11 janvier 2008

Le moral des ménages, de et par Céline Caussimon

Dans la vie ordinaire comme sur sa planète à elle, Céline continue de « marcher au bord » comme elle le revendiquait dans la chanson éponyme (mot qu’elle déteste) d’un récent spectacle. Non pas qu’elle avoue une quelconque marginalité, mais parce que pour arriver à vivre vrai, selon elle, il faut être équilibriste. Et elle débute ce tour de chant-ci par une déclaration du même ordre : donc elle n’est pas « dans le sens de la marche ». Il y a tant de choses qui la rendent perplexe, la dérangent en permanence, ou encore la révulsent dans une société obnubilée par son pouvoir d’achat garantissant non pas la paix desdits ménages, mais avant tout leur moral. Avec pour seul recours de cliquer sur le Net. Céline empoigne un quotidien, nous en lit les gros titres : donc, l’espérance de vie s’accroîtrait vertigineusement grâce aux cinq fruits et légumes qu’« on » nous enjoint d’ingurgiter quotidiennement. Qui « on » ? Elle ne rentre pas dans ces considérations-là, elle s’en fiche, mais elle dénonce les addictions larvées qui sont le lot de nous autres, citoyens moyens condamnés à culpabiliser parce que nous ne mangeons pas assez bio. Société « sais-tu où tu vas ? » Et elle, amoureuse de la vie, « fait l’amour ‘bio’ avec brio » : une fois encore ses mots se sont mis à se faire des pieds de nez pour mieux s’accoupler ensuite. Des chansons courtes alternent avec des plus longues ; elle emprunte à un chanteur kabyle une mélodie sur laquelle elle a calé les paroles d’une poésie qui a du souffle parce que portée par le vent. Dans une autre, la terre tremble et les maisons se sont éteintes. « J’irai pas travailler, toutes mes maisons se sont écroulées. » Résignée, voire pessimiste Céline ? Non pas, parce qu’il y a dans son panthéon des rêves et tant de souvenirs. « J’ai gagné quoi ? » Elle avoue ne s’être pas battue, n’ayant pas eu besoin de le faire. Parce que Céline est une battante qui figure à un certain tableau d’honneur, dont les combats ‘doux’ sont faits au nom d’un bon sens questionnant la nature des choses. Pas de mélancolie, mais plutôt un constat de toutes sortes de demi-échecs qui vous remettent en selle, de gens rencontrés qui l’ont émue, inspirée (n’est-ce pas « Jolie Marinette » ?) et qu’elle a perdus de vue. Et puis, fabriqués par les hommes, ces objets saugrenus, aussi menaçants que tutélaires : une corde qui pourrait relier, mais qu’elle fait sournoisement rimer avec miséricorde. Une femme commence par oublier de faire ses courses à temps et n’a ensuite pas de quoi se préparer un vrai repas. Elle finit par casser des œufs aussi énigmatiques que surchargés de connotations. Elle les réduit en une omelette qui bavera dans son assiette, histoire d’avouer qu’elle-même a peut-être déjà été « une omelette qui s’est fait rouler ». Mais, reprenons : au juste, qu’y a-t-il donc dans une boite crânienne ? Voix ample qu’elle peut voiler un tantinet ou rendre plus rauque, émotion oblige, poète singulière et encore comédienne à la sensibilité et à la pertinence à toute épreuve, Céline Caussimon nous trimballe dans les perplexités de son ailleurs aussi intimiste qu’exploratoire. Jean-Luc Priano compositeur et arrangeur des musiques qu’elle a voulues, l’escorte à la guitare, au banjo et à des percussions qui peuvent se résumer à des cuillères cognant contre les parois de simples verres. La contrebasse de Jean-Luc Arramy, lyrique, puissante, vous remue gentiment les entrailles. Quant à Viviane Arnoux, à l’accordéon ou à la clarinette, elle vous a, dès le départ, scotché vite-fait-bien-fait. Céline dans sa robe moulante sur laquelle des pastilles rouges et blanches, pièces rapportées dérisoires, sont collées comme elles le sont sur les costumes des musiciens… et puis encore Céline, en chaussures genre bottines lacées qui saute sur le plateau de ce chaleureux miousikol à l’Essaïon … la voilà qui envoie en arrière sa chevelure en bataille, mais ses mains ont des doigts interminables et sa posture est bien celle d’une ‘grande fille’ du genre ‘toute simple’. Que dire de sa joie d’être sur scène ? Que pour nous c’est gagné : on adhère !
Théâtre Essaïon, le mercredi à 20h30. Réservations : 01 42 78 46 42