21 février 2008

Archipel, de Issam Bou Khaled

L’auteur a sous-titré sa pièce « comédie noire futuriste ». Il est modeste car si le premier adjectif peut être vu comme négatif et froid, le noir étant la somme de toutes les couleurs, ce spectacle ébahissant les marie à l’infini. Futuriste, il ne l’est pas vraiment parce que s’il décrit une situation inextricable, un univers qui tend vers sa fin programmée, on sent que l’espoir chevillé au cœur et au corps, à l’esprit et à l’âme de l’auteur et de ses personnages, les fera survivre indéfiniment, renaître au besoin. « Demain le monde entier nous appartiendra ». Tout ici est lié à l’histoire immémoriale et récente à la fois du Liban. Troublé et troublant, ce pays tellurique engendre des êtres à la sensibilité en permanente ébullition, taraudés par une imagination qu’ils refusent de laisser somnoler, parce qu’ils sont éperdument amoureux de leur terre natale. « -Beyrouth c’est comment ?- des restaurants… l’art et la culture…» ne voir là aucun cliché racoleur non plus qu’une réponse de touriste moyen, c’est une manière toute simple de rendre grâce au pays nourricier. Dans une sorte d’antre en pente, au sol mou et répugnant, représentant un égout genre gigantesque boyau, trois personnages. Un vieux enfoui dans le sol et affublé de sourcils géants masquant ses yeux. Un autre plus jeune a les oreilles remplies de brindilles. Une femme au ventre dérisoire a aussi dans la bouche des brindilles. Le vieux est un médecin aveugle, le jeune homme est tout simplement sourd et la femme, muette, est une ancienne danseuse de cabaret, style ‘danse du ventre’, enceinte, mais de qui ? Depuis le sommet du dispositif scénique dégringole un énorme sac poubelle. En sort une jeune femme vêtue d’un collant, tête encapuchonnée. C’est une enfant-éprouvette non-désirée donc jetée aux ordures. « C’est ici le recyclage ? » La suite ? « Je suis beaucoup plus mort que vous ». « Laissez-moi voir ma mère ! ». « Est-ce qu’il y a de l’herbe dans mon crane ? » Sur scène des cabrioles, on s’étreint, on danse le rock et on se fige. Des musiques tous horizons, rock obligatoire, ou airs genre Nancy Sinatra : la bande-son intense est d’une qualité rare. Bruitages genre canonnades ou percements de tunnels. Non, ne nous renvoyez pas à Kafka, Ionesco, Brecht et consorts. Nos amis libanais qui en sont nourris les ont intégrés plus vite que nous au rythme de leur tempo. En tête de distribution, le sidérant Roger Assaf dans le rôle du docteur qu’on finira par extraire de son trou, pour qu’il nous rassure. Au Liban, il a contribué à créer le Théâtre Shams en recherche inlassable de ce qui pourrait être le meilleur du meilleur. Au Tarmac, pavillon qui hébergeait une ancienne buvette des abattoirs de la Villette, la greffe a pris. Spectacle onirique, délirant, sainement déconcertant, dont on a l’impression de sortir plus qu’heureux, même si, totalement K.O. à la fin, on n’a pas tout saisi de sa démesure et de sa dérision. A la limite on y retournerait. C’est tout dire .
Le Tarmac, mardi au vendredi à 20 h. Samedis 23 février et 8 mars à 16h et samedi 1er et 15 mars à 20h. Réservations : 01 40 03 93 90