09 janvier 2008

La dispute, de Marivaux

Mise en scène : Filip Forgeau
La pièce est une des plus singulières de Marivaux, et si elle a été mal reçue à sa création c’est peut-être qu’elle est d’une subtilité qu’on ne croyait pas de mise au théâtre à l’époque, soit un bon siècle avant la naissance de Sigmund Freud. Une vingtaine d’années avant que l’intrigue se noue un prince ayant soutenu qu’en amour ce sont les femmes qui se rendent les premières coupables d’inconstance et d’infidélité, a été vivement contredit par son entourage féminin. Cette dispute a débouché sur un pari, comportant des aspects assez barbares et inhumains. Sur l’ordre du prince en question deux garçons et deux filles au berceau ont été emmenés au fond d’une forêt où ils ont vécu dans une maison conçue pour eux, isolés les uns des autres, et élevés par des gardiens à la peau noire pour que les enfants ne puissent s’identifier à eux. Les voilà âgés de dix-huit ans et ils vont être mis en présence, un garçon rencontrant une fille à chaque fois. Cela se passera sous les yeux du propre fils du prince et de son amante Hermiane à-demi dissimulés pour n’être pas repérés par les jeunes gens. Ils paraissent et on assiste d’abord à la rencontre entre la mutine Eglé (Soizic Gourvil) et le superbe Azor (Arno Chéron). La conversation préalable entre le Prince et Hermiane avait eu lieu à l’avant-scène devant un rideau rouge tremblant ; l’action se déroule dans le décor splendide dû à Claude Durand. Il représente un théâtre à la française, raffiné, avec dorures, mais qui n’est plus entretenu et où un des lustres en cristal s’est affalé, le reste étant à l’avenant. Les deux jeunes gens, elle en chemise de nuit blanche découvrant ses jambes, et lui torse nu et pantalon noir, s’éprennent immédiatement l’un de l’autre. Leurs mentors, descendant de la loge d’où ils les guettaient, leur suggèrent qu’il faudrait mettre à l’épreuve leur sentiment en se quittant plusieurs heures par jour pour que l’absence renforce le désir qu’ils ont l’un de l’autre. Mais ne dit-on pas: loin des yeux, loin du cœur ? La charmante Eglé en fait l’expérience quand elle se trouve face au deuxième jeune homme Mesrin (Julien Defaye), destiné à rencontrer sa consoeur Adine (Hélène Bosc). Monstre de mauvaise foi, diriez-vous hâtivement, elle admet avec un aplomb d’enfer être tombée amoureuse de Mesrin aussi vite qu’elle l’avait été d’Azor, aimé parce qu’il « n’y avait que lui ». Et puis « on peut se tromper soi-même ». La conclusion de tout cela sera que « vices et vertus, tout est égal entre eux » parce que « les deux sexes n’ont rien à se reprocher ». La mise en scène est d’une beauté et d’une sensualité qui laissent le spectateur coi. Un immense miroir sans tain au centre du plateau permet toutes sortes de tableaux troublants: il y a des cavalcades, on s’enlace, on se palpe, on roule à terre. Une musique suave ou grinçante accompagne l’action censée être la répétition du commencement d'un monde. Des noirs intempestifs donnent une sensation d’apocalypse, une fumée s'est invitée: poudre aux yeux. Ici tout n'est que grâce et intelligence. L’adaptation de Filip Forgeau qui signe la mise en scène est adroite, fidèle, parfois audacieuse. Elle fait se terminer la pièce par une évocation de la clarté du jour, alors que Marivaux faisait conclure son Hermiane (jouée ici par Nicole Kaufmann à l’autorité souriante) s’adressant au Prince (Fédor Atkine, lui aussi tour à tour grave ou malicieux) par ces mots : « Croyez-moi, nous n’avons pas lieu de plaisanter. Partons ». Mais nous autres qui quittons le Théâtre 13 sommes comblés.
Théâtre 13, mardi, mercredi, vendredi à 20h30, jeudi et samedi à 19h30, le dimanche à 15h30. Réservations : 01 45 88 62 22.