19 janvier 2008

Jean la Chance, de Bertolt Brecht

Jean la Chance, de Bertolt Brecht, mise en scène Jean-Claude Fall
« Je suis content. Il me reste la vie » décide Jean. Enjoué, du genre ‘gros réjoui’ il s’effondre et meurt en scène à la toute fin. C’est un des paradoxes de cette pièce élaborée à partir d’un manuscrit retrouvé dans les Archives du Berliner Ensemble il y a une dizaine d’années. Brecht n’avait pas été jusqu’au bout de sa démarche et ce fragment date de 1919. Mais ce qu’il n’avait pas finalisé est ébahissant : tant de fraîcheur, de tendresse , de dérision, tant de cynisme et tant de cruauté ! Jean-Claude Fall le monte et le joue entouré de quinze comédiens et de musiciens dont certains, attachants et brillants, sont les deux à la fois. Il a voulu un décor à base de toiles de fond s’affalant des cintres les unes après les autres quand elles ne sont plus de mise. Posé sur le plateau d’abord nu, un plan incliné se fend pour laisser place à un ruisseau aussi symbolique que rafraîchissant ou …funeste. Planté côté cour, un manège constitué de balançoires fait tournoyer, assis ou debout, des personnages muets, hochant la tête, en costumes étranges : on a basculé dans l’onirique. Instruments à cordes et à vent, sept musiciens jouent une composition de Stephen Warbeck qui convoque des Gitans d’Europe Centrale. Spectateurs de part et d’autre du lieu scénique, ils ne cessent d’y grimper ou regrimper. Théâtre dans le théâtre avec en prime des personnages en quête d’auteur. On rêve deux heures durant. Mais Jean dit ‘la Chance’, lui, rêve en permanence. C’est un jeune fermier qui avec Jeanne sa femme tient une auberge. Un homme arrive de la ville, raide, hâbleur, sinistre et ganté de noir. Il fait la cour à Jeanne qui, troublée, s’en ouvre à son mari : doit-elle tenter une expérience amoureuse qui la révèlerait à elle-même ? Jean qui veut le bien de sa Jeanne la laisse libre d’agir selon un désir qu’il croit susceptible de la faire ‘exister’ mieux encore. Naïf, lui ? pire… coeur d’or, avec tout ce que cela comporte d’utopique : émule de Candide et de l’Ingénu, aussi philosophiquement correct qu’incorrect, plus poétique que les personnages d’Arouet, plus chevaleresque et picaresque et encore plus nomadique qu’un Quichotte; bien que le comédien, rayonnant et prodigieux qui impose Jean, David Ayala, soit physiquement plus proche de Sancho Pança. La suite ? Largué par son épouse, dépossédé de sa ferme, devenu vagabond, Jean acquiert deux charrettes censées lui permettre de survivre. Ça bascule, on zappe un peu. Retoqué une fois de plus, il se retrouve chargé de ‘gérer’ un troupeau de taureaux. Entre temps il s’est fait rouler, insulter, cracher dessus par des gens de mauvaise rencontre, des mal intentionnés, voyez des sadiques. Pas masochiste, il jubile, exulte, comprenez : il aurait tant regretté de ne jamais être né. On adhère, on est devenu son frère, on se dit : « Oh-hé ! ben nous aussi… oui… merci…! Et nous ne sommes surtout pas déçus du voyage, allez ! » Du moins c’est ce que nous suggère, en fin de partie, ce spectacle aussi étrange qu’intense et aussi généreux que jubilatoire.
Théâtre d’Ivry Antoine Vitez mardi, mercredi, vendredi et samedi à 20h, jeudi à 19h, dimanche à 16h. Réservations : 01 43 90 11 11