09 janvier 2008

En attendant l'huissier, de Nabil Massad

Le titre, clin d’œil plus qu’appuyé à Beckett laisse présager une incursion en absurdie, un brin de métaphysique en prime. L’homme qu’on attend n’a ici rien de tutélaire, c’est un triste personnage ministériel, rayon actes de procédure et décisions de justice, dont l’intervention évoque le début d’une fin qui pourrait nous transformer tous en clodos. Mutine, rigolote, Betty coiffeuse de son état se prépare à l’intervention du sinistre officier ministériel (au motif ? là c’est plutôt flou). Elle a expédié chez son copain les quelques meubles qui garnissaient son studio. Pour lui soutenir le moral pendant que l’abominable bonhomme instrumentera, elle a convoqué deux clientes dont elle est sûre qu’elles lui seront secourables ( là encore on tique un peu). L’une d’elles est Mademoiselle Huguette , comédienne, et l’autre Madame Keller, rédactrice de mode ; toutes deux sont jeunes et plutôt fringantes. Sauf que, grande bringue, Huguette est déjà une ringarde que personne ne veut « caster » parce qu’elle joue faux, hurle, et contorsionne un visage inexpressif. Madame Keller, sous un chapeau genre madame de Fontenay amélioré, a un ton très seizième et truffe son discours de réflexions exprimées dans un anglais oxfordien ; mais c’est une évaporée, une agitée du bocal et une mythomane comme la pseudo-actrice. On sent très vite que ces deux-là ne pourront pas s’entendre, pour ne pas dire plus. Et on ne comprend pas vraiment pourquoi Betty, fine mouche, les a convoquées ensemble. D’ailleurs très vite on ne comprend plus rien à rien et même on ne cherche plus à comprendre ; mais on assiste à un show gouleyant, sorte de méli-mélo qui fait s’enchaîner et s’imbriquer, entrer en collision des séquences farfelues, avec extraits de films pour faire bonne mesure. Huguette se transforme en James Bond, flingue à la main, ou bien devient un personnage pour films d’horreur avec masques. Betty fait une danse du ventre savoureuse sur une musique idoine, rejointe par Huguette qui entre temps s’est vu remettre un Molière ; et Madame Keller se retrouve en collant de danseuse, après être tombée dans les bras d’Huguette en tenue de travesti : parce qu’elle n’est probablement pas la femme qu’on croit. Entre temps les deux se sont tapotées, empoignées selon une gestuelle réaliste ou stylisée, pendant que Betty est partie en coulisse roucouler au téléphone avec son petit cop’ Hannibal, psy égyptien. Entre des séquences de plus en plus délirantes, on entend la voix aux inflexions inimitables d’Albert Simon, responsable de la météo sur une radio aimée des années… ? Il débite sentencieusement un « il va faire encore plus chaud » même plus prophétique. Très habile, Nabil, humoriste polémisant, philosophe sous cape et farceur-né, fait se confronter des êtres aux rêves contrariés, de ceux qui peuplent son univers de comédien, ce monde aussi dérisoire que forcément respectable et qui en prend souvent pour son grade. Passeport pour le délire, ce spectacle foisonnant est défendu par trois comédiennes charmantes qui y croient, gesticulent, chantent, dansent, virevoltent, dirigées avec brio par l’auteur. Au cinéma elles crèveraient l’écran ; Dieu merci, on est au théâtre et c’est du spectacle vivant.
ThéoThéâtre, vendredi et samedi à 21h45, dimanche à 17h. Réservations :01 45 54 00 16