88 64 44.

02 octobre 2008

Je tremble, de Joël Pommerat

Je tremble ( I et II) texte et mise en scène de Joël Pommerat
Un des plus étonnants spectacles de la saison nous est proposé aux Bouffes du Nord, vieux théâtre onirique et ravagé, qui, à lui seul, mérite la visite. Cette pièce qui s’apparente autant à un spectacle de music-hall qu’à une de ces émissions de confession télévisée où la psychiatrerie de bazar justifie l’exhibitionnisme, s’ouvre par la présentation d’un ‘spectacle de la vie’ par un monsieur Loyal déprimé, au bord du saut fatal. Tout au long du spectacle des spécimens hébétés par la modernité dansent, gémissent, évoquent, provoquent, ‘numéros’ humains qui s’enchaînent et qu’interrompt l’homme au micro, joyeux et sinistre comme un dimanche après-midi devant le petit écran. Tout est paillettes, couleurs, vrai bonheur et l’on tremble de fondre en larmes. Tout est sombre, désespéré, bouché, et l’on tremble, plus encore, d’éclater de rire. C’est dire combien l’entracte n’est pas de trop pour reprendre ses esprits. Comment oublier la saynète d’amour entre un jeune chercheur et une vieille dame indigne mi-Duras, mi-Curie avec un zeste de George Sand en jupe plissée (le pantalon est sous les bas à varices) dont la fin rappelle un film d’épouvante à la Polanski ?
L’excès est partout et l’on attend la séquence suivante pour découvrir jusqu’où l’auteur osera nous précipiter. Je tremble de Joël Pommerat symbolise un retour du cabaret associé au grand-guignol et la mise en perspective de la dérision du monde actuel, qui n’est plus tout à fait moderne, mais ô combien dérisoire.
Christian-Luc Morel

Théâtre des Bouffes du Nord, jusqu’au 1er novembre : du mardi au samedi à 20 h 30. Matinées: le samedi à 15 heures 30. Réservations : 01 46 07 34 50

01 octobre 2008

Bergère...toujours?

Bergère…toujours ?
Spectacle musical, mise en scène : Jaques Dutoit
Avec François Pons, chant et Piotr Odrekhivskyy
Bergère, le mot ferait-il référence à une Lorraine qui entendit des voix, mourut bien jeune, a été canonisée il y a moins de cent ans et appartient à un patrimoine plutôt franchouillard ? Que penser aussi de Blanche Neige, cette germanique à la tête d’un gentil troupeau de nains ? Dans les milieux dits ‘populaires’ ne disait-on pas, il n’y a peu encore: « Tu comptes amener ta bergère( ta petite amie) à ce dîner ? » Jaques Dutoit qui propose un assemblage de romances et poèmes chantés, vrais grands airs, est un helléniste fervent ; sa bergère est la compagne et l’amie de tous les mortels, leur muse, leur égérie , leur idéal. Plus encore l’archétype et la métaphore de la femme dont l’étoile est la planète Vénus, avatar d’Aphrodite. Il nous propose une rencontre avec ses bergères mythiques mais si proches qui s’incarnent dans la femme, forte apparemment, fragile intimement, résignée à certaines douleurs qu’elle seule, triomphante au final, peut pressentir, ressentir, et transcender . Ce parcours en forme d’analyse fine, rigoureuse et sensible est effectué élégamment par Françoise Pons. Soprano charnelle au vibrato qui créé un monde léger et exaltant fait de fleurs et d’oiseaux , confidents souriants et tutélaires, son chant est une vibration de l’âme. Elle est accompagnée, mais le mot est faible ici car tous deux sont en symbiose, par un Piotr Odrekhivskyy inspiré, dont l’accordéon se tait pour renaître orgue quand il le faut. Ses mélodies voyagent pour revenir à leur source et leur essence . Côté poètes : Ronsard, Verlaine, Théophile Gautier, Hugo, Desnos, Gripari répondent présents, mais pas dans un ordre obligé. Fauré, Berlioz, Britten, Offenbach, Ravel (dont les trois beaux oiseaux du paradis vous tireront des larmes de bonheur) les accompagnent, les encadrent, leur répondent, mais beaucoup d’airs anciens et populaires, anonymes, vous bouleverseront tout autant. Et « Monsieur le loup », pirouette finale, vous fera infiniment sourire .
Ce spectacle que nous vous avions signalé vient d’effectuer une longue tournée en France et en Suisse où chaque fois il a rencontré un succès légitime.
Théâtre Aire Falguière, lundi à 19h30, les 6, 13, 20, 27 octobre et 3 novembre Réservations : 01 56 58 02 32

30 septembre 2008

L'oral et hardi, de Jean-Pierre Verheggen

Avec Jacques Bonaffé
A quoi vous attendriez-vous quand un comédien hors norme - énorme répond l’ écho- et fou de poésie, assure la conception, la mise en scène et le jeu d’un spectacle composé de textes de l’auteur de Le Degré Zorro de l’Ecriture, Les Folies Belgères, Artaud Rimbur et Riculum vitae, On n’est pas sérieux quand on a 117 ans, L’Idiot du Vieil-âge ? Vous avez détecté dans ces titres une passion pour Rimbaud et l’esprit facétieux qui caractérise nos cousins d’Outre-Quiévrain, inventeurs ou initiateurs du premier des sur-réalismes. Et vous tirez votre chapeau devant ces explorateurs, mordus et mordants dévoués au langage. C’est un domaine où Verheggen est un surdoué, inspiré et visité par toutes sortes d’esprits , nous réconciliant avec les mots qui sont notre oxygène. Mais il fait exploser le langage avec détournement de sens, expressions prises en otages, enchevêtrées, rabibochées et dénonce la bêtise humaine, la fatuité, la prétention de certains littérateurs et autre cucu-la-praline ; il encense Antonin Artaud avec raison : "la langue c’est de la viande" ; il nous conseille de parler en Paul Verlan ! Jacque Bonnafé prend sa partition à bras le corps, se collète avec et la joue en arpentant la salle et la scène ; il disparaît derrière un comptoir, se dandine, gesticule, grimpe sur une échelle qui le mènerait facilement aux étoiles , monte sur un balcon, en redescend, parle en rafales ou en alexandrins dans le noir, s’allonge sur la scène, s’asperge le visage de mousse. Aussi loufoque et manipulateur que son poète, outre sa performance physique stupéfiante, il nous offre une vraie catharsis. Texte et spectacle constituent « Un uppercut aux rappeurs Camembert ; un swing ou deux savates aux slameurs pompiers ; une claque en passant à la novlangue technologique ; une solide peignée au branchouille mode d’emploi sans oublier une chiquenaude amicale aux grands ancêtres d’anthologie ». Sans commentaire et à voir de toute urgence.
Maison de la Poésie, du mardi au samedi à 20 heures, dimanche 16h. Réservations :01 44 54 53 00.

Europeana de Patrick Ourednik

Sous-titrée une brève histoire du XXème siècle et adaptée par Laure Duthilleul , cette pseudo- conférence sur l’histoire des dernières décennies, ponctuée de dates avec projections de scènes historiques en noir et blanc, le plus souvent tristounes et de préférence sinistres sur de petits écrans au centre de la scène se veut décalée, décapante, caustique avec en prime une critique de la bourgeoisie qui a toujours tout exploité. Guerres, shoa, montée de ceci et de cela, injustices : le catalogue est indigeste ; tout y passe, ressassé sur fond de musique chaotique. On admire quelques traits d’esprit et des formules lapidaires, mais c’est souvent bavard et archi-moralisant. Les deux comédiens, à la diction excellente et à la présence lumineuse sont complémentaires, l’un européen mais avec de vagues allures de Woody Allen jeune, et l’autre africain, extrêmement élégant. Ils servent de leur mieux cette démonstration et y croient : cela vaut mieux. Des gags de mise en scène font sourire, un rideau à demi-levé, une longuissime séance d’écriture à la craie effectuée par les deux hommes énumérant, sur des piliers ressemblant à des ardoises, les évènements-phares ou clés du siècle dernier, des bribes de discours de De Gaulle, des chaises jetées par terre, une table qui devient divan pour psychanalyste et où l’autre s’allonge. Mais ces pseudo-astuces de mise en scène ne rendent pas les énumérations de dates et les séquences didactiques plus digestes. Ça racle des pieds, ça traîne ses bottes…dommage ! Ce spectacle court tiré du premier livre traduit en français d’un auteur tchèque vivant en France est proposé à 19 heures, horaire sympathique, avant ce Shitzguerre, amour et saucisson’ d’Hanok Levin, mis en scène par Cécile Backès et bienheureusement oxydant. Cette saga farcesque d’une famille minimale : père, mère et fille incasable parce que fort volumineuse, sur fond de guerre avec tout ce qui s’ensuit : manière de subsister mais surtout d’en profiter. C’est nutritif, calorique. Saucissonné par des intermèdes musicaux à la contrebasse et au saxo, ce Shitz est défendu (mais on s’est rend avec plaisir) par une équipe de comédiens hyper-toniques. L’automne n’aura rien de mélancolique à l’ex-Potinière devenue Pépinière-opéra, puis cette année : Pépinière-théâtre, aimée de son public et qui depuis toujours prend des risques quitte à ne pas être à l’abri de quelques pépins. Nous sommes surpris, une fois encore.
La Pépinière théâtre, Europeana et Shitz : horaires et réservations: 01 42 61 44 16.

Tante Olga, de Michel Heim

Tante Olga, ou comment les trois sœurs ont perdu leur vertu, de Michel Heim
Mise en scène de Jacques Legré
Sous-titré un vrai faux Tchekhov, disons d’emblée que c’est un vrai bijou qui se donne dans ce petit temple de la dérision qu’est la Huchette. Sur scène évoluent des personnages apparemment empruntés aux Trois sœurs ou à la Cerisaie, Olga et Irina Karamazov vieilles filles distinguées, nostalgiques de prétendants qui les ont délaissées, effondrées par l’avènement du socialisme et qui détestent les Cosaques, ces barbares peuplant la région. Elles ont recueilli Natacha leur jeune nièce orpheline et vivent au domaine de La Roseraie. Premier des clins d’yeux qui vont se succéder sur un rythme de mitraillette. Un jeune médecin récemment installé dans la petite ville proche fait la cour à la jeune fille qui avoue être peu attirée par les hommes qu’elle n’admire pas, fait la difficile et vit dans les romans qu’elle dévore. Ses tantes souhaitent qu’elle accepte ce parti honorable. Voilà apparemment pour la situation de départ, mais Olga pour faire paraître le prétendant plus romanesque lui invente des ancêtres aristocrates allemands. On tique déjà un peu et on n’arrêtera plus de le faire car tout va se déglinguer et la partie immergée de l’iceberg va jaillir. La jeune Natacha est secrètement amoureuse de Youri, jeune moujik, ouvrier agricole attaché à la propriété. Elle ne peut s’empêcher de confier à sa tante Irina, gaffeuse née et obstinée, qu’elle s’est donnée à lui. Toutes les façades s’écroulent, et les secrets de famille, graveleux, loufoques ou scandaleux sont étalés au grand jour. Quant au passé chaste des vieilles dames… l’arrivée du fringant lieutenant de cavalerie qu’elles sont tenues d’héberger (dont le patronyme est forcément Kalachnikov) et leur fait la cour à toutes sert de déclencheur, même si réclamant le samovar il déclare que les femmes ne sont pas sa tasse de thé. Le docteur, beaucoup moins respectable qu’il semblait, et lui même pas indifférent aux jeunes gens est démasqué : il a même été épinglé pour des gestes indécents sur l’un de ses patients. On ne déflorera pas la suite. Mais votre jubilation viendra aussi du fait que tous ces personnages floués ou tricheurs s’expriment à coup de citations littéraires d’auteurs tous azimuts, d’expressions poétiques ou à double-fonds, et de jeux de mots délicieusement grivois, bref, souvent d’énormités. Les comédiens sont suaves ; la scénographie forcément sobre sert parfaitement cette fantaisie due à Michel Heim dont les créations à la tête des Caramels Fous et les pièces telles que La Nuit des Reines font régulièrement hoqueter de rire.
Théâtre de la Huchette, jusqu’au 31 janvier 2009, lundi à vendredi à 21heures, samedi à 15h30. Réservations : 01 43 26 38 99.

29 septembre 2008

La critique de l'école des femmes, de Molière

La critique de l’école des femmes dans le cadre de Molière, l’Intégrale.
Anne Coutureau met en scène et dirige des comédiens rares dans cette œuvre courte où Molière se moque des précieux, beaux-esprits et autres gens de cour, auteurs confirmés mais qui ne se remettent pas en question. Il se moque aussi de lui-même et son auto-dérision est fulgurante. Transposée de nos jours la pièce nous montre ces mondains et toujours gens de cour : femmes en tuniques de coton sur leurs jeans, bottes noires, et ces hommes en jaquettes ou simples vestons sur chemises décravatées réunis chez Uranie (Laurence Hétier) elle-même en robe rouge sage et sexy à la fois. Les attendant, elle allume une cigarette pour se donner un ton décontracté. Autour d’une table basse, calés un temps dans un canapé sans façon ou posés sur des sièges qu’ils déplacent régulièrement, les hommes se versent des verres de whisky. Leur hôtesse, cette Uranie, flanquée de sa cousine Elise (altière Catherine Schaub) sont rejointes par la prude et pédante Climène (Florence Tosi) en robe blanche à dentelles, dents dures, propos et regards acerbes. Un bol thaïlandais contenant des cacahuètes circule. Les comédiens se lèvent, s’assoient à nouveau, s’allongent par terre tout en devisant ou s’apostrophant : intellos-bobos, désinvoltes, virevoltant, pérorant, tels qu’en eux-mêmes. Aucune véritable intrigue, mais une discussion de salon entre des gens qui viennent d’assister à une représentation de l’Ecole des femmes et sont curieux de savoir si le jugement qu’ils portent sur cette pièce tient la route. Certains ne donneront leur sentiment qu’après avoir écouté l’autre pour ensuite jouter avec lui ou le moucher. Anne Coutureau a voulu un marquis alcoolisé (Olivier Foubert) qui, ayant décroché, suit la discussion de loin fredonnant l’air de « l’amour est enfant de Bohème » quand ses camarades évoquent Agnès, cette fausse ou vraie nunuche du « petit chat est mort ». ‘Indécente ou perverse’ rétorque Climène face à son Horace en ébullition. Le chevalier Dorante (Benoît Szakow) est un rhétoriqueur à la voix chaude, dont le discours sur l’art et le rapport entre le théâtre et la vie émeuvent infiniment, puisqu’il est Molière. Quant à Lysidas, le poète débarquant à la fin de la petite réception, joué par Yvan Garouel (en alternance avec Benoît Dugas), exaspéré par la tournure qu’ont pris les choses, il se plonge dans des méditations en continuant à mâchonner ses cacahuètes, fixe le sol cognant son verre contre son front. La fin de ce colloque ou plutôt de ce ‘pot’ ? Tous s’en vont dîner : un comédien reste en scène un long moment… et soupire, dubitatif. Mais pour nous aucun doute : c’est une réussite totale.
Théâtre du Nord-Ouest, jusqu’au 8 mars 2009. Dates et réservations: 01 47 70 32 75.

26 septembre 2008

Palatine

Palatine, d’après la correspondance de Charlotte-Elizabeth de Bavière
Adaptation et mise en scène : Jean-Claude Seguin, avec Marie Grudzinski
Dans les livres d’histoire de France légués par nos arrière-grands-parents, cette princesse bavaroise figure au chapitre Louis XIV. Elle a été unie au frère du monarque, alias Monsieur, mais entretient avec le roi, en toute honnêteté, une vraie complicité. Il l’apprécie pour son bon sens et son intelligence, ses qualités de cœur, son courage et son entrain « le roi ne peut souffrir les visages tristes ». Mais cette femme que les portraits montrent potelée, visage presque empâté, bouche à la moue ironique mais un brin figée, a une vitalité réjouissante et admet volontiers qu’on la trouve « trop naturelle » …quel euphémisme ! Pas…‘latine’ par sa naissance, même si elle l’est par ses alliances, elle a son franc-parler et n’hésite pas à utiliser des mots plus que crus pour stigmatiser les travers des grands personnages qu’elle côtoie :
Madame de Maintenon est forcément ‘une ordure’. Mais plus encore que sa liberté d’esprit, ses lettres révèlent sa sensibilité, son affection pour sa famille : père, tantes, cousines et aussi sa bonté. Germanique, protestante convertie au catholicisme, elle a gardé de la religion qui l’a formée certaines lignes de conduite : c’est une femme aussi droite que métaphysique. En somme elle est tonitruante et touchante à la fois. On se rit parfois d’elle, elle le sait et son époux ne l’aime pas : il lui préfère ses mignons, et ne l’a rendue mère que d’un enfant : « les hommes débauchés ont peu d’enfants ». Au fil des lettres on apprend qu’il ne l’honore plus depuis une vingtaine d’années. Peu importe, elle a la vie pour elle, devant elle, soit une vie passionnante à Versailles près de ceux qui exercent le pouvoir.
Et puis tout bouge : « le roi est décidé à continuer la guerre ». Elle vit intensément, d’autres meurent, elle s’attendrit, elle vieillit, sa santé s’altère considérablement... 8 décembre 1722, elle écrit à ceux qui s’en inquiètent : « pourquoi pleurez-vous ? », puis évoque l’au-delà.
Jean-Claude Seguin adapte et met en scène ce qui ressemble à un journal intime avec une rigueur, une habileté et un punch étourdissants. Le tout dans un décor joli, drôle et à tiroirs, au propre et au figuré. Marie Grudzinski comédienne inspirée, vraie nature, parfaitement dirigée par un metteur en scène complice, a des gestes courts, une brusquerie convenant à cette femme sans détours. Elle a adopté un soupçon d’accent ‘Europe de l’est’ savoureux et, vieillissant sur scène, s’affuble de robes de plus en plus lourdes (merci Philippe Varache pour ces costumes si parlants). Ses formes s’arrondissent, elle se courbe, boite, ses perruques avec ou sans mèches greffées-surajoutées s’enflent, les dates-échéances se succèdent. Elle se poudre, forcément de blanc pour camoufler les défauts d’une peau flétrie ; on se rend compte qu’on n’a surtout pas envie qu’elle nous quitte et que tout cela finisse.
Théâtre de Nesle, du 1er octobre au 27 décembre, mercredi au samedi à 19h30, réservations : 01 46 34 61 04.

Ivanov, de Tchekhov

Ivanov, de Tchekhov
Mise en scène : Philippe Adrien
A sa création Ivanov avait pour sous-titre ‘l’impossibilité de vivre’. La première des pièces à être jouée du vivant de l’ auteur dérouta tant le public que Tchekhov la récrivit illico. Pourtant l’intrigue est simple : Ivanov, trente-cinq ans, (donc presque déjà vieux en 1887) aristocrate et propriétaire terrien ne peut plus payer ses ouvriers agricoles. Il a emprunté de l’agent à ce Lebedev dont il fréquente la famille plus qu’assidûment. Marié depuis cinq ans à Anna issue d’une communauté juive et riche, la tuberculose de la jeune femme rend leur avenir assez sombre. Quant à son amour pour elle, c’est du domaine du passé. Jeune médecin, Lvov qui se prétend l’ami d’ Ivanov soigne Anna. Mais la charmante fille de Lebedev , Sacha vingt ans à peine, s’apprête à prendre la place d’Anna quand elle ne sera plus de ce monde. Donc Anna : la mort et Sacha : la vie. Mais les intentions et les sentiments de Sacha sont loin d’être simples, même si elle considère Ivanov comme un homme de cœur, sincère, incompris certes, donc digne d’être aimé. Parents et voisins gravitent autour de ces trois-là : mondains ou petits bourgeois prêts à faire leur auto-critique surtout quand on ne le leur demande pas, à confesser leurs fautes à l’Eternel, à dire leur lassitude de vivre, ou à jeter l’éponge. « Je ne comprends rien » répète Lebedev entre des rasades de vodka. Boire, sangloter, pleurer de rire, chanter. A la fin il y a deux morts : Anna et Ivanov. Philippe Adrien s’empare de cette pièce difficile que certains de ses confrères ont monté de façon plutôt lourde. Lui la transfigure : sa mise en scène plus ou moins rapide est un feu d’artifice. Les décors successifs donnent l’impression d’être devant des tableaux de maître. Sur scène c’est mouvementé, ça danse et virevolte de manière insensée, ça pétarade, on peut s’y battre aussi. Les accessoires et les meubles sont simples mais des musiques, des rideaux vaporeux et autres fumées vous font décoller , quitte à ce que, par moments, ça se fige au gré de propos mélancoliques. Les scènes de banquet sont fantasmagoriques. Distribution éblouissante : Ivanov, Scali Delpeyrat, au départ recto tono comme absent, émerge, devient charnel et dérange ; Anna : Florence Janas en fait tout autant : Alexandrine Serre est une Sacha déjantée, inquiétante et qui subjugue. Leurs camarades dans les autre rôles sont excellents, insensés. Etienne Bierry est ce Lebedev à la voix presque râpeuse qui vous met K.O. Quant à Vladimir Ant, dans le rôle de Nazarovna cette ‘vieille femme à la profession mal définie’ et mère de huit enfants qui commente à tout va, il est, avec Philippe Adrien, co-responsable du texte français. Cela donne : « Tu vas la fermer ? » et encore « mon chou »… «j’en ai marre »… « espèce de filet de maquereau …» Après tout pourquoi pas ? Le tout est ébouriffant.
Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, du mardi au samedi à 20h, dimanche à16 h. Réservations : 01 43 28 36 36.

17 septembre 2008

Paula Spencer, de Roddy Doyle

Paula Spencer, la femme qui se cognait dans les portes, de Roddy Doyle
Avec Olwen Fouéré
Les deux récits écrits à douze ans de distance par l’auteur irlandais nous racontent les trente plus récentes années de la vie de Paula, prolétaire dublinoise : son mariage, la naissance de ses enfants, les rapports qu’elle entretient avec eux, la mort de son mari, et la suite. Ce déballage serait anecdotique si cette femme n’était pas résiliente, une force de la nature, une ’battante’. Elle s’est battue, et d’abord a été battue par son époux Charlo, au point de perdre un enfant avant sa naissance, et d’atterrir régulièrement à l’hôpital, prétendant que ses ecchymoses étaient dues à une tendance à se cogner contre les portes. Jusque là, plus mélo tu meurs, on aurait envie de zapper, d’autant que, bien sûr, son mari et elle sont alcooliques, ce qui sauterait aux yeux de n’importe quel infirmier dans un de ces bas-fonds de la capitale irlandaise, où lui même, après son service se rue au pub. Donc on n’est pas dupe, mais l’humour irlandais avec ses côtés cyniques, ‘pas vu pas pris’, ferme les yeux sur ce qu’il ne veut pas reconnaître. Ici heureusement on ne nous raconte pas que c’est la religion qui rend les gens hypocrites. Paula a avoué son ancienne dépendance, clame qu’elle ne boit plus depuis un an, qu’elle a rencontré un homme quitté par sa femme et qui va l’emmener au cinéma. Ce qui rend ce spectacle touchant c’est l’étonnante comédienne à l’accent et aux intonations qui lui donnent son authenticité. Nature, monstre sacré à la voix tonitruante, Olwen Fouéré n’hésite pas à hurler, tirer la langue, agitant frénétiquement la tête, se réfugiant derrière ses longs cheveux blonds façon crinière. Quand elle apparaît en combinaison, genre années soixante-soixante-dix, après avoir ôté sa vieille veste en fausse fourrure et le reste, on voit ses côtes s’enfler lorsqu’elle vocifère, son jeu est avant tout ‘physique’ : on dirait une lanceuse de disque, visage aux traits taillés à coup de serpe et expressions hallucinées. Mais quand elle dit qu’elle a aimé son mari avant de le connaître, qu’elle évoque leur attachement mutuel effarant et qu’elle parle à ce Jo qui va peut-être l’aimer, elle devient humaine. Notez qu’elle a avoué s’être mise à battre son mari à son tour avec une poêle à frire, que c’était la bonne chose à faire à l’époque et que maintenant, veuve âgée de 49 ans, femme de ménage en chef dans des bureaux où elle est chargée des tâches les plus exigeantes, elle va pouvoir ré-envisager l’existence. Quelques chaises pliantes sur lesquelles la comédienne s’assoit les unes après les autres à califourchon, une mise en scène ressemblant plutôt à une mise en espace, un micro de chanteuse pour boîte de jazz, lumières sobres puis pénombre, Olwen Fouéré allume une cigarette, des briquets, arrête de jurer et de vociférer et de faire tourner en rond un récit désopilant, parfois poétique. Sa performance donne tout son intérêt à cette soirée.
Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, du mardi au samedi à 20h30, dimanche à 16h30. Réservations : 01 43 28 36 36