13 janvier 2008

L'ingénu, d'après Voltaire

Adaptation de Jean Cosmos, mise en scène d’Arnaud Denis
Sur l’affiche plus que sobre une épée pourfendrait donc « l’infâme » à défaut de l’écraser n’est-ce pas Messire Arouet ? Mais déjà elle a tranché le titre en deux : soit ‘l’ingé’, voyez beau linge, s’il vous plait, parce qu’on est chez des aristos, mais aussi un personnage plus ou moins métaphoriquement ‘nu’. Jeu de mots s’ajoutant à ceux de l’auteur qui donne pour patronyme Kerkabon à de trop bons gentilshommes bretons, et qui invente le Père Toutatous, jésuite douteux au raisonnement délétère. Une fois encore cette saison, après les nouvelles et succulentes Voltaire’s Folies de Jean-François Prévand au Théâtre de l’Oeuvre, un écrivain adapte magistralement pour la scène un roman du philosophe-pamphlétaire qui, dit-on, se voulait avant tout dramaturge, mais dont les pièces lourdes et ambitieuses ne furent pas des succès. Jean Cosmos, à la plume étincelante, nous convainc vite que le langage de ce même subtil et ébouriffant Voltaire est un lieu théâtral. Ce spectacle joyeusement ficelé nous confirme aussi dans le sentiment que l’auteur est cet ami un peu négligé ces derniers temps au profit de pseudo-penseurs qui, comparés à lui, ne sont que des balbutiants médiatisés par défaut. L’intrigue est à la foi simple et pleine de péripéties. Un jeune Huron (Arnaud Denis, metteur en scène aussi sublime de beauté dans sa tenue d’Indien que dans son costume de cour) débarque en Basse Bretagne pour y être reconnu presque immédiatement par les gentilshommes qui le reçoivent à dîner : il est en fait leur neveu. Ils s’empressent de le faire baptiser pour l’aider à accomplir son salut. Hélas, la marraine qu’ils lui donnent, Mademoiselle de Saint Yves, tombe sur le champ aussi amoureuse de lui qu’il le devient d’elle au premier regard. L’Eglise catholique interdisant un mariage marraine-filleul, il faut une dispense pour qu’ils puissent être unis. Voilà notre ingénu, devenu Hercule de Kerkabon, en route pour Versailles, mais ayant rencontré des Huguenots et pris leur défense, il se retrouve à la Bastille, avec pour compagnon un janséniste qu’il séduira par son bon sens et sa fraîcheur d’âme. De son côté, pour obtenir la grâce de celui qu’elle aime, la Belle Saint Yves s’en est allée trouver un gentilhomme susceptible de plaider en sa faveur, mais aux désirs duquel elle se voit contrainte de céder pour sauver son Hercule. Elle ne survivra pas à ce déshonneur, et au moment où elle le rejoint, elle meurt sur scène. Episode d’une grande beauté, avec intervention de ceux qui emportent en coulisses le corps de la comédienne : la plus-que-parfaite Romane Portail. L’ex-Huron, lui, s’en sortira, n’ayez crainte, pour derechef philosopher à tout va. Péripéties rocambolesques, réflexions diverses, parfait dosage d’émotion et de grand guignol. On ne tentera pas de vous énumérer les trouvailles de ce spectacle, dont l’une consiste à faire intervenir le metteur en scène dirigeant les comédiens qui vont endosser les rôles principaux, mais qui remplace au pied presque-levé un acteur lequel, selon lui, n’est pas à la hauteur. Mise en abyme et théâtre dans le théâtre, voilà qui marche à tout coup, mais ici c’est jubilatoire. Scénographie légère, décor transformable, costumes somptueux. Musique ? Mozart, s’il vous plait ! Et quel bonheur que cette distribution homogène et chorégraphiée au plus près, où douze comédiens jouent combien de rôles déjà ? (sept, pour l’un d’entre eux). Il y a une telle adéquation entre l’auteur, l’adaptateur, le metteur en scène et sa troupe, qu’époustouflant est un qualificatif bienvenu qui prend ici tout son sens .
Vingtième Théâtre, du mercredi au samedi à 21h30, dimanche à 17h30.
Réservations : 01 43 66 01 13