25 février 2008

Le journal d'un fou, d'après Gogol

Adaptation et jeu : Christophe Petit
Sur le plateau, d’énormes tampons du genre administratifs, témoins de siècles de bureaucratie sont disposés en cercle. Côté jardin un porte-manteau avec quelques cintres chargés de vêtements et une vieille valise. Côté cour une chaise pliante et un mini-coffre-fort posé à même le sol. Une énorme ampoule sans abat-jour descend du plafond. Cela donne l’impression d’une cellule, d’un lieu d’interrogatoire. Des bruits confus servent de musique. Une trappe s’ouvre dans le sol, en émerge un homme pieds nus en tee-shirt et caleçon long, attaquant son monologue par une date : le 3 octobre…Il endosse un costume cravate et yeux écarquillés, épaules affaissées, crispe frénétiquement ses mains sur le bas de son veston ou le haut de son pantalon. Il ressemble à Harpo et même à Chico Marx. Il se raconte : il a 42 ans dont 22 passés dans un ministère où il a été agent administratif subalterne et amoureux de la fille de son ministre. Jusqu’ici, même s’il a visiblement ‘un grain’, il est plausible. Là où il l’est moins c’est quand il prétend avoir surpris la chienne de la demoiselle confier à une autre chienne que celle dont il est l’amoureux transi va se marier. Début de dégringolade. Nouvelles dates: on est le 6, le 10, non le 12 novembre. Il ne va presque plus au boulot, ses collègues se moquent de lui depuis toujours, et dès son retour du bureau il s’allonge sur son lit. D’ailleurs il ne va plus du tout au ministère. Il crie « Maman !». Mais il veut se venger de la société, de ses ministres, de ses avocats, qui vous anéantissent. Il prévient qu’il va devenir général, gouverneur… non, il va être élu empereur du Groenland. Le calendrier s’est emballé ; du 18 décembre on est passé au 30 février et au 43ème jour d’avril 2298. Chaque séquence, correspondant à une page de son journal, est entrecoupée de noirs, de re-ciblages de lumières, de musiques désarticulées. Le comédien se déshabille, s’assoit, se relève la seconde d’après, se jette par terre, tombe à la renverse. Il finira par disparaître, ré-intégrant la trappe d’où il avait émergé. Christophe Petit est étonnant : agité et clownesque il sait devenir touchant, et surtout il croit à ce texte à la fois loufoque et pathétique. Mais pourquoi, en tant qu’adaptateur, a-t-il décidé de transposer la situation dans la France du 21ème siècle, et de faire référence à la télévision, à la climatisation ? Pourquoi Paris avec ses Champs-Elysées et autres lieux tellement in que ça les périme aussitôt ? Pourquoi exit le lyrisme et la démesure d’un univers slave ? Et pourquoi avoir baptisé son personnage : Jean-Pierre Carrière ? Quelque chose nous échappe. Nicolas Gogol (1809-1852) n’a pas fait carrière en tant que fonctionnaire puisqu’il ne l’était que pour survivre, comme d’autres artistes et auteurs majeurs à l’époque. Quant à Jean-Claude Carrière, c’est un dramaturge généreux et qui œuvre en force pour que rayonne la culture française. Bref, c’est dommage que cette transposition prenne une dimension opportuniste, et fasse un peu gadget. Mais c’est un spectacle généreux et qui vous touchera.
Guichet Montparnasse, du mercredi au vendredi à 19h. Réservations : 01 43 37 88 61